‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 180 sur 294 · LE TOMBEAU DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

LE TOMBEAU DE CHATEAUBRIAND

Ghaleaubriand lui-même a choisi cet îlot du Grand Bé, pour y dormir son dernier sommeil bercé par le vent du large et la plainte éternelle de la mer.

un gémissement sur moi suffira pour faire comprendre au monde ces misères communes ». L’allusion à Rousseau ne saurait être plus précise, ni la différence entre les deux œuvres plus nettement marquée.

Les Mémoires d’outre-tombe sont d’abord une auto biographie très vivante, et qui, pour l'exactitude de: faits, laisse vraiment fort peu de chose à désirer partout où le contrôle a été possible, on a constaté qui lx mémoire de Chateaubriand l'avait assez raremen trahi, et qu’il n’a pas donné à la réalité de trop grave entorses. Cette autobiographie nous intéresse surtout at

CHATEAUBRIAND. 697 point de vue psychologique et moral. Chateaubriand nous aide à voir clair dans le chaos du monde d'idées et de sentiments qu'il portait en lui. Nature exceptionnelle, il a éprouvé le besoin de s'expliquer à lui-même et aux autres. « J'écris principalement, dit-il, pour rendre compte de moi-même à moi-même... Je veux, avant de mourir, remonter vers mes belles années, expliquer mon inexplicable cœur, voir enfin ce que je pourrai dire lorsque ma plume sans contrainte s’abandonnera à tous mes souvenirs. »

Il disait encore : « Tout homme qui a joué un rôle dans la société doit, pour la défense de sa mémoire, laisser un monument par lequel on puisse le juger. » Ayant traversé des milieux très différents, participé à beaucoup d’événements et connu toute sorte de personnages, il était inévitable que sur ces personnages, ces événements et ces milieux, Chateaubriand nous livrât son propre témoignage. Que dans ses jugements sur les hommes et sur les choses il se soit plus d’une fois trompé, cela est l’évidence même. Mais, bien souvent aussi, il a vu juste ; les documents et les faits qu'il rapporte ne sont jamais négligeables ; les scènes qu'il reconstilue sont toujours intéressantes ; les portraits qu'il trace, toujours vivants. Bref, son œuvre garde une grande valeur historique : Chateaubriand lui aussi, tout comme Guizot, a écrit des « Mémoires pour servir

l’histoire de son temps ».

Autobiographie et œuvre d'histoire, les Mémoires d'outre-tombe sont encore et peut-être surtout un véritable poème. De là, le style un peu grandiloquent quelquefois et même tendu, hautain jusque dans la familiarité, mais plus varié qu’on ne l’a voulu dire, et dont la somptuosité, l’éclat et l'harmonie nous font, à chaque instant, répéter le mot de Sainte-Beuve : « En prose, il n’y a rien au delà ». De là, les coins de poésie intime, les fragments d’hymne ou de satire, les évocations pittoresques, les « méditations », « contemplations », « harmonies », « élévations », disséminées dans le corps de l'ouvrage. De là, l'ordonnance et l’orches-

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tration d’une œuvre qui nous fait parfois songer à une ode triomphale en plusieurs volumes. De là, enfin, la tonalité générale du livre qui, même lorsqu'il s’attarde aux menus détails familiers, aux accidents de la vie journalière, ne s’y etlise jamais et, d'un coup d'’aile, regagne bien vite les hauteurs coutumières. « Les divers sentiments de mes âges divers, ma jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, écrit Chateaubriand, la gravité de mes années d'expérience attristant mes années légères, les rayons de mon soleil, depuis son aurore jusqu'à son couchant, se croisant et se confondant comme les reflets épars de mon existence, donnent une certaine unité indéfinissable à mon travail ». Cette « unité indéfinissable » est essentiellement une unité poétique. Dans aucun de ses livres, le grand poète qu'était au fond Chateaubriand ne s’est donné aussi libremeñt carrière que dans ce livre posthume, pour lequel on, à élé longtemps sévère jusqu'à l'injustice. Les Mémoires d’outre-tombe sont, à n’en pas douter, l’un des chefsd'œuvre du genre.

Sa réputation « d’enchanteur », Chateaubriand la doit L'écrivain. surtout à son style. Il a littéralement inventé une nouvelle manière d'écrire. Le mot, pour lui, n’est pas seulement, comme pour Voltaire, un signe abstrait, maïs un son et une image, une musique et une peinture. Sa phrase ample, colorée, musicale, « joue du clavecin sur toutes nos fibres » : elle a inauguré la forme verbale qui sera celle de tous les écrivains modernes, depuis Lamartine et Victor Hugo jusqu’à Pierre Loti et Maurice Barrès.

L'influence de Chateaubriand a été considérable Son influence. elle dure encore. TI a renouvelé la conception de la littérature. Îl a revendiqué pour l'écrivain le droit de se mettre tout entier dans son

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œuvre, et «né chrétien et Français » de ne pas se refaire Grec ou Romain du jour où il prend une plume. C'était rouvrir toutes grandes les sources du lyrisme et, de proche en proche, rajeunir ou recréer tous les genres. Théophile Gautier a loué « le Sachem du romantisme » d’avoir «restauré la cathédrale gothique », « rouvert la grande nature fermée », «inventé la mélancolie et la passion moderne ». 11 a fait rentrer dans la littérature le sentiment chrétien, nous a enseigné à admirer l’art du moyen âge et à mieux comprendre sa vie, ses institutions et sa littérature. Il a élargi le sentiment de la nature. Il a créé l’expression d’une nuance toute moderne de la tristesse, donné l'essor à la poésie lyrique, à l’histoire, au roman historique et renouvelé la critique. Ainsi se justifie le mot d’Augustin Thierry reconnaissant la dette du xrx° siècle à l’égard de Chateaubriand : « Tous ceux qui, en divers sens, marchent dans les voies de ce siècle, l’ont rencontré à la source de leurs études, à leur première inspiration. Il n’en est pas un qui ne doive lui dire comme Dante à Virgile : Tu duca, tu signore e tu maestro ».

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