‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 171 sur 294 · ANDRÉ CHÉNIER · texte numérisé non relu

ANDRÉ CHÉNIER

{D'après le portrait fait à Saint-Lazare le 29 messidor an II (18 juillet 1794), par J.-B Suvée).

Celui qui avait salué avec enthousiasme les débuts de la Révolu- Lion allait en être une des plus déplorables victimes. C’est dans sa prison qu’il écrivit La Jeune Captiveet Les Iambes. L’avant-veille du 9 thermidor, cette tête de génie au vaste front où bouillonnaient tant d’idées, tomba sous le-couperet de la guillotine.

tait vivement une rénovation politique et sociale et salua les débuts de la Révolution qui lui semblèrent présager une ère de liberté. Mais il vit bientôt quelle

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tournure prenaient les événements et quels crimes on commettait au nom de cette prétendue liberté. Il ne déserta pas la lutte, se jeta en travers du mouvement et, dans des articles courageux publiés au Mercure et au Journal de Paris, protesta avec indignation contre les excès qui préparaient le règne de la Terreur.

11 devait être l’une des victimes de cette sinistre époque. Arrêté le 11 mars 1794, emprisonné à Saint- Lazare, les efforts de son frère, Marie-Joseph, ne purent que retarder sa condamnation : il monta sur l’échafaud le 25 juillet (7 thermidor an Il), deux jours avant la chute de Robespierre.

Il laissait, outre ses articles er d’une admirable vigueur, des poésies, dont quelques-unes seulement avaient paru dans divers recueils. C’est seulement en 1819 que Latouche, en publiant la presque totalité de son œuvre, révéla à la France le poète qu’elle avait perdu. Depuis, se sont succédé des éditions de plus en plus complètes et reproduisant le texte dans toute son authenticité. Aujourd’hui, nous possédons d'André Chénier quatre-vingt-onze Églogues ou Bucoliques (L’Aveugle, le Mendiant, la jeune Tarentine), quatre-vingt-seize Élégies, cinq Épiîtres, des Poèmes (l'Invention Hermès, l'Amérique), des Odes et des lambes. La plupart de ces pièces sont inachevées. Le poète, se laissant aller au gré de son inspiration, ne repoussait aucun sujet, les ébauchait tous. « Tu sais, écrit-il à son ami de Pange, combien mes muses sont vagabondes...; elles ne peuvent achever promptement un seul projet : elles en font marcher cent à la fois, Elles fant un pied à ce poème et une épaule à celui-là : ils boitent tous, et ils seront sur pied tous ensemble. » La fin tragique qui attendait Chénier ne lui laissa pas le temps de mettre tous ces projets « sur pied ». Du moins ces fragments d’une œuvre, interrompue par une mort prématurée, nous permettent d'imaginer ce qu'aurait pu être le poète müûri par l'expérience et grandi par le travail.

Il s’est de bonne heure

constitué une légende autour

L'homme. d'André Chénier ; on s’est

’ cru autorisé par le drame de

sa destinée à transformer

l'homrme en un personnage élégiaque ; et parce qu'il a

été la victime des erreurs de ses contemporains, on à

voulu voir en lui un ennemi des idées de son temps.

Rien n’est plus faux. André Chénier est un homme du

xvrni® siècle. Il en a l'esprit, il a lu les philosophes,

il s’est instruit dans l'Encyclopédie. Chênedollé dit

qu’il fut « athée avec délices » : tout au moins doit-on

avouer que l’idée religieuse est absente de son œuvre.

Il est un matérialiste à la manière des anciens : et

c’est dans un poème inspiré de Lucrèce, l’'Hermès, qu'il

voulait exposer une conception du monde empruntée aux Encyclopédistes.

Aussi bien, pas plus que l’homme, l’écrivain n’échap- Ses théories littéraires. Opera à l'ambiance de son : époque, Lorsque nous lisons dans les derniers vers du poète à la veille de mourir Peut-être avant que l’heure en çcercle promenée Ait posé sur l’émail brillant, Dans les soixante pas où sa route est bornée,

Son pied sonore et vigilant, Le sommeil du tombeau pressera ma paupière ;

nous reconnaissons là, sans pouvoir nous y méprendre, une de ces périphrases suivies ét prolongées que Delille avait mises à la mode. Chénier a reçu profondément l'empreinte de son temps : il importe d2 le constater avant de chercher comment il s’en est séparé.

C’est en revenant aux modèles antiques qu'il a pu apporter dans la poésie une note nouvelle. A vrai dire, ici encore, il a d’abord suivi, mais à sa manière, un exemple que lui donnaient les poètes d'alors, On se réclame beaucoup des anciens dans la seconde moi-

tié du xvm° siècle, et Lebrun se croit un Pindare : mais en croyant s’en inspirer, on ne les comprend pas et on les travestit. André Chénier pénètre dans l’intimité du génie grec ét communie étroitement avec lui. Notons-le seulement, c’est moins la large poésie d’Homère avec sa simplicité épique, que la poésie plus raffinée de l’Anthologie, qui a passé dans les poèmes de Chénier. ;

À ceux qui lui reprochent ses emprunts, il répond en leur signalant d’autres larcins. C’est que l’imitation

est pour lui ce qu’elle était pour Horace imitant les :

Grecs, pour La Fontaine imitant les anciens. C’est -«l’imitation originale » : elle ne prend que le ton, elle n’emprunte que la forme, dans laquelle l’écrivain coule des pensées qui sont bien à lui. C’est cette méthode que Chénier a définie dans le vers fameux de l’Invention :

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.

Les « pensers nouveaux » ce sont les nouveaux sentiments, les idées nouvelles, conceptions philosophiques et connaissances scientifiques, bref toutes les acquisitions dues au travail des siècles et qui, dans les temps modernes, ont enrichi l’âme humaine. Les «vers antiques » désignent non plus le fond, maïs la forme, l’art que les anciens ont porté à sa perfection, la pureté des lignes, l’harmonie des couleurs.

Il faut faire une place à

part aux lambes dans l’œu-

Les « Iambes ». vre de Chénier. Son origina-

$ lité s’y montre à plein, révé-

lant chez celui qu’on aurait

si grand tort de confondre avec un pur élégiaque, le vigoureux polémiste et l’âpre satirique. C’est sous le coup de la colère et sous la poussée de l’indignation qu'écrit le poète : cette fois, il ne doit plus rien à ses modèles, sinon d’être devenu entièrement maître d’une forme qui conserve à la pensée toute son énergie.

1. Ecouchard Lebrun (1729-1807) dont l'ode au vaisseau Le Vengeur fut célèbre,

Mourir sans vider mon carquois !

Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange. Ces bourreaux barbouilleurs de lois.

O ma plume, fiel, bile, horreur, dieux de ma vie. Par vous seuls je respire encor !

On voit comment la poésie

se renouvelait avec André

Le renouveau poétique. Chénier : tandis que le xvrrr° siècle n'avait vu dans l’art

d’écrire en vers qu’un amusement et un frivole jeu de syllabes, André Chénier

LA DERNIÈRE CHARRETTE (D’après le tableau de Raffel).

Celle qui mène au supplice André Chénier et le poète Roucher. Au sortir de la Conciergerie, elle défile le long du quai de l'Horloge vers le Pont-Neuf et le faubourg Saint-Honoré.

retrouvait la sincérité de l’émotion et le sérieux de la pensée. Dans le genre de l’idylle et de l’élégie, on lui doit de purs chefs-d’œuvre où la perfection de l’art antique s'allie à une sensibilité toute moderne. L'Her-

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mès, s’il avait pu l’achever, aurait peut-être doté notre littérature du grand poème RANDOM qui lui manque.

Aux artifices du stÿlé Chénier substituait une forme simple dans son élégance, un vers d’une savante harmonie et tout plein de détails charmants, qui pouvait, sous le coup de l'émotion, atteindre à l’éloquence vengeresse. Enfin, tandis que l’alexandrin était devenu, par une maladroité exagération des préceptes de Boileau, monotone et raide, Chénier l’assouplissait et introduisait dans la versification des coupes plus libres, un jeu de césures et d’enjambements qui y apportait une heureuse variété,

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