‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 163 sur 294 · Voir plus loin, chapitre XNNIIH · texte numérisé non relu

Voir plus loin, chapitre XNNIIH

de 1759 à 1781. C’est une des meilleures parties de son œuvre, et qu'on peut lire aujourd’hui encore avec plaisir et avec fruit. La méthode qu'il suit pour apprécier les œuvres d’art, consistant à s’attacher au sujet plutôt qu'à l’exécution et à les juger par leurs qualités littéraires plutôt que par leurs qualités plastiques, est justement répudiée par les artistes, et a contribué à égarer les critiques d’art. Il reste que l’honneur revient à Diderot d’avoir fait entrer la critique d’art dans la littérature. | Pour bien connaître Diderot, c’est dans sa correspondance avec M°° Volland (1759-1774) qu'il faut l'étudier. Diderot y parle à cœur ouvert de la société où il vit, de ses affaires, de ses relations, et nous fait, sans y penser, sa propre histoire. Enfin, pour rendre pleine justice à son talent d'écrivain, il faut l’aller chercher dans certains dialogues étincelants, l’Entretien d’un philosophe avec la maréchale ***, le Paradoxe sur le comédien, et dans ses romans, Jacques le fataliste, surtout le Neveu de Rameau, où il fait parler avec autant de verve que d’effronterie un triste héros qui ressemble fort à l’auteur lui-même.

Les qualités que Diderot apporte dans son style sont L’écrivain. moins d’un écrivain que d’un causeur. «Je ne compose point, dit-il, je ne suis point auteur ; je lis ou je converse, j'interroge ou je réponds. » Sa conversation était pleine de chaleur, d'esprit, de saillies imprévues : elle ne s’est pas toujours refroidie sur le papier. Mais il faut faire un choix. Diderot demande qu’on «lui pardonne une page commune en faveur d’une bonne ligne », C’est ainsi qu'il faut supprimer des ouvrages entiers, alléger les meilleurs de beaucoup de fatras, passer les .endroits emphatiques, et ceux où l’auteur applique sa théorie de « préférer toujours l'expression la plus cynique, qui est toujours Ja plus simple » : il reste à détacher de cet ensemble si inégal et si mêlé, un certain nombre de

pages d’un grand éclat, qui valent par la rapidité, le mouvement et la couleur.

L'œuvre à laquelle Diderot a consacré la plus grande par- « L'Encyclopédie». tie de sa vie et à laquelle son nom est resté attaché est l'Encyclopédie. L’étendue de

ses connaissances, la curiosité de son esprit, sa facilité à disserter sur toutes les matières le désignaient pour cet énorme travail. Invité par le libraire Le Breton à traduire la Cyclopædia de l’anglais Chambers, il conçut l’idée de refaire ce dictionnaire sur un autre plan beaucoup plus vaste. C’est un des traits du xvrn° siècle

que la manie des dictionnaires.

Il s'agissait de résumer l’état des connaissances d'alors sur les questions de science, d'art, de littérature, de phiosophic et de politique.

L'ouvrage, esl-il dit dans le Discours préliminaire, a deux objeis : comme Encyclopédie, il doit exposer autant qu'il est possible l'ordre et l’enchaînement des connaissances humaines ; comme Dictionnuire raisonné des sciences, des arts et des métiers, il doit contenir suy chaque science et sur chaque art, soil libéral, soit mécanique, les principes généraux qui en sont la base, et les détails essentiels qui en font le corps et la substance.

Restait, et à vrai dire c'était l'essentiel, à animer d'un même esprit toute cette masse, à faire concourir vers un même but tous ces articles dus à des plunies différentes. C’est à quoi Diderot va travailler, aidé dans ICS premières années par d’Alembert qui devait se retirer de l’entreprise en 1757.

En 1750 paraissait le Prospectus où Diderot exposait le but de l’entreprise : réunir en un dictionnaire « ce qui concerne les sciences et les -arts » et « faire sentir les secours mutuels qu’ils se prêtent », et ainsi « former un tableau général des efforts de l’esprit humain dans tous les genres et dans tous les siècles ». À son tour, d'Alembert dans le Discours préliminaire (1750, faisait Je tableau des progrès de l'esprit humain et dressail une

classification des sciences. La publication de l'Encyelo- - pédie s’étendra sur vingt-deux années, traversées d’obs-

FRONTISPICE DE L'ENCYCLOPÉDIE (D'après le dessin de C.-N. Cochin fils gravé par B.-L. PrévosL).

Une vaste allégorie qui réunit toutes les branches du savoir humain. En bas les arts industriels, les métiers représentés par l’orfèvrerie et la presse à imprimer. Au-dessus, les sciences : la physique avec le microscope, la chimie avec la cornue et le fourneau, la botanique et les sciences naturelles alimentant le commerce qui tient le gouvernail. Plus haut sculpture, musique, archilecture ; plus haut encore les sciences morales, religion, poésie, histoire, les yeux levés vers Ia philosophie qui sort de son temple avec l'aurore pour éclairer 1e monte,

tacles, de luttes et d’orages. Interdite une première fois après le deuxième volume, reprise, interrompue de nouveau, elle ne fut terminée qu'en 1772.

Diderot est-il arrivé à réaliser complètement son dessein ? Non certes, si l’on entre dans le détail et si

on examine un à un tous les articles de l'Encyclopédie. « Votre ouvrage est une Babel, lui écrivait Voltaire ; le

bon, le mauvais, le vrai, le faux, le sérieux, le léger,

tout est confondu. Il y a des articles que l’on dirait rédigés par un fat qui court les boudoirs, d’autres par des cuistres de sacristie : on passe des plus courageuses hardiesses aux platitudes les plus écœurantes. » Et, de son côté, d'Alembert : « Vous avez bien raison de dire qu'on à employé trop de manœuvres à cet ouvrage...

C’est un habit d’Arlequin où il y a quelques morceaux

de bonne étoffe et trop de haiïllons. » Quoi qu'il en soit de ces inégalités et de ces bigarrures inévitables dans une œuvre collective, on peut dire qu'un même courant circule dans l’œuvre entière ; en philosophie, les Encyclopédistes tendent à ruiner Descartes au profit de Locke, en politique le principe des institutions établies, en religion l'autorité du dogme. De là se dégage, en opposition avec le respect du passé et en hostilité contre la religion, l'adhésion exclusive à la connaïssance rationnelle, la foi intrépide dans la continuité du progrès.

L'Encyclopédie a été essentiellement une machine de guerre. C’est par son moyen que le xvrr° siècle a livré et gagné sa grande bataille. Elle a été une entreprise de démolition, une œuvre de destruction dirigée contre toutes les institutions et toutes les idées du siècle précédent ; disons plus : contre tout ce qui compose la tradition française.

La méthode employée est celle que nous avons déjà signalée, à propos du Dictionnaire de Bayle : c’est une méthode détournée et fuyante, qui consiste à soulever les questions sans les résoudre et se contente d’avoir fait naître le doute : on témoigne d’un respect apparent pour les opinions reçues, mais on en expose faiblement les preuves, on développe avec force les objections, on

ER

renvoie à d’autres articles qui en contiennent la négation.

Quoi qu'il en soit, l'Encyclopédie, où l’on retrouve toutes les opinions du siècle et où dominent surtout, avec celles de Bayle, les idées anglaises, fut le point de ralliement des « philosophes » et, agissant sur l'opinion, arriva, comme le voulait Diderot, à « changer la façon commune de penser ». Les ministres réformateurs, comme Turgot, plus tard les révolutionnaires, sont nourris de l'Encyclopédie.

C’est Diderot, on vient de le voir, qui a assumé la part Les Encyclopédistes. la plus considérable dans le travail de l'Encyclopédie et en a porté presque seul le poids sur ses épaules : non seulement il a composé de nombreux articles, en particulier ceux qui avaient trait à la philosophie ancienne et aux arts mécaniques, dont il avait fait une étude spéciale, mais il a revu tous les autres, supporté toutes les difficultés de la publication, les difficultés matérielles et les autres, et surtout c’est lui qui en à conçu et maintenu l'esprit. Il n’est que juste de dire que l'Encyclopédie est l’œuvre de Diderot. Au nombre de ses collaborateurs, le plus important est d’Alembert (1717-1783), auteur du Discours préliniünaire qui est l'exposé des doctrines philosophiques de l'Encyclopédie : après avoir établi « l’arbre généalogique » des connaissances humaines, c’est-à-dire l’histoire de leur formation, d’Alembert fait un exposé du mouvement intellectuel depuis la Renaissance. (Cet ouvrage, le moins mal écrit de d’Alembert, eut un succès considérable et hors de proportion avec sa valeur réelle : Voltaire n'’allait-il pas jusqu’à le mettre au-dessus du Discours de la méthode ?

D'Alembert en sa qualité de mathématicien ne s’oc-

À. Les deux premiers volumes de l'Encyclopédie parurent en 1751: L'ouvrage complet, terminé en 1772, contient vingt-huit volumes in folio, dont onze volumes de

planches.

cupe guère dans l'Encyclopédie que des sciences exactes ; c’est d’ailleurs un écrivain médiocre. Dans ses Élé-

D'ALEMBERT (D'après le pastel de La Tour).

Un des plus fameux pastels de La Tour, ce « masque » du grand mathémalicien, collaborateur de Diderot à l'Encyclopédie, ami de Voltaire, adoraleur de Me de Lespinasse, qui cache d'intimes déceplions sous un air de waielé ou même de bouffonnerie.

ments de philosophie et dans ses Éloges des membres de l’Académie française, le défaut principal de son style est la sécheresse.

Il faut citer ensuite Condillac (1714-1780), le principal représentant de la théorie sensualiste au xvrr® siècle dans son Traité des sensations (1754) ; le fermier général Helvélius (1715-1771), auteur du livre De l'esprit (1758), qui fit scandale par le cynisme avec lequel le matérialisme y était professé ; l’allemand d'Holbach (1723-1789), auteur du lourd traité sur le Système de la nature (1770).

Daubenton prêta son concours pour l’histoire naturelle ; Marmontel pour les sujets littéraires ; Voltaire, Buffon, Montesquieu envoyèrent des articles ; Rousseau lui-même se chargea de la musique pendant dix ans. C’est par là que l’œuvre prend toute sa signification : œuvre collective, elle résume les tendances d’une époque : d’idées philosophiques jusqu'alors éparses clle fait une philosophie, et donne sa cohésion à ce qui va être désormais le Parti philosophique.

RÉSUMÉ

234. L’ « Encyclopédie »(1751-1772) est le résumé des connaissances du XVIII: siècle sur les sciences et les arts, destiné à établir la légitimité de la seule connaissance rationnelle et à justifier la foi à l’idée de progrès continu. C’est la grande machine de guerre dirigée contre l’autorité, la tradition et la religion.

235. Diderot(1713-1784) en a été le principal ouvrier. C'est lui qui, non content d’y rédiger de nombreux articles, a dirigé et surveillé l’ensemble de la publication, a porté presque seul tout le poids de l’énorme tâche et a donné à l’œuvre sa portée philosophique.

Page 1