‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 166 sur 294 · V. Le dernier livre est consacré aux idées sur l’édu · texte numérisé non relu

V. Le dernier livre est consacré aux idées sur l’édu

- cation de la femme.

Littérairement, l’Émile est un des grands livres du xvin® siècle. Assez mal composée, comme d’ailleurs tous les ouvrages de l’époque (Rousseau nous avoue lui-même dans sa Préface. qu'il ne sait pas faire un livre), l’œuvre vaut par le style. L’élévalion soutenue de la forme, l’extrême variété du ton qui passe avec une rare aisance de la familiarité à l’éloquence, font de ce traité de pédagogie un livre qui se lit presque avec l'intérêt. d’un ro-

gion est là religion naturelle. — Cependant, Emile est

UNE SCÈNE DE L'IMILE (D’après un dessin de Moreau le Jeune).

C’est iei la pro‘ession de foi du vicaire savoyard: Dieu visible à travers les merveilles de la création. Sous celle forme d’un déisme attendri, Jean-Jacques, dans ce dix-huitième siècle, si sèchement rationaliste, rouvrait les sources du sentiment religieux. Par là s'explique la prise extraordinaire qu'il exerçca sur les âmes,

man, Par bien des côlés, l'Emile se rapproche de la Nouvelle Héloïse : après le roman de ses amours, Rous-

seau tous à donné le roman de ses préceptorats.

Pour le fond des choses, le livre, comme au reste tous les ouvrages de Rousseau, est un mélange singulier de vérités et d’erreurs, de sophismes et d’aperçus féconds, Rien d’abord n’est plus faux que son idée maïitresse de la bonté naturelle de l’homme, et Rousseau n'a décidément pas assez médité le célèbre mot de Pascal : « L’homme n’est ni ange, ni bête, et le malheur est que qui veut faire l’ange fait la bête ». D'autre part, rien n’est moins « naturel » que l'être abstrait, sans père, ni mère, sans hérédité physique et morale, qui va servir à ses expériences pédagogiques, et que le dressage systématique en vase clos auquel on va le soumettre. Enfin, l'éducation que préconise Rousseau a un vice originel dont on ne saurait trop souligner la gravité : elle est foncièrement épicurienne, l’idée du devoir et de l’effort en est absente ; et il est vraiment étrange qu'un écrivain qui se pose en professeur de mo- . rale, ait commencé par saper ici le fondement même de toute moralité.

Cela dit, et il faut y insister, il y a dans lF£Emile nombre d'observations utiles et neuves, et dont l’avenir a fait son profit, L'éducation des enfants était dure sous l’ancien régime, À peine nés, on les mettait en nourrice, el les parents ne s’en préoccupaient guère. «J'en ai perdu deux ou trois, sinon sans regret, au moins sans fâcherie », disait Montaigne. Non content d'attirer l’attention sur l'importance de l’éducation, Rousseau rappelait aux parents leurs devoirs essentiels : il insistait sur la nécessité de l'allaitement maternel. On peut dire qu'il a réhabilité la maternité. « Il faut, disait M"° Marmontel, beaucoup pardonner à celui qui nous apprend à être mères. » Et Buffon : « Oui, nous avons dit tout cela, mais M. Rousseau seul le commande et se fait obéir. »

Enfin, on peut adresser toute sorte d’objections aux conceptions religieuses de Rousseau ; on pêut trouver que son déisme est bièn vague et bien inconsistant ; il n'en à pas moins porté un coup mortel au niatéria-

lisme de l’école encyclopédique et à l'irréligion voltairienne. Son ardent spiritualisme a sauvé l'âme française du plat et sec rationalisme où elle s’enlisait. 11 a proprement réintégré le sentiment religieux dans ses droits el ouvert la voie à Chateaubriand.

Les Confessions (1765-1770) sont l'ouvrage capital de

Les « Confessions ». Rousseau, le plus caractéris-

tique, celui qui explique rt éclaire toute son œuvre dont il est le prolongement naturel, l’achèvement et comme le couronnement. C’est là surtout qu’il s’est mis et peint tout entier, comme l’a dit Sainte-Beuve, « avec tous les mérites, les prestiges et les défauts de son talent ». En un certain sens, on peut dire que ses œuvres antérieures étaient déjà des confidences, des confessions, des fragments détachés et successifs d’une autobiographie. Mais, ce n'étaient pas des confessions complètes, ni directes : dans les discours ou les traités où il exposait ses idées, encore était-il obligé de leur donner un tour général ; et dans son roman, s’il se peignaït lui-même c'était à travers ses personnages. Ici, il s’affranchit enfin de toute contrainte, et se montre k nous directement, sans voile, ni réticence. Ecrivain essentiellement personnel, il était comme prédestiné à écrire des Confessions.

Nous avons déjà utilisé avec précaution les Confessions comme document biographique, et nous avons indiqué les réserves qui, à cet égard, s'imposent. Il mous reste à les étudier en elles-mêmes et pour ellesmêmes.

Les Confessions sont d’abord un document de la plus haute importance sur la psychologie de Rousseau. Tous les traits non seulement de son génie, mais de son âme et de som tempérament s’y trouvent rassemblés : son orgueil qui serait monstrueux s'il n'éfaif pas surtout inaladif, sa sincérité poussée jusqu'au cynisme, son instinct plébéien, son goût de la sophistique, som ima-

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: ee ; 214 PT : a gination et son ardeur de sensibilité et même de sénsualité, sa folie enfin. Ecoutons-le, par exemple, nous décrire son état mental :

Deux choses presque inalliables s'unissent en moi sans que j'en puisse concevoir la manière : un tempérament très ardent, des passions vives, impétueuses, et des idées lentes à naître, embarrassées et qui ne se présentent jamais qu'après coup. On dirait que mon cœur et mon esprit n’appartiennent pas au même individu. Le sentiment, plus prompt que l'éclair, vient remplir mon âme ; mais, au lieu de m'éclairer, il me brûle et m’éblouil. Je sens tout et je ne vois rien. Je suis emporté, mais stupide ; il faut que je sois de sang-froid pour penser.

Nous nous doutions bien, à le lire, que Rousseau était ainsi construit ; mais il est précieux d'en tenir l’aveu de sa bouche.

Le grand intérêt des Confessions, pour la plupart des lecteurs’ qui ne se piquent ni de psychologie, ni d'’histoire, c’est leur charme littéraire. Jamais Rousseau ne s'est montré plus grand écrivain que dans ce livre où il s’est uniquement proposé de se raconter lui-même, tel qu'il se voyait, à travers les mirages de ses souvenirs et de son imagination, Dans aucun de ses ouvrages, il n’a été aussi sobre de déclamation : dans aucun, il ne s’est montré plus complètement poète que dans ces pages où si souvent le malsain et même l’ignoble voisinent avec la fraîcheur et la grâce. La variété, l’aisance, la simplicité, c’est-à-dire des qualités presque contraires À celles qui sont d'ordinaire les siennes, ce sont là, dans les Confessions, les caractères essentiels de son art.

Dans les récits, dans les portraits, dans les descriptions, son talent de romancier arrive à une perfection dont {a Nouvelle Héloïse elle-même ne nous donne peut-être pas l'équivalent. Presque partout, le sentiment de la nature s’y exprime avec une profondeur, un sobre éclat et un charme intime qui n’ont guère été surpassés. Et que de scènes délicieuses évoquées en quelques lignes jolinent nuancées el vivement enlevées !...

l'avait fail très chaud ce jour-l, la soirée était charmante :

la rosée humeclail l'herbe flélrie ; point de vent, une nuit tran-

quille ; l’air était frais sans être froid ; le soleil, après son coucher, avait laissé dans le ciel des vapeurs rouges dont la réflexion rendait l’eau couleur de rose ; les arbres des terrasses étaient chargés de rossignols qui se répondaient de l’un à l’autre. Je me promenais dans une sorte d’extase... sans m’apercevoir que j'étais l. Je m’en aperçus enfin. Je me couchai voluptueusement sur la tablette d’une espèce de niche ou de fausse porte enfoncée dans un mur de terrasse ; le ciel de mon lit était formé par les têtes des arbres ; un rossignol était précisément au-dessus de moi ;

je m’endormis à son chant ; mon sommeil fut doux, mon réveil le fut davantage. Il était grand jour : mes yeux, en s’ouvrant, virent l’eau, la verdure, un paysage admirable. Je me levai, me secouai : la faim me prit, je m’acheminai gaiement vers la ville, résolu de mettre à un bon déjeuner deux pièces de six blancs qui me restaient encore. J’étais de si bonne humeur, que j'allais chantant tout le long du chemin...

De telles pages étaient alors uniques dans la prose française.

Pour bien comprendre la nouveauté qu’apportaient les Confessions, rien n’est plus significatif que de les comparer aux Essais de Montaigne. Certes, Montaigne dans les Essais parle beaucoup de lui-même : il s’y analvse, mais c’est pour y découvrir ce qui est commun à tous les hommes et qui a une valeur générale. Au contraire Rousseau insiste sur ce qui chez lui est le plus particulier, spécial à lui seul. Son point de vue est résolument individualiste. Désormais les écrivains seront prodigues de mémoires personnels et de confidences à la ressemblance des Confessions. Et ils se mettront de leur personne dans leur œuvre comme Rousseau s’est mis dans la sienne.

Comme écrivain, Rousseau

est inégal ; nous avons si-

L'écrivain. gnalé ses défauts : obscurités, impropriétés de termes, abus

de la rhétorique. Mais sur

deux points il s’est montré grand écrivain. Depuis la mort de Bossuet, l’éloquence semblait oubliée : il nous l’a rapportée. À la phrase alerte et court vêtue de Mon- -tesquieu et de Voltaire, il a substitué la grande phrase sonore et oratoire. Eloquence souvent déclamatoire, élo-

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quence tout de même. D'autre part ïl à introduit dans la langue des éléments de sensation qui manquaïent à

JEAN-JACQOUES ROUSSEAU À ERMENONVILLE (D'après l’aquarelle de Meyer gravée par Moreau le Jeune).

C'est ici le « promeneur solitaire » rentrant, un bouquet à la main, des courses où il se plait à herboriser. Nous lui devons d’avoir fait rentrer dans la littérature le sentiment de la nature,

la langue plus intellectuelle des xvn° et xvin siècles. Sensations visuelles : pittoresque et couleur. Par 1 if

De

l'a rendue propre à la description. Son œuvre est pleine ce « paysages » d’une exquise fraîcheur qui en sont aujourd'hui le principal attrait. Sensations de l'oreille : sa prose harmonieuse et musicale va fournir à la poésie du xrx° siècle la langue qu’il fallait à son lyrisme,

Un plébéien et un sensitif, voilà Rousseau : par là s’ex-

Son influence. pliquent la nature de son génie et la portée de son influence.

Rousseau est du peuple : il l’est par son manque de délicatesse et de sentiment des nuances, par sa timidité alternant avec une insolence de parvenu, par sa suffisance et sa raideur d’autodidacte, son mépris des traditions et de la civilisation générale, ses rancunes populacières, son accent révolutionnaire, mais aussi par sa candeur, sa simplicité, son amour de la nature et de l'humanité, son éloquence, et encore par un vague iessianisme fait d’un optimisme sentimental et d'obscurs pressentiments. En face des écrivains bourgeois ou nobles, c’est un plébéien. Avec lui, c'est le quatrième état qui entre dans la littérature.

Et c’est aussi un seusitif. De cette hyperesthésie de la sensibilité viennent son incohérence logique et ses contradictions, son impuissance à gouverner ses idées, son incapacité même d'en avoir qui ne soient pas tout d’abord des sentiments et des sensations, la trépidation nerveuse de son Style, l’exaltation de son imagination et de sa personnalité, sa faiblesse de volonté et sa folie finale. :

Son œuvre est pleine de contradictions : ses principes les plus assurés, il les dément ou les corrige aussitôt qu'il les a formulés, et sa vraie pensée est souvent bien difficile à saisir. Comme l’œuvre de Voltaire, au dire d'Emile Faguet, est un « chaos d'idées claires », on pourrait dire de celle de Rousseau qu’elle est une fulguration d'idées obscures. Et pourtant en tant qu'elle implique la substitution de la nature à la civilisation, de

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l'individu à la tradition, du sentiment à la raison, elle offre une signification très claire et une indéniable unité.

aus APOSIRASR Do UE RERRSEAS SN PRARAEATION AU PAS È : $ NES Ka D he the S

TRANSLATION DES GENDRES DE J.-J, ROUSSEAU AU PANTHÉON (11 octobre 1794) (D’après le dessin de Girardet gravé par Berthault).

On sait la place que liennent dans l’histoire de la Révolution les fêles, pompes et cérémonies dont le peintre David est l’organisaleur, Gossec où Méhul le musicien, et que préside Robespierre. Comme elle eut son calendrier, la Révolution eut ses saints el ses prophètes : au premier rang, l’auteur du Contrat social. Ses restes, qui reposaient à Ermenonville, furent transportés à Sainte-Geneviève désaffectée et consacrée au culle des grands hommes.

C'est ainsi qu'elle a été comprise et c’est dans ce sens qu'elle à agi.

Dans l’ordre social et politique, nous nous bornerons à faire observer que, sans Rousseau, la Révolution frariçase n'aurait pas suivi le cours qu’elle à suivi : Robes.

re

pierre est un fils de Rousseau, et combien d’autres avec lui !

Le fait sur lequel nous ne saurions trop insister, c’est l’influence que Rousseau a exercée sur les destinées de la littérature. Il faut toujours en revenir au mot de Gœæthe, qui à résumé l’action des deux plus grands écrivains du siècle en cette formule saisissante : « Avec Voltaire, c’est un monde qui finit ; avec Rousseau, c’est un monde qui commence ». En effet, il n’est presque pas un caractère de la future littérature romantique, dont on ne découvre chez Rousseau l’origine et le germe.

Tandis que la littérature classique avait pour principe

l’effacement du moi, de l’individualisme de Rousseau va sortir une littérature personnelle, qui prodiguera l’étalage du moi et introduira le lyrisme jusqu’au théâtre et dans l’histoire. À une littérature qui soumettait l’imagination et la sensibilité à la raison, une autre succédera où la raison, désormais tenue pour importune, laissera toute liberté à la rêverie, toute licence aux caprices de l'imagination et au débordement d’une sensibilité qui, se glorifiant de ses excès mêmes, les érigera en autant de droits. À ce délire des persécutions qui mena le philosophe de Genève à la

folie, se rattachera l’attitude insociable du héros roman-

tique, comme du tempérament maladif de Rousseau procédera cette tare morbide qui viciera tout un bas romantisme. Son vif sentiment de la nature déterminera ce goût de la description qui, s’il a souvent bien iuspiré les écrivains modernes, deviendra parfois chez eux si intempérant, De son émotivité et de sa sensualité découleront les qualités nouvelles d’un style chargé de sensations, pittoresque et musical, qui sera celui de la poésie moderne.

Cette influence s’est étendue à toute l’Europe et s’est exercée sur Gœthe et sur Byron comme sur Chateaubriand. En France, on ne peut s'empêcher de remarquer qu'elle a été à l’encontre de nos plus anciennes traditions littéraires et des plus certaines qualités de la race : équilibre, santé morale, bon sens, notion du

réel, finesse de l'observation, sentiment de la mesure, amour de la vérité, et aussi gaieté et belle humeur courageuse, C’est vraiment une ère nouvelle qui commence, où sans doute aurons-nous beaucoup à admirer, mais où nous ne retrouverons plus qu'altérée et mêlée la pure image de l'esprit français.

RÉSUMÉ

239. Jean-Jacques Rousseau(1712-1778) né à Genève, après une éducation négligée et une jeunesse aventureuse, arrive. à Paris et se mêle au monde des lettres. Il est caractérisé par une sensibilité maladive qui dégénérera en folie.

240. Dès ses premiers opuscules : « Discours sur les sciences et les arts » (1750), « Discours sur l’inégalité des conditions » (1755), « Lettre à d’Alembkert sur les spectacles » (1758), il prend parti contre le progrès des connaissances humaines, se pose en ennemi de

Le

l'institution sociale, condamne le théâtre, et prêche le retour à un chimérique état de nature.

241. Dans la « Nouvelle Héloïse » (1760), roman par lettres, il développe le thème des droits de la passion qui deviendra un des dogmes de la littérature romantique.

242. Dans le « Contrat social » (1762), il entreprend de reconstituer la société sur la base de l’égalité et proclame la souveraineté populaire. :

243. Dans l’ « Emile » (1762), il expose ses idées sur l'éducation qui doit se borner à laisser un libre développement à la nature, celle-ci étant foncièrement bonne. Sa Profession de foi du Vicaire Savoyard prêche le déisme et la religion naturelle.

244. Les « Confessions » (1765-1770) sont l'ouvrage capital de Rousseau, celui où ses dons d'écrivain s’of-. frent à nous avec le plus de variété et de séduction. Contrairement aux Essais où Montaigne ne s’analysait que pour trouver la forme de l’humaïine condition en général, Rousseau y étale son moi. C’est l'avènement de l’individualisme en littérature.

245. Rousseau a ramené l’éloquence dans la prose française et créé la langue de la description. Son influence, à laquelle nulle autre ne saurait être comparée, s’est traduite par une véritable révolution en iittérature. Il est l’ancêtre du romantisme européen.

LECTURES RECOMMANDÉES

Saint Marc Girardin, Jean-Jacques Rousseau, sa vie et ses ouvrages. — Sainte-Beuve, Lundis II, 1it, AV. —- À. Chuquet, J-.J. Rousseau (grands écrivains français. — TJ. Texte, J.-J. Rousseau et les origines du cosmopolitisme littéraire. — Brunetière : Etudes critiques, t. III et IV. — G. Com-

payré, J.-J. Rousseau (les grands éducateurs). — J. Lemaitre, J.-J. Rousseau. — E. Faguet, xvin® siècle. — Jean- Jacques Rousseau. — D. Mornet, La Nouvelle Héloïse (col-

lection des-chefs-d'œuvre expliqués).

TEXTES A CONSULTER

J.-J. Rousseau : Œuvres : édition de Genève ; édition Musset Pathay. — La Nouvelle Héloïse (D. Mornet. — Collection des grands écrivains de la France). — Correspondance (édition Th. Dufour et P.-P. Plan).

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