‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 18 sur 294 · Fort dépit. — 2. Griefs · texte numérisé non relu

Fort dépit. — 2. Griefs

dise, leur parèsse, pis encore : le fabliau est souvent d’une extrême licence. Pour les femmes, toutes, ou peu s’en faut, sont infidèles, Les vilains, par la grossièrelt et la bassesse de leur nature, méritent leur triste condition. Quelquefois, cependant, le vilain triomphe grâce à la souplesse de son esprit : ainsi dans Fun de nos fabliaux les plus fameux, le Vilain Mire.

Un vilain battait sa femme. Celle-ci rencontre deux messagers du roi qui cherchaient un mire (médecin) pour tirer une arête à la fille du roi. Elle leur assure que son mari est un grand médecin, mais un original qui ne veut convenir de ses talents que lorsqu'il a été bien battu. Conduit à la cour, à force de coups de bâton, le vilain fait devant la fille du roi tant de grimaces et si plaisantes, que celle-ci éclate de rire et que l’arête lui sort ainsi du gosier, On amène alors au vilain tous les malades du royaume. Voici de quel expédient il s’avise, Il fait allumer un grand feu; il va choisir parmi les malades le plus gravement atteint :

Si l’arderai ! en icel ? feu,

Et Gui li autre en auront preu ÿ ; Quar cil qui la poudre bévront Tout maintenant gari seront.

Li uns a l’autre regardé ;

Ainz 4 n’i ot boçu ni enflé

Qui ostriast5 por Normendie 8 Qu'’'eüst la graindre ? maladie, Ainçois s'en vont tout autressi 8 Corne ils fussent tuit gari.

Ce fabliau, de quelque manière que la donnée en soit parvenue à Molière, contient l’idée première du Médecin malgré lui.

Sur cent cinquante fabliaux

que nous possédons, il en est

Les principaux fabliaux. quelques-uns d’édifiants comme Saint Pierre et le

iongleur, où le jongleur qui,

en l'absence de Satan, garde les âmes de l'enfer,

1: Brüléral. = 2, Ce, — 4. Profil. = 4, Mais. — 3, Avouat. re ant eut-on donné la Normandie. — 7, Plus grande, — 8, Ainsi. :

les joue aux dés avec saint Pierre, et les perd. Dans un autre, nous trouvons encore un jongleur qui, ne sachant pas le latin, honore la Vierge par des cabrioles et meurt en odeur de sainteté. De ce même genre sont : le Vilain qui conquit paradis par plaid (en plaidant sa cause), la Housse partie (la couverture partagée).

Beaucoup de fabliaux sont simplement plaisants : tels celui d'Estula, où le chien qui porte ce nom est censé répondre « je suis là » par la bouche des voleurs ; celui du Voleur qui voulut descendre sur un rayon de soleil ; | celui de La Cour du Paradis, où l’on nous représente naïvement Dieu, la Vierge et les saints dansant et chantant comme les séigneurs et les dames du xtr° siècle. D'autres ont un fond de morale : dans Le jugement sur les barils d'huile mis en dépôt, le marchand qui voulait accuser de vol son dépositaire est confondu parce que, dans les tonneaux qu'il prétendait lui avoir remis pleins, on trouve moins de lie que dans ceux qui avaient été réellement pleins.

Dans le Fablier, un conteur fatigué parle À son mattre d’un troupeau de moutons arrivé devant une rivière débordée qu’ils nè peuvent traverser que deux à deux ; les deux premiers passés, il s’arrête. Sur l’interrogation du roi, il répond : « Sire, vous savez que la rivière est fort large, le bateau fort petit, et qu'il y a deux cents moutons, Il leur faut du temps ; dormons un peu tandis qu’ils passent : demain je vous conterai ce qu'ils devinrent. »

Quelques fabliaux racontent les ruses du vilain ; la plupart mentionnent les tours que lui joue sa femme. La Fontaine n’a dédaigné aucun de ces genres, témoin les imitations qu'il en a faites dans ses Fables et dans ses Contes. D'ailleurs nos fabliaux ont été imités dans toutes les langues. Et plus tard, quand nos conteurs et nos poètes emprunteront leurs sujets à des recueils tels que le Décaméron de Boccace, ils ne feront qu'y aller reprendre un bien français.

PE 4 . RER E 7 Len, As = ee

Pour ridiculiser les défauts

Les Ysopets. des hommes ou stigmatiser

PAEU leurs vices, Fantiquité avait

créé un genre allégorique, la fable. L’humanité y était

représentée par des animaux, dans de courtes scènes

dont chacune caractérisait une de nos imperfections :

le lion était le symbole de la royauté avec sa grandeur

et ses faiblesses ; le renard personnifiait la rouerie ; le loup la gloutonnerie unie à la stupidité, etc.

De toutes les œuvres antiques, les fables furent les plus étudiées, les plus imitées et paraphrasées dans. les écoles du moyen âge. On lisait les petits drames attribués de tout temps à Ésope dans des traductions latines ; ceux de Phèdre dans la paraphrase en prose d’un certain Romulus ; ceux de Babrius dans la version en vers latins d’Avianus, faite au v° siècle. Le trésor, déjà ample, s'était enrichi d’apologues anonymes qui circulaient sans qu’on sût d’où ils étaient venus.

De bonne heure, on eut l’idée de mettre ces fables en vers français. Mais pour les gens‘ du moyen âge comme pour les anciens, toute fable vient d’Ésope. Aussi, est-ce sous le nom d’Ysopets que les rimeurs désignent leurs recueils.

Le plus célèbre est celui

Marie de France. d'une femme poète, Marie de

France, la même qui avait

\ersifié les Lais du cycle breton. Elle vivait en Angle-

terre, à la cour de Henri IT ; mais elle était originaire de l'Ile-de-France

Marie ai num, si sui de France.

Elle à rimé cent trois fables, qu’elle traduit d’une version anglaise. Klle sait déjà donner au récit de l’agrément et de la vivacité, à la morale un tour ingénieux. Après avoir conté la fable Le Loup et l’Agneau, elle en fait l’application aux juges de son temps :

Si font li riche robeor 1.

Li vesconte e li jugéëor ?,

Page 1