‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 144 sur 294 · FONTENELLE · texte numérisé non relu

FONTENELLE

Bernard Le Bovier de Fontenelle est né à Rouen le 11 Sa vie ; son caractère. février 1657 : il était neveu de Corneille par sa mère. Il fit ses études chez les jésuites, se fit recevoir avocat et débarqua à Paris avec une tragédie, Aspar (1680), d’où Racine assure que date l’usage du sifflet. Il eut un meilleur succès avec les Dialügues des morts (1683) et surtout avec les Entretiens sur la pluralité des mondes (1686). Il est membre de l’Académie française depuis 1691 et secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences depuis 1699. On le trouve dans toutes les réunions mondaines, où il a une réputation de causeur de profession : chez la marquise de Lambert d’abord, puis chez M" de Tencin et M”° Geoffrin. Fêté partout, et salué grand homme, il parvint sans secousse, sans infirmités, jusqu’au terme de sa longue vie : c’est le 9 janvier 1757 qu'il mourut, presque centenaire, et uniquement parce qu’aussi bien il fallait mourir. Fontenelle, dans la première partie de sa carrière, personnifie le bel esprit. C’est sous cet aspect que l'avait

vu La Bruyère, lorsqu’en 1694 il traçait de lui ce portrait: « Cydias est bel esprit, c’est sa profession. I] a une enseigne, un atelier, des ouvrages de commande, et des

FONTENELLE (D’après un tableau de Voiriot, 1755),

Ce n’est ici ni Cydias, le bel esprit, ni le professeur d’astronomie pour dames, mais le patriarche presque centenaire dont la royauté sur le dix-huitième siècle a précédé celle de Voltaire.

compagnons qui travaillent sous lui... Prose, vers, que voulez-vous ? Il réussit également en l’un et en l’autre. Demandez-lui des lettres de consolation, ou sur une

absence, il les éntreprendfà ; prenez-les toutes faites et entrez dans son magasin : il y a à choisir. 11 à un ami qui n’a point d’autre fonction sur la terre que de le promettre longtemps à un certain monde, et de le présenter enfin dans les maisons comime homme rare et d’une exquise conversation et là... Cydias, après avoir toussé, relevé sa manchette, étendu la main et ouvert les doigts, débite gravement ses pensées quintessenciées et ses raisonnements sophistiqués... C’est en un mot un composé du pédant et du précieux, fait pour être admiré de la bourgeoisie et de la province, en qui néanmoins on n’aperçoit rien de grand que l'opinion qu'il a de lui-même. »

Il faut ici faire là part de l’exagération due à la malignité : il y a en Fontenelle un côté sérieux que n’a pas vu La Bruyère ét qui, au surplus, n'apparaissait pas encore au terñps des Garactères ; mais, dans l’ensemble el à sa date, le portrait est ressemblant. La préciosité est un défaut de l’esprit ; le défaut du caractère est, chez Fontenelle, la sécheresse. M"° de Tencin lui disait, en lui mettant la main sur le cœur : « C’est encore de la cervelle que vous avez Ià. » Et M"*° Geoffrin assure qu'il n'avait jamais ri, jamais pleuré, qu’il ne s'était jamais mis en colère. Nous allons retrouver ces défauts dans les écrits de Fonteñelle, et il afrivera qu'ils se tourneront parfois en qualités.

C'est Cydias qui à écrit les

La « Pluralité des Dialogues des morts. C’est

mondes » et les lui encore qui va écrire les

« Eloges ». Entretiens sur la pluralité

dés mondes ; mais, cette fois,

en appliquañt à l'exposé des idées scientifiques le style

précieux et le langage des salons, il conipose unë œuvre

origiñale ét qui fait date. L'auteur Suppose dés entre: tiens ävec üné damé de qualité :

J'ai mis dans ces entretiens uné femme que l’on instruit, et qui

n’a jamais oui parler de ces ehoses-là. J’ai cru que cette fiction me

servirait à rendre l'ouvrage plus susceptible d'agrément, et à éncouräger les dames, pär l'exemple d’une femme qui, ñe sortant

jamais des bornes d’une personne qui n’a nulle teinture de science, ne laisse pas d’entendre ce qu’on lui dit, et de ranger dans sa tête, sans confusion, les tourbillons et les mondes.

Sous cette forme facile et agréable, Fontenelle ne présente rien de moins que le système tout entier du monde tel qu’on le concevait en son temps. La science, qui jusque-là était le fnonopolé des savants, devient ‘ainsi äccessible à tous. La Pluralité est le premier ouvrage de vulgarisation scientifique.

La Pluralité nous achémine au Fontenelle sérieux. En qüalité de secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences, celui-ci écrit les Æloges des académiciens de cette académie, morts dépuis 1699. Les Eloges sont le plus solide titre de gloire de Fontenelle, et ils ont été son insttüument d'action. l'ontenelle pénètre avec une remarquable lucidité dans les théories les -plus délicates dé philosophie ét de. sciéence : il en aperçoit les rapports, il éñ dégage les conséquences. Il rend ainsi service à la science même, par là facon dont il interprèté des découvertes qui ne sont pas les siennes.

À cet exposé si het il manque cependant quelque chosé : la chaleur. C’est ici l’homme qui reparaît. Incapable de toute émotion, dépourvu de toute sensihilité, Fontenelle a l'intelligence de la science et de la philosophie, sans en avoir la passion.

Fontenelle a exercé une

: véritable royauté littéraire.

Son influence, La vul- ft le doi

SRE hear à sa longévité, à garisation scientifique. l’autorité de sa situation offi-

ciellé, enfin à ce caractère u’il à, lé premier au xvin® siècle, d'être un esprit reel Aussi son influence a-t-elle été grande. Il a, plus qu’atcun autre, contribué À la victoire des partisans des modernes et à la déroute des anciens. Et il est à l’origine de ce éulté de là sciénicé qui va jouer un si grand tôle dans l’évolution des idées au xvrrr° siècle.

540 LE XVIIIe SIÈCLE.

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