IX. — M}° DE STAËE
Chateaubriand personnifie le mouvement de réaction qui Sa vie; son caractère. se produisit contre les idées du xvurr° siècle. M"° de Staël, au contraire, personnifie la
survivance de ces idées. Elle naquit le 22 avril 1766 elle était la fille de Necker, et témoigna toujours pour celui-ci d’une affection qui allait à l’idolâtrie. C’est dans le salon de M”° Necker qu’elle fut élevée ; elle y vit tous les écrivains en renom : Thomas, Marmontel, Grimm, Raynal. Elle s’y imprégna des idées des philo: sophes et y contracta ce goût de la conversation, qui était lui aussi une chose du xvrm° siècle et qui fut pour elle un besoin dont là privation la fit, à l’occasion, cruellement souffrir, À quinze ans, elle présentait à son
père une série d'extraits de l'Esprit des lois de Montesquieu. Elle lisait Jean-Jacques Rousseau et composalt sur ses écrits des commentaires enthousiastes (1788).
CORINNE AU CAP MISÈNE (D'après le tableau de Gérard, 1819).
C'est elle-même que Me de Slaël a peinte sous les (rails de Corinne. La voici, dans une scène fameuse du roman, placée dans le cadre d’un récent voyage en Italie, reconnaissable à son front inspiré, son regard plein de feu, ses cheveux d’un beau noir tressés autour du turban légendaire. C’est pareiïllement elle au moral : la femme supérieure et douloureuse pour qui la gloire n’est que « le deuil éclatant du bonheur ».
Mariée au baron de Staël-Holstein, ambassadeur de Suède à Paris (1786), elle s’en sépara en 1796.
Nous la trouvons d’abord éprise du mouvement révolutionnaire ; puis, effrayée des excès de Ia Révolution, elle en flétrit Iles crimes. De même, Bonaparte lui
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inspire au début des sentiments d’admiration : ell: rève d’être son égérie. Rebutée par celui en qui « per-. çait déjà Napoléon », elle se jette dans l'opposition. Exilée à quarante lieues de Paris en 1803, elle part pour un premier voyage en Allemagne où elle voit, à Weimar, Gœthe et Schiller. Au cours d’un second voyage, fait en 1807, elle recueille les éléments d' livre de l’Allemagne qui, paru en 1810, fut confisqué par la police, mis au pilon et lui valut un exil définitif. Elle se réfugie à Coppet, château situé sur la rive suisse du lac Léman, et fait de cette demeure un centre littéraire et politique où se groupèrent autour d’elle les Schlegel, les Sismondi, les Benjamin Constant. Aux dernières années de l’Empire, on la trouve à Vienne, à Saint-Pétersbourg, en Suède, ameutant l’opinion contre le régime impérial. Elle rentre en France en 1814. Elle devait bientôt y mourir (1817).
M”° de Staël est une nature généreuse et noble, dévorée de passion. Son tour d’esprit romanesque ét : sensibilité eXaltée sont à l’origine des tristesses qui ont traversé sa vie privée comme sa vie publique et dont elle a fait entendre à l’univers entier les plaintes éloquentes, mais dont on ne peut s'empêcher de penser qu'elles étaient dans sa destinée : elle était de celles qui ne peuvent vivre que dans la tempête.
M° de Staë] a publié deux z romans : Delphine (1802), Co-
Ses romans. Le livre . dur « De l’Allemagre ». rinne (1807). Elle s y est ellemême mise en scène avec une sincérité qui explique J’universelle curiosité soulevée par ces romans autobiographiques et l’immense succès qui les accueillit en France et hors de France. Elle y présente sous une forme pathétique la situation de la « femme supérieure » dans une société qui la méconnaît, qui la jalouse et à l'opinion de qui elle doit pourtant se soumettre, ct constate que pour une femme la gloire n’est que « le
deuil éclatant du bonheur »,
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Ces romans-sont aujourd’hui à peu près illisibles, parce qu'il y manque l'imagination créatrice capable d'animer des figures vivantes et le don du style.
Aussi n'est-ce pas de ce côté qu'il faut chercher la véritable originaltié et l’importance réelle de l’œuvre de M° de Staël. C’est elle-même qui divise les écrivains en deux familles, celle des « écrivains artistes », cellé des « écrivains penseurs. » Elle n’appartient certainement pas à la première et se rapproche plutôt de là seconde. Ellé s'intéresse aux doctrines, aux systèmes : élle est une « idéologue », ét c’est bien la cause première de l’animosité que lui témoigna toujours l’Empereur, Ses meîilléurs ouvrages sont ceux où elle expose des doctrines ét analyse dés idées.
Dans le livre De la Liltérature (1800), ellé cherche à élargir les bases de la critique, en essayant de déterminer les rapports de la littérature avec les mœurs, les lois, la religion, etc.
Dans ses Considérations sur la Révolulion française (ISIS), elle est la première qui, s’élevant au-dessus de tout sentiment étroitement personnel, ait parlé avec une réelle largeur de vues de ce grand fait social, dont elle avait eu tant à souffrir, et qui ait cherché à l'expliquer par ses causes profondes. Elle sait les fautes et déplore les excès de la Révolution ; mais elle estime que la Révolution elle-même était inévitable et les nouveautés qui en sont issues nécessaires. Aujourd'hui encore, et que ce soit pour les accepter où pour les combattre, on ne peut étudier la Révolution sans se souvenir des idées de Me de Staël.
Mais le principal titre de M"° de Staël à la célébrité est son livre De l’Allemagne (1810). Elle y entreprend de fairé connaître à la France l’Allémagne étudiée 1° dans ses mœurs ; 2° dans sa littérature et ses arts ; 2° dans Sa philosophie et sa morale ; 4° dans ses idées religieuses. La complaisance avec laquelle M"° de Staël, sur la foi de ses amis allemands, a parlé de la simplicité de mœurs et de la bonhomie de caractère des Allemands, l’insistance avec laquelle elle a, — en des
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ternres dont se souviendra le Lamartine de la Marseillaise de la paix, — opposé la « gravité » germanique à la « légèreté » française, expliquent largement la colère de Napoléon contre cette apologie de nos enneis. Cette opinion défavorable sur notre caractère n’a pas manqué d’être recueillie en Europe et d'y créer contre nous un préjugé qui dure encore. FÉRe Il reste que M”*° de Staël nous rendait service en nous initiant au mouvement littéraire et philosophique de l'Allemagne. Elle nous révélait Gœthe, Schiller, Klopstock, les critiques tels que Lessing et Schlegel, les philosophes tels que Kant et Fichte. Il est fâcheux seulement que son enthousiasme pour la littérature allernande tourne en dénigrement de la nôtre. C’est de M de Staël que date cette infatuation pour la pensée allemande, qui traversera tout le xIx° siècle.
M"° de Staël est à peine un !
écrivain, Son style a les pires défauts du style féminin.
Pour mieux dire, M"° de Staël n’écrit pas : elle cause la plume à la main. Lâche, prolixe et diffus, ce style à toutes les négligences et toutes les insuffisances de la conversation, avec toutefois çà et là d’heureuses rencontres d’expressions.
L'influence de M"° de Staël n’en a pas moins été grande. Elle a consisté essentiellement à faire passer dans le xrx° siècle les principales idées composant le Credo libéral du xvrn siècle, dont la Révolution et l'Empire s'étaient pareillement éloignés. Elle croit au progrès qu’elle appelle la « perfectibilité », et à la liberté qu'elle réclame dans la vie civile comme dans l’ordre politique et pour la femme aussi bien que pour l’homme. C’est elle qui, la première, dans ses romans, présentera, en faveur des droits de la femme, le même plaidoyer qu'après elle reprendra George Sand, et qui annonce les futures « revendications féministes ». Aussi bien, grande admiratrice de’ Rousseau, elle donne
Le cosmopolisme littéraire.
l'exemple d’opposer l'individu à la société, ce qui deviendra un des thèmes favoris de la littérature romantique.
Au point du vue proprement littéraire, ce que représente M°*° de Staël — d’origine genevoise comme J.-J. Rousseau, riveraine du lac de Genève, grande voyageuse fêtée à l’étranger, — c’est le cosmopolitisme
Cliché des Éditions S. P. E. S. Lausanne
VUE DU CHATEAU DE COPPET (D'après une peinture de 1791).
La célèbre résidence, située sur les bords du lac de Genève où Mme de Staël fit de fréquents séjours au milieu d’une pe'ite cour d’admira(eurs venus de tous les points de l’Europe.
littéraire, qu’elle trouvait lui aussi dans l'héritage du xvin® siècle, mais qu'elle va fortifier par son impulsion personnelle et consacrer par l'autorité de son nom e: de son exemple. Ce cosmopolitisme s'exerce au profit des « littératures du Nord », contribuant aïnsi à détourner le génie français de ses origines et de sa tradition. C'est par là qu’elle au$si a contribué pour sa part à l’éclosion du romantisme. C’est elle qui, prenant à son
Re Mue DE STAËL. 705
comple la parfaite incompréhension d'un Schlegel à l'égard de notre théâtre classique, a donné l'exemple de sacrifier Racine sur l’autel de Shakespeare. Elle encore qui oppose À la littérature classique, littérature d’importation, cette littérature nationale que devra être la littérature romantique. « Les poésies d’après l’antique sont rarement populaires, écrira-t-elle, parce qu'elles ne tiennent dans le temps actuel à rien de national... La littérature des anciens est chez les modernes une littérature transplantée ; la littérature romantique ou chevaleresque est chez nous indigène et c’est notre religion ét nos institutions qui l’ont fait éclore. » Enfin, en donnant comme âme à la littérature, ce qu’elle appelle « lenthousiasme », elle annonce ce débordement de sensibilité et cet avènement de la passion qui caractériseront la nouvelle école. Ainsi, par d’autres moyens que Chateaubriand, et quoique son influence soit le plus souvent à l’opposé de celle de l’auteur du Génie du Christianisme, M"° de Staël a, comme lui, contribué au renouvellement littéraire.
Chateaubriand et M"° de Staël sont les deux grandes figures qui dominent l’histoïe de la littérature sous l’Empire. Ce n’est pas à dire qu'ils en soient l’expression. L'un et l’autre opposés à l'Empereur, leur influence n’a commencé à se faire sentir qu'après la chute de l’Empire et ne s’est exercée que sur la période romantique,
Dans son ensemble la littérature de l’époque impériale est d’une incontestable médiocrité ; dépourvue de toute originalité, elle présente le dernier effort d’un classicisme épuisé, qu’on a justement qualifié de pseudoclassicisme. Abondance stérile, élégance artificielle, tendance à la boursouflure, en sont les caractères généraux.
L'Empereur avait la passion de la tragédie. Il applaudissait de grands acteurs, Talma, M'° Georges, dans
La littérature sous l’Empire.
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leur interprétation de Corneille. Mais la tragédie était morte, et le Charles IX de Marie-Joseph Chénier, le frèie d'André, avait été son dernier succès (1789). La comédie, — comme on le verra pendant la première moitié du xix° siècle, — avec Picard (1769-1828) l’auteur des Ricochets et de la Petite Ville ; Etienne (1778-1845) l’auteur des Deux Gendres ; Alexandre Duval (1767-1842) l'auteur de La Jeunesse de Richelieu, se bornera à amuser le spectateur par l’ingéniosité de l'intrigue, en des pièces de l’observation la plus superficielle et du dialogue le plus pauvre.
La poésie se réduisait à la versification, et triomphait dans la description. Le représentant le plus typique du genre et qui a conservé de ce chef une sorte de gloire ridicule est Delille (1738-1813), responsable, comme nous l'avons montré, de cette mode de la périphrase qui fut la maladie de la poésie à l’époque impériale.
Fontanes (1757-1821), lettré délicat, poète et prosateur de talent, doit surtout de n'être pas oublié aux services qu’il rendit à l’enseignement, en qualité de grand maître de l’Université impériale. Quant à Joubert (1754-1824), ses Pensées sont l’œuvre d’une âme charmante, éprise de l’exquis et du raffiné dans le sentiment et dans l’expression, et nous lui savons gré d’avoir été pour Chateaubriand l’ami le plus fidèle et le meilleur conseiller, La Harpe (1739-1803), dans ses cours célèbres du Lycée, n’a fait que diluer la critique traditionnelle sous la forme la plus timide êt la plus conventionnelle. Le seul. Geoffroy (1743-1814), dans ses feuilletons des Débats, a honoré la critique par ses jugements, du goût le plus sûr et d’une franchise vigoureuse, sur le répertoire classique.
Ce qu'il y a de plus intéressant dans cette littérature. ce sont les quelques signés qu’on peut y relever du prochain renouvellement. On saît le goût de Napoléon pour Ossian dont les poésies, —— ingénieuse supercherie de Macpherson, — inclineront les âmes vers les brumeuses rêveries. Dans Fontanes (Le Jour des Morts), dans Chênedollé (1769-1833), mais surtout chez Mille-
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voye (1782-1816) dont la Chute des feuilles poétise la inaladie de poitrine, s'annonce la mélancolie lamartinienne. Au théâtre, les Templiers de Raynouard (1805) sont un premier essai de tragédie à sujet d'histoire hationale, Le grand succès va äu genre populaire du mélodrame dont Guilbert de Pixérécourt (1773-1844) est l’inépuisable fournisseur : il prépare la voie au drame romantique qui en sera la continuation sous une forme pius littéraire.
N'oublions pas que de l’Empire est née toute une littérature de Mémoires dus soit aux compagnons d’exil de l'Empereur (Mémorial de Sainte-Hélène, écrit sous sa dictée par Monthôlon, Souvenirs dé Gourgaud), soit aux personnes de sa famille (Mémoires de la Reine Hortense), soit à ses généraux ou à ses soldats (Général de Marbot, Sergent Bourgogne), soit à des témoins intimes (Caulaincourt, M"° de Rémusat), toutes œuvres valant par l'importance des renseignements historiques plutôt que par le mérite proprement littéraire.
RÉSUMÉ
253. C'est Chateaubriand (1768-1848) qui est le principal initiateur de la littérature au xrx° siècle. Les traits dominants de son caractère sont une âme inquiète, un immense orgueil, une tristesse incurable.
254. Le roman exotique d’ « Atala » (1801), révèle son nom au public.
255. Le « Génie du Christianisme » (1802) est un ouvrage capital ayant pour objet de prouver que la religion chrétienne est une source de beautés poétiques que la littérature classique a injustement dédaignée. C’est par là qu'il a orienté la littérature dans un sens tout nouveau et qu’il a pu devenir la bible du roman-
tisme,
708 LE XIXe SIÈCLE.
256. Dans son roman de « René » (1204) Chateaubriand a analysé cette mélancolie qu’on appellera le mal du siècle.
257. Dans « Les Martyrs » (1809), il a essayé d’appliquer les théories littéraires de son Génie du Christianisme. L'œuvre, très contestable comme poème épique en prose, est remarquable comme romen et pour sa couleur historique : elle a exercé une grande influence à la fois sur le roman et sur la conception de l'histoire. |
258. « L’Itinéraire de Paris à Jérusa'em » (1811) « ouvert la voie à l’orientalisme littéraire et artistique.
259. Les « Études historiques » (1831), dont on à trop méconnu le haut intérêt et l'originalité, sont pleines de vues fécondes.
260. Les « Mémoires d’outre-tombe » (1803-1847) joignent à leur valeur biographique et historique, le rnérite d’une forme éclatante, et contiennent des pages magnifiques.
261. Par son style imagé et cadencé, Chateaubriand a créé une nouvelle manière d’écrire, propre surtout à la poésie.
262. Madame de Staël s’est créé une célébrité européenne par des romans, « Delphine » (1802), « Corinne » (1807), où elle présente sous un aspect dramatique la situation de la femme supérieure, isolée en face la société.
263. Son principal ouvrage est le livre « De l’Allemagne » (1810) où elle trace une image idéalisée de l'Allemagne et travaille à introduire en France les littératures du Nord.