CHAPITRE XXXIV
CHATEAUBRIANB. — Mr° DE STAËL, »
II. CHATEAUBRIAND. — Sa vie; son caractère. — Aiala. — Le Génie du Christianisme. — René.— Les Martyrs. — L'’Itinéraire de Paris à Jérusalem. — Etudes historiques. — Mémoires d’ouire-lombe, — L'écrivain. — Son influence.
III. Mme pe STAEL. — Sa vie ; son caractère. — Ses romans. Le livre De FPAHemagne, — Le cosmopolisme littéraire, — La lit-
térature sous l'Empire.
Le xrx° siècle est, en littérature, une renaissance. Il en est une, parce qu'au lendemain d'événements considérables un grand mouvement s'est fait dans les esprits, et qu'il y à eu comme une poussée de beaux génies. I! est une renaissance surtout, parce qu'il se sépare résolument des théories jusqu’ ‘alors adoptées et dont se mourait la littérature appauvrie de la fin du siècle précédent.
L'imagination et le sentiment reparaissent dans la littérature : de là le développement de la poésie lyrique et du roman. En même temps, les sciences prennent chaque jour plus d'importance, et influent sur la tournure et sur les besoins de notre esprit ; de là vient la constitution définitive des genres littéraires qui, par leurs méthodes, se rapprochent des sciences : l’histoire, la critique. La langue ne gardera pas intactes les qualités de simplicité et de clarté qu’elle avait conservées chez les meilleurs écrivains du xvirr° siècle ; mais elle en acquiert d’autres : en se chargeant de sensation, elle s'enrichit d'expressions matérielles et colorées qui la
PE CHATEAUBRIAND. 679 rendront plus apte à reproduire les aspects de la nature extérieure et à en dégager l'âme. Les défauts qui alté-
reront sa pureté viendront en partie des emprunts faits
aux idiomes étrangers, résultat inévitable de l'influence des littératures anglaise et allemande, mais plus encore de la diffusion du journalisme qui habitue les lecteurs
à lincorrection et à l’à peu près et de la progressive
disparition de ce qu’on appelait, sous l’ancien régime, la société polie.
On peut distinguer dans le xix° siècle trois périodes. La première, qui est un temps de préparation, est l’époque de l’Empire. En présence d'une littérature usée, débilitée, vieillie, des novateurs formulent les théories qui opéreront le rajeunissement littéraire :le plus grand de tous, Chateaubriand, ouvre toutes les voies où s’engagera et s’épanouira la littérature du siècle.
Une seconde période, qui va de 1820 à 1850, est celle de la grande poussée romantique à laquelle nous devons, en dépit d'erreurs que nous signalerons au passage, un magnifique essor de poésie lyrique, la conception moderne de l’histoire, l'élargissement de la critique, et l'épanouissement du roman.
Après 1850, il se fait un mouvement de réaction contre le romantisme, Le courant réaliste pénètre À la fois la poésie, le roman et le théâtre, jusqu'au jour où, par ses excès il provoque une réaction partielle.
Le grand initiateur de la littérature française du xIx° siècle, celui qui en a déterminé tous les principaux
courants, et dont procèdent depuis lors à peu près tous les écrivains, est Chateaubriand.
François-René vicomte de
Chateaubriand est né à Saint-
Sa vie. Son caractère. Malo, le 4 septembre 11768. La rêverie propre à la race
bretonne, les émotions d’une
jeunesse ardente et peu choyée, enfin l'influence d’une
RP Th UE Pre LT
680 EEXIXE SIECLE: * sœur d'humeurexaltée et maladive, Lucile, tels sont les traits qui concourent à former la sensibilité de l'écrivain.
À dix-huit ans, après des études assez irrégulières,
Cliché Bulloz CHATEAUBRIAND ; |
(D'après Hilaire Ledru. — Salon de 1822).
L'illustre auteur de René et du Génie du Christianisme, d’écrivain devenu ministre et ambassadeur, élégant en sa redingote de dandy, avec du vent et de l'orage dans sa chevelure rebelle. De taille moyenne et même légèrement contrefait, tête admirable, regard lointain, caressant « d’enchanteur ».
coupées de séjours au mélancolique château de Com-
bourg, on lui obtient un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre, et il part pour Cambrai. Il vient
CIHATEAUBRIAND. | 681
à Paris, entre en relations avec les écrivains du temps et commence à s’essayer dans les lettres. En 1791, il va « chercher des images » en Amérique pour une épopée en prose, les Natchez, dont il a conçu le dessein : il en fera une belle moisson, encore qu’il soit prouvé. qu'il n’a pas visité toutes les régions qu'il a décrites et qu'il s’est souvent borné à se renseigner dans les livres.
À la nouvelle de la fuite et de l'arrestation de Louis XVI, il revient en France, se laisse marier avec. la spirituelle Céleste de la Vigne, prend du service dans l’armée des émigrés, est blessé dans l’expédition de . Thionville. Il passe à Jersey, puis en Angleterre où il connaîtra la misère. Il y publie en 1797 son Essai sur les Révolutions, livre curieux dont l’esprit est encore celui du xvirr° siècle, mais où déjà les belles pages abondent. La nouvelle de la mort de sa mère, bientôt suivie de la mort de sa sœur, détermine dans sa pensée un brusque revirement : « philosophe » la veille, « il pleure el il croit ». Pour expier et réparer ses torts, l’idée lui vient d’écrire une grande apologie de la religion : ce sera le Génie du Christianisme.
De retour en France en 1800, il refond et achève son Génie du Christianisme, — dont il détache d’abord et publie en 1801 un épisode, Atala, — et qui paraît en 1802. Le succès fut considérable et, du jour au lendemain, l’auteur entra dans la gloire. D'abord secrétaire d’ambassade à Rome, Chateaubriand allait,
en 1804, partir en qualité de ministre dans le Valais,
quand, apprenant l'exécution du duc d’Enghien, il envoie sur-le-champ sa démission. C'était rompre en visière avec Napoléon. Il conçoit alors le dessein de son épopée des Martyrs et, désireux de visiter les lieux où elle doit se dérouler, il entreprend, en 1806, un voyage en Orient. Les Martyrs parurent en 1809, l’Jtinéraire de Paris à Jérusalem en 1811.
Elu à l’Académie française en 1811, le discours qu’il composa pour sa réception contenait de si vives critiques à l’égard du gouvernement impérial, qu’il ne put
être autorisé à le prononcer : cette affaire acheva de le
682 LE XIXe SIÈCLE.
brouiller avec le tout-puissant empereur, qu'il avait déjà violemment irrité par un sanglant article du Mercure : « C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'Empire. » $
Chateaubriand employa les dernières années de l’Empire à rédiger ses Etudes historiques, qui ne furent achevées et ne virent le jour qu’en 1831, et qui renferment, on ne le Sait pas assez, quelques-unes de ses plus belles pages : « un de mes écrits, a-t-il dit lui-même, dont on a le moins parlé et qu’on a le plus volé ».
À partir de la Restauration, la vie de Chateaubriand appartient à l’histoire politique ét parlementaire. Ambassadeur à Berlin, à Londres et à Rome, ministre des Affaires étrangères, il fut pour les Bourbons, parfois le plus utile, mais presque toujours le plus incommode des serviteurs.
Après 1830, resté fidèle à la monarchie légitime, il se tient à l'écart de la politique et connaît, avec l'ingralitude des jeunes générations, l’arnertume de l’abandon. Il trouve son unique consolation dans l'amitié d’une femime d'élite, célèbre par sa beauté légendaire et par sa grâce, et qui va se consacrer à entourer de soins ingénieux et d’hommages cette vieillesse ennuyée. M"° Récamier, dans son modeste salon de l’Abbaye-aux- Bois, organise le culte de l’idole. Les dernières années de Chateaubriand sont surtout remplies par la composilion des Mémoires d’outre-tombe. 11 mourut le 4 juillet 1848. Suivant son désir, il fut enterré à Saint-Malo, sur l'îlot solitaire du Grand, Bé,.
L'un des traits dominants du caractère de Chateaubriand est la tristesse, une tristesse née avec lui, inhérente à son tempérament, développée par la rêverie de son adolescence, un incurable « ennui » qui résiste à toutes les satisfactions et jouissarices d’une existence exceptionnellement favorisée et brillante et qui dicte à Chateaubriand cette parole désolée : « J'ai baîllé ma vie ». À cette « tristesse physique », il faut joindre une sensibilité très vive, une humeur capricieuse et indisciplinée, « l’ardeur de passion » d’une « âme de désir ».
Ajoutons enfin un orgueil incormensurable. qui du moins l’a préservé de toute coMpromission et de toute bassesse. De tout cela s’est composée une personnalité puissante et hautaine, qui commande le respect.
\ Archives pholographiques.