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CHAPITRE XXXII

J.-J, Rousseau. Sa vie ; son caractère. — Les premiers opuscules.

— Discours sur les sciences et Les arts. — Discours sur l'inégalité des conditions. — Letire à d’ Alembert. — La Nouvelle Héloïse. Le Contrat social. — L'’'Emile, — Les Confessions. — L'écrivain, — Son influence,

Voici maintenant l'écrivain qui par sa puissante et maladive personnalité va dominer toute la seconde moitié du dix-huitième siècle et lui donner son caractère, orienter dans un sens tout nouveau la pensée et surtout la sensibilité et détourner la littérature française de sa voie traditionnelle. Peu d'écrivains ont eu une influence comparable à celle de Jean-Jacques Rousseau, influence qui n’a pas cessé de se faire sentir, aujourd’hui encore, aussi bien dans le domaine politique et social que dans la littérature.

Nous avons, pour la con-

naissance de la vie et du ca-

Sa vie. Son caractère. ractère de Rousseau, une source précieuse : Les Confes-

à sions. Rousseau s’y est raconté lui-même avec une apparente sincérité qui ne s’arrête pas sur les limites du cynisme : nombre des faiblesses de sa nature et des hontes de sa vie ne nous sont connues que par l’aveu qu'il en a fait. Néanmoins, il ne faut se servir des Confessions qu'avec réserve. Rousseau, qui les a commencées à l’âge de cinquantetrois ans, déclare lui-même que, sur certains points, ses souvenirs sont incomplets : et, de ce fait, nous le surprenons souvent en flagrant délit d'erreur ou d’invention romanesque. En outre, Rousseau, pas plus

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que tous les autres auteurs de confessions, de mémoires ou de souvenirs personnels, n’a résisté au désir de dire du mal de ses ennemis, de faire sa propre apologie, et de se poser dans l'attitude qu’il a choisie pour se présenter à la postérité.

Rousseau est né, le 28 juin 1712, à Genève, d’une famille de réfugiés protestants. Son père était horloger. L'éducation qu'il en reçut fut déplorable, sans suite aucune, et ne contribua pas médiocrement à développer les mauvais instincts de sa nature. Ce père, parfaitement incapable de le diriger, se surprenait à lire avec lui fort avant dans la nuit les Vies de Plutarque et l’Astrée d’'Honoré d’Urfé. « Je suis plus enfant que toi, remarquait-il, Allons nous coucher. » Les deux années que l’enfant passa chez le pasteur Lambercier, sont les seules où il ait été soumis à une discipline que, d’ailleurs, il ne put supporter. Mis chez un greffier, puis chez un graveur, il s'enfuit, mena quelque temps une existence errante et misérable, et se convertit au catholicisme, sous les auspices de M"° de Warens, qui devait tenir dans sa vie de jeunesse une si grande place. Il passa alors par des situations intermédiaires entre celle de précepteur et celle de laquais, essayant bien des métiers, vagabondant avec délices, revenant toujours auprès de celle qu'il

appelle « maman », cette trop aimable M®° de Warens

qui l’a accueilli à son départ de Genève, trouvant enfin un asile auprès d'elle à Chambéry, puis aux Charmettes, où il passa trois étés enchanteurs, et profitant sans scrupules pendant plusieurs années d’une déshonorante hospitalité. Aux Charmettes, il a d’ailleurs surtout dévoré des livres et refait son éducation littéraire et pris ce sentiment de la nature qui devait l’inspirer si heureusement. :

Après un an passé à Lyon chez M. de Mably, en qualité de précepteur, Rousseau, arriva à Paris en 1741, à vingt-neuf ans, n'ayant d’autres ressources que celles qu'il espérait tirer d’un système nouveau pour la notation de la musique, système qui fut rejeté par l’Académie des Sciences. Il trouva une place de secrétaire

auprès du comte de Montaigu, ambassadeur à Venise (1743), la garda un an, se sépara de son maître avec éclat et revint à Paris, n’ayant pour vivre que le métier de copiste de musique. Mais il est désormais en rela-

(D'après lé pastel de La Tour).

Perruque ronde, habit brun sans broderies, cravale de balisle, c’est le Rousseau des premiers succès, d’une timidité alors souriante avec un regard déjà inquiet, hésitant à la veille de déchaîner sur le vieux monde qu’elle transformera son âme orageuse.

tions avec Grimm, Diderot, Francueil, M”° Dupin, Me d’Epinay ; et bientôt un premier succès le rend célèbre : le Discours sur les sciences et les arts, couronné par l’Académie de Dijon en 1750. I redouble, publie en 1755 son révolutionnaire Discours sur l’Iné-

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galilé, en 1758 sa Lettre à d'Alembert sur les spectacles, qui achève de le brouiller avec Diderot et le parti encyclopédique.

Entre temps, il s’est-retiré à l'Ermitage, dans la forêt de Montmorency, chez M° d’Epinay, et c’est là qu'il commence La Nouvelle Héloïse (1756-57). Brouillé avec Me d’Epinay, il s’installe à Montmorency, d’abord dans une modeste petite maison, puis chez le maréchal et la maréchale de Luxembourg, dont il accepte la généreuse et délicate hospitalité (1759). Il y achève la Nouvelle Héloïse, qu'il publie en 1761, écrit le Contrat sccial et l’Emile.

En 1762, après la publication de l’Emile, un décret de prise de corps ayant été lancé contre lui, il quitte la France, se réfugie en Suisse, d’abord à Yverdun, puis à Motiers dans le Val Travers, enfin dans l’île Saint- Pierre, sur le lac de Bienne où il trouva une retraite délicieuse et un calme bienfaisant. De là il passe en Angleterre, où l'avait appelé David Hume. La persécution a développé en lui le germe de folie dont il avait, d'assez bonne heure, donné des signes, et qui le fait promptement se brouiller avec Hume. De retour à Paris, il se confine, rue Plâtrière, dans une solitude farouche où vient quand même le relancer la curiosité de ses adoratrices. Il y achève ses Confessions et y compose un de ses ouvrages les plus significatifs : les Réveries d'un promeneur solitaire. Une dernière fois il acceptait une charmante hospitalité, celle du marquis de Girardin, à Ermenonville : il y mourut le 2 juillet 1778. On a parlé, mais sans aucune preuve, de suicide. Suivant son désir, M. de Girardin lui éleva, chez lui, dans l’île des Peupliers, un monument qui devint un lieu de pèlerinage.

La vie de Rousseau est trop souvent faite d'épisodes révoltants : sa Hiaison avec M de Warens, son union avec Thérèse Levasseur, fille d’auberge sans beauté et sans pudeur, et surtout l’inqualifiable abandon qu'il fit

4 L'examen du crâne de Rousseau, lorsque fut ouvert (18 oclobre 1897) Son cercueil déposé au Panthéon, à démontré la fausselé de cette hypothèse.

de ses enfants. On ne peut oublier que celui qui, dans l'Emile, a parlé avec tant d’éloquence des devoirs du père de famille, a mis ses quatre enfants aux Enfants-

(D’après le tableau d’Allan Ramsay).

Voici maintenant le Rousseau proscrit et fugitif, banni de Genève, renié par les encyclopédistes, soupçonneux et malade. Sa santé et aussi le désir d’étonner, lui ont fait adopter la pelisse et le bonnet d’Arménien. Déjà s'annonce dans l'angoisse du visage et la fièvre du regard la folie des persécutions où va sombrer sa

raison,

Trouvés et a parlé de cette action en des termes qui l’aggravent encore : (Je m'y déterminai gaillardement sans Je moindre scrupule. » Ces hontes, qui pèsent si lour-

dement sur la mémoire de Rousseau, ne suffiraient peutêtre pas à le distinguer de quelques-uns parmi ses plus illustres contemporains. Voici ce qui, chez lui, est particulier. 2

Le trait qui domine dans son caractère, et qui le distingue de tous les auteurs de son temps, qui sont avant tout des intellectuels, c’est l’importance démesurée prise par la sensibilité.

Je n’avais aucune idée des choses, écrit Rousseau, que lous les sentiments m’élaient déjà connus : je n'avais rien conçu, j'avais tout senti. Les émotions confuses que j’éprouvai coup sur coup n’altéraient point la raison que je n’avais pas encore ; mais elles m’en formèrent une d’une autre trempe, et me Connèront de la vie humaine ces notions bizarres et romanesques dont l'expérience el la réflexion n’ont jamais bien pu me guérir.

Les premières lectures romanesques auxquelles se livra l'enfant, son éducation dépourvue de toute règle contribuèrent encore à développer cette sensibilité qui ne tarda pas à devenir maladive. Cette sensibilité se traduira plus tard par l’orgueil démesuré, par la susceptibilité ombrageuse, par une misanthropie qui s’exaspère dans la solitude. Rousseau, plébéien, ou tout au moins bourgeois déclassé, en veut à une société où il ne trouve pas sa place, et éclate contre elle en boutades ot en sorties brutales. Dans les derniers temps, la maladie pril un caractère déterminé et tourna à la manie des persécutions.

Cette sensibilité aiguë et pervertie explique la tournure du génie de Rousseau, son éloquence passionnée el paradoxale, l'espèce de culte dont il fut l’objet de son vivant, el le caractère tout. nouveau qu'il va‘imprimer à la litléralture.

Il y a dans l’œuvre tout entière de Rousseau une par- Les premiers opuscules. faile unité, que les innombrables ‘contradictions de déail ne doivent pas nous

masquer. On trouve dans son premier écrit les ger-

J.-J ROUSSEAL. 637

mecs de toutes les idées qu'il développera plus tard dans des ouvrages plus considérables.

Discours sur les Sciences et les Arts (1750). — Un jour d'été qu'il était allé rendre visite à Diderot, pour lors emprisonné à Vincennes (1749), il lut dans le Mercure que l’Académie de Dijon avait mis cette question au concours, à savoir «si le rétablissement des sciences el des arts a contribué à à épurer les mœurs ». Diderot nous assure que c’est lui qui conseilla à Rousseau de répondre par la négative. Quand ce serait prouvé, il n'aurait fait que pousser Rousseau à suivre la pente naturelle de son esprit. :

Rousseau reconnaît tout d’abord que «c’est un grand et beau spectacle de voir l’homme sortir en quelque marière du néant par ses propres efforts ». Cela s’applique .. à l’Europe sortie des ténèbres du moyen âge ; car, aux

veux de Rousseau comme à ceux de Voltaire, le moyen âge est une époque de barbarie et d’ignorance. Enfin, par une singulière fortune, «le stupide musulman » fait renaître les lettres. Bientôt, les lettres et les sciences jettent un vif éclat, faisant l'agrément de la société, mais étendant «des guirlandes de fleurs sur les chaînes de fer dont sont char gés les hommes assemblés ». En même temps, cette civilisation éloigne les hommes de Ja nature : le caractère se cache sous ce masque de

politesse et de bienséance qui s'impose à chacun. « Telle

est la pureté que nos mœurs ont acquise. » Et cette corruption, c’est aux lettres, aux sciences et aux arts, qu'il en faut attribuer la cause.

Ce mal, d’ailleurs, n’est pas propre à notre époque ; les progrès de l’esprit humain ont toujours porté préjudice à la vertu chez les peuples : exemples tirés de l'Egypte, de la Grèce, de Rome, de Constantinople, de la Chine. En Grèce même, dans cette patrie des lettres et des arts, Socrate ne s'est-il pas élevé contre cette vaine curiosité de l'esprit ? Et dans une prosopopée célèbre, Rousseau se demande ce qu’eût dit Fabricius s’il avait vu le luxe des Romains, qu'il avait sauvés jadis et qu'il avait connus si pauvres et d’une santé

morale si robuste. Il examine ensuite les sciences et les arts en eux-mêmes ; il recherche ce qui doit a priori, par une sorte de’nécessité, résulter de leur développement. Or, les sciences et les arts ont nos vices pour origine ; ils servent à développer l’oisiveté, le luxe, la mollesse ; ils pervertissent nos idées morales en nous habituant à voir la vertu cédant le pas au talent.

L'effet produit par cette déclamation paradoxale, Qui allait contre les idées jusque-là les plus chères au xvu® siècle, fut immense. Rousseau faisait entendre la voix de l’éloquence dont on était depuis longtemps déshabitué. Il inaugurait ainsi la prodigieuse action qu'il allait exercer sur la société de son temps.

Discours sur l'inégalité des conditions (1755). — Faut-il donc revenir à l’ «état de nature » ? Rousseau ira jusque-là dans son second opuscule. C’est encore pour un concours académique qu'avait été posée cette question : « Quelle est l’origine de l’inégalité parmi les hommes, et si elle est autorisée par la loi naturelle ? » Rousseau, dans ce second Discours, affirme que, dans l’état de nature, « l'inégalité est à peine sensible. et que son influence est presque nulle ». Dans cet état, — dont il faut bien savoir, à l’encontre de Rousseau, qu’il n'a jamais existé et qu'il est une pure invention de l’auteur, — l'homme était vertueux et bon ; la paix était

universelle, car on ne savait ce que c'était que la pro-.

priété, non plus que l’estime ou le mépris. La constitution des sociétés est venue tout défaire : or, le besoin de société n'était pas naturel ; car pourquoi un homme aurait-il besoin d’un autre homme, « plus qu’un singe où un loup de ses semblables » ? De la constitution de la société sont nés, avec toutes les inégalités, tous les Maux.

Thèse non moins paradoxale que celle du premier Diseours, l’idée d'homme ne se concevant pas séparée de celle de vie en société. Mais thèse singulièrement plus dangereuse, parce qu’elle contient un sentiment d’envie, et un appel haineux à la guerre des classes.

Lettre sur les spectacles (1758). — Cependant d’Alem-

Te

bert ayant, dans un article de l'Encyclopédie, soutenu qu'il y aurait profit pour Genève à posséder un théâtre, Rousseau, héritier des puritains, — et qui cette fois se trouve faire écho à Bossuet et à ses Maximes sur la Comédie, — saisit cette occasion pour dénoncer l'iminoralité essentielle du théâtre dans sa Lettre à d’'Alembert sur les spectacles, violent réquisitoire qui sonne étrangement dans une société folle de spectacles, et qui considérait le théâtre comme la fleur suprême de la civilisation. A la tragédie Rousseau reproche d’exciter les passions, à la comédie de ridiculiser la vertu. Ni Corneille, ni Racine ne trouvent grâce à ses yeux. Mais c’est surtout à Molière qu'il s'attaque, l’auteur du Wisanthrope ayant commis, en faisant d’Alceste un ridicule, un crime que ne lui pardonne pas le misanthrope Rousseau.

Comment donc se fait-il que ce contempteur des arts La «Nouvelle Héloïse». et de toutes les formes de la littérature en vienne à se contredire jusqu’à écrire et publier un roman, — un roman, c’est-à-dire, aux yeux des contemporains, la plus frivole des œuvres frivoles, «la production, disait Voltaire, d’un esprit faible, écrivant avec facilité des choses indignes d’être lues par des esprits sérieux » ? De cette inconséquence Rousseau donne dans sa Préface cette singulière explication : « Il faut, écrit-il, des spectacles dans les grandes villes et des romans aux peuples corrompus. J'ai vu les mœurs de mon temps, et j'ai publié ces lettres. Que n'’ai-je vécu dans un siècle où je dusse les jeter au feu ? » Trop heureux, au fond, de vivre dans un siècle qui réclame des romans, Rousseau, que son âme romanesque, son éducation et sa vie aventureuse prédisposaient si bien à la vocation de romancier, a donc écrit un roman par lettres qui s’intitulait, un peu longuement : Julie, ou la Nouvelle Héloïse ou Lettres de deux amants, habitants d’une petite ville au pied des Alpes, recueillies et publiées par Jean-Jacques Rousseau (1760). En voici

| GO / LE XVIIe SIÈCLE. À

la donnée, Séduite par son précepteur, le plébéien. Saint-Preux, une jeune fille noble, Julie d’Etanges, épouse, pour obéir à la volonté paternelle, le sage M. de Volmar. Epouse et mère irréprochable et pieuse, Julie avoue son ancien et encore trop vivace amour à son mari. Celui-ci, sûr de la vertu de sa femme, rappelle Saint-Preux auprès d’eux. La mort de Julie, viclime de son amour maternel, met heureusement fin à une situation fausse c’est-à-dire absurde autant que choquante et qui aurait pu aisément devenir dangereuse pour les trois héros de ce pacte scabreux.

Les grandes œuvres, la Nouvelle Héloïse en est la preuve, ne sont pas nécessairement celles qui sont sans défauts. Les défauts de la Nouvelle Héloïse sont nombreux et ils sont frappants. D'abord la thèse, ou, si l’on préfère, l'intention prédicante y est trop largement élalée : à chaque instant, des digressions, des dissertations importunes viennent ralentir et refroidir l’intérêl, Les personnages sont d’intrépides et de terribles dialecticiens : ils parlent, ils écrivent, ils argumentent au lieu d’agir, oubliant que le roman, comme le théâtre, vit d’action et de mouvement. — En second lieu, il y à dans les situations et dans les caractères bien des invraisemblances : les parents et le mari de Julie sont de simples fantoches ; et il arrive trop souvent aux personnages de Rousseau de se précipiter sur leur plume pour écrire des lettres en de bien singuliers moments. — Enfin, le ton du livre est trop perpétuellement déclamaloire : l’auteur abuse des figures oratoires, des prosopopées, des points d’exclamation : « O Julie !.… -O malheureux amant !... O fille infortunée !... » Toute cette rhétorique de la passion à terriblement vieilli.

Mais, à côté de ces indéniables défauts, il y a dans la Nouvelle Héloïse des qualités de tout premier ordre.

Ce qui fit le succès auprès des contemporains et qui a gardé pour nous un intérêt historique, c’est l’expression d’une sensibilité nouvelle, que Rousseau prête à ses personnages à l’image de la sienne et qui va désormais envahir la littérature et en modifier profondément

les tendances, C’est un mélange singulier et singulièrement trouble de passion et de sophistique, de corruption et de candeur, de faiblesse morale et de déclamation.

D'autre part, c'était, dans le roman français, quelque chose de tout nouveau que cette peinture fidèle et pleine de charme des mœurs bourgeoises et provinciales. Ici, Rousseau s'inspire du roman anglais, en particulier de la Clarisse Harlowe de Richardson : son réalisme familial est fort différent de celui de Lesage et de l'abbé Prévost. Il à créé dans notre littérature la tradition du roman bourgeois et provincial, opposé au roman parisien.

Joignez à cela des descriptions de la nature alpesire qui apportaient, elles aussi, une note toute nouvelle. Il n’est pas exact que Rousseau ait inventé l'expression littéraire du sentiment de Ja nature : nous avions déjà la Fontaine. Mais ce sentiment, qui ne le quitte jamais &l qui lui inspire des pages pleines de fraîcheur, il Passocie presque toujours à l’expression des sentiments passionnés qu'il prête à ses personnages ; et de ce double thème il tire des effets d’une poésie pénétrante :

Après le souper, nous fûmes nous asseoir sur la grève en attendant le moment du départ. Insensiblement la lune se leva, l’eau devint plus calme, et Julie me pro=osa de partir. Je lui Connai la main pour entrer dans le bateau ; et, en m’asseyant à côté d'elle, je ne songeai plus à quitter sa main. Nous gardions un profond silence. Le bruit égal et mesuré des rames m'excilail à rèver. Le chant assez gai des bécassines me retraçant les plaisirs d’un autre âge, au lieu de m’égayer, m’'attristait. Peu à peu. je sentis augmenter la mélancolie dont j'étais accablé. Un ciel serein, la fraîcheur de l’air, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l’eau brillait autour de nous, le concours des plus agréables sensations, la présence même de cet objet chéri, rien ne put délourner de mon cœur mille réflexions douloureuses.

Mettez des rimes à cette prose harmonieuse, el vous aurez Le Lac de Lamartine. En fait, la Nouvelle Héloïse, plus peut-être qu’un roman, est un poème, le poème de la sensibilité exaspérée de Rousseau. La plupart des thè-

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mes, que développera bientôt la poésie lyrique de lépoque romantique, s’y trouvent déjà esquissés.

De ce vaste poème, une idée, entre beaucoup d’autres, se dégageait, — idée aussi fausse que dangereuse, et que les romantiques reprendront jusqu’à satiété, — c’est que la passion est par elle-même chose belle et chose sainte, et que, pourvu qu'elle soit sincère, elle a tous les droits. Cette idée, destructrice de tout l’ordre social, Rousseau en a bien vu les dangers, qu'il a luimême essayé d’indiquer et de combattre dans la seconde partie de son livre ; mais elle répondait si bien à une tendance profonde de sa nature, à son besoin maladif d’exaltation sentimentale, à son individualisme forcené, que, presque malgré lui, elle s’est imposée à sa pensée et, par la force de son éloquence, à ses lecteurs. Les contemporains de Rousseau n'étaient que trop bien préparés à recueillir cette funeste leçon.

Bons ou mauvais, on voit tous les germes d’avenir que contenait la Nouvelle Héloïse. Pour la première fois, un roman apparaissait capable de porter la pensée philosophique, d’agiter de graves cas de conscience et de poser les plus hauts problèmes de l’ordre moral et social. Le roman, genre réputé jusqu'alors inférieur, se trouvait élevé à la hauteur de la tragédie classique et, dans la décadence de la tragédie classique, s’apprêtait à lui succéder,

Le Contrat social (1762) à été l’évangile de la Révolu-

Le « Contrat social ». tion, la bible de la Terreur, et

Vinet a pu dire en parlant de

ce livre : « Les doctrines teintes de sang prennent un aspect sinistre ; comme les mains de lady Macbeth, elles ne peuvent se défaire de leurs taches. » Nous n’avons pas ici à étudier en détail cel ouvrage de caractère uniquement politique. Il nous suffira d’en indiquer l'esprit.

À première vue, rien de plus rigoureux, de plus géométrique même que l'aspect extérieur du Contrat social : ce sont des séries de syllogismes étroitement

enchaînés. Quand on y regarde de plus près, on s’aperçoit que la multiplicité des formes logiques, l’abus des & Car », des «or », des « donc » ne sont là, comme si souvent chez Rousseau, que pour dissimuler une obscurité et une confusion d'idées qui rendent toute analyse impossible. Et il est assez surprenant qu'on ait fait à cet homme d'imagination et de sensibilité une réputation fort imméritée de logicien.

Mais, si les idées du Contrat sont bien souvent obscures, confuses et contradictoires, l'inspiration générale en est assez claire. Rousseau part de l’idée abstraite d'égalité pour constituer une société idéale sur le modèle des cités antiques. Le livre n'est dans son fond qu’un commentaire du célèbre adage, Vox populi, vox Dei, Ia voix du peuple est la voix de Dieu. Le peuple est souverain ; ses décisions sont des lois auxquelles tous les citoyens doivent se soumettre, même en matière spirituelle ou religieuse. Ainsi ramené à son idée centrale, le Contrat social forme, et il l’a bien prouvé au cours de l’histoire, le plus formidable instrument de dictature et de tyrannie populaire, le plus dangereux bréviaire non pas seulement de démocratie, mais de démagogie.

Rousseau, qui fut un si

mauvais précepteur, et qui

L’« Emile ». mit ses propres enfants aux

Enfants-Trouvés pour n’avoir

pas à les élever, a cru devoir

nous exposer tout un système d'éducation dans les cinq

livres de son Emile (1762). Son principe, le voici : « Tout

est bien sortant des mains de l’auteur des choses, tout

dégénère entre les mains de l’homme ».

F. Rousseau se choisit un élève exceptionnel, Emile,

enfant de bonne naissance, riche, orphelin. Il dirigera

toute son éducation, s’occupant même du choix de la

nourrice, épargnant à l’énfant les maladresses qu'on commet dans les soins donnés au premier âge.

II. L'enfant parle. L'éducation de son intelligence et de son cœur va commencer, On évitera de s'adresser

ATS = x, 7 EN NT

à sa raison, qui n'est pas encore formée ; on aura soin de ne lui donner aucun enseignement positif. La première éducation sera purement négative. « Elle consiste, non point à enseigner la vertu, ni la vérité, mais à garantir le cœur du vice, et l’esprit de l’erreur. » Par suite, il faudra éviter les mauvais exemples et les mauvais conseils : c’est à la campagne que sera élevé Emile, «loin de Ja canaille des valets... loin des noires mœurs des villes ».

ITT. Emile a douze ans. On ne lui mettra pas encore de livres entre les mains : «IIS n’apprennent qu’à parler de ce qu’on ne sait pas. » En revanche, Rousseau va lui faire apprendre un métier manuel. Emile est riche, mais qui sait ? «Nous approchons du siècle des révolutions. Qui peut vous répondre de ce que vous deviendrez alors ?... Je tiens pour impossible que les grandes monarchies de l’Europe aient encore longtemps à durer : toutes ont brillé, et tout Etat qui brille est sur son déclin. » Emile sera menuisier. I parvient ainsi à sa quinzième année.

Il a peu de connaissances, mais celles qu’il à sont vérilablement siennes, il ne sait rien à demi. Il a un esprit universel non par les lumières, mais par la faculté d’en acquérir. Il n’a que des connaissances naturelles et purement physiques. I] ne sail pas même le nom de l’histoire, ni ce que c’est que métaphysique et morale. 11 connait les rapports essentiels de l’homme à l'homme. 11 se considère sans égard aux autres, et trouve bon que les autres ne pensent point à lui... Sans troubler le repos de personne, il a vécu content, heureux et libre, autant que la nalure l’a permis.

IV. Emile a seize ans. Rousseau se décide à parler de Dieu à son élève. C’est ici que se place la fameuse Profession de foi du vicaire savoyard. Un matin d'été, IS vicaire emmène son jeune protégé sur «une haute colline au-dessous de laquelle passait le PÔ », et devant ce magnifique paysage, il lui expose ses croyances : «Le monde est gouverné par une volonté puissante el sage... Cet être qui veut et qui peut, cet être actif par lui-même, cet être enfin, quel qu'il soit, qui a créé l'univers et ordonné toutes choses, c’est Dieu ». Mais

il n'admet pas la nécessité d’une révélation. Sa reli-

devenu un homme.

Son gouverneur va l’introduire dans le monde et l’unir avec une femme élevée pour lui.

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