V. — ALFRED DE MUSSET
Celui-ci est le plus char-
mant de tous. Pur poète,
Sa vie; son caractère. même quand il écrivait en prose, il n’a Su Que son âme.
Né le 11 décembre 1810, il
eut une éducation de petit Parisien de condition moyenne, et d'enfant gâté par une mère tendre. De son père, Musset-Pathay, à qui on doit une édition de Jean- Jacques Rousseau, et de son oncle maternel Desherbiers, il reçut la tradition des petits poètes galants du xvin® siècle. Après de bonnes études d’humanités au collège Bourbon, il se lia avec la jeunesse romantique qu’il rencontrait chez Nodier. À vingt ans il publia son premier volume de vers, Contes d'Espagne et d'Italie (1830), qui, par son charme de jeunesse, lui valut la faveur des jeunes gens et des femmes, Un voyage qu'il fit en Italie avec George Sand (décembre 1833 à avril 1854), et qui est l’unique événement de sa vie, eut sur lui une influence décisive. En dix années, il donne à peu près toute son œuvre, vers, romans, théâtre. A l’âge de trente ans, il est épuisé non seulement par cette preduction précipitée, mais surtout par des excès de ious genres : il est désormais, suivant le mot de Henri Heine, « un jeune homme d’un si beau passé ! » Il était entré à l’Académie française en 1852. Il est mort
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à quarante-six ans, s'étant déjà longuement survécu.
Alfred «dé Mussel à été toute sa vie un enfant, un enfant nérveux ét, peu s’en faut, malade, tout entier à la merci d’impressions changeantés, sans résistance
ALFRED DE MUSSET (D'après une lithographie de Gavarni, 1854).
Dans ce portrait de l’homme de quarante ans, rien ne subsiste de là flamme qui pétillait chez l’adolescent. L'enfant du siècle, le dandy, n’est plus qu’un élégant qui se survit et justifie le mot cruel de Henri Heine : un jeune homme d’un si beau passé.
à la douleur et sans volonté. Il est, tour à tout, tel qu'il s’est dépeint dans la piquante dualité de son caractère, sceptique et naïf, impertinent et tendre, libertin et sentimental, Incapable de sortir de lui, c’est
lui-même que nous retrouvons partout dans Œ'UVFE,
son
LA POÉSIE, a 2. 148
Ses premiers vers sont ceux d’un disciple. Tout jeune et Premières poésies!. séduit par l'exemple de Vic- - tor Hugo, il prodigue dans ses Contes d'Espagne et d’Italie les effets de couleur locale et de fantaisie pittoresque. Par le choix du cadre alors à la mode d’une Italie et d’une Espagne de convention, par un étalage de passion frénétique et de dédain pour les convenances, cé premier livre est tout imprégné de romantisme ; mais le persiflage de la Ballade à la Lune où il raille la sentimentalité de la nouvelle école, laisse deviner en lui l’écolier indiscipliné. La plénitude de vers bien frappés, l'éclat des images, l’ampleur des comparaisons y sont déjà d’un grand poète, Le Spectacle dans un fauteuil qui suivit en 1832 contient : un dramé très byronien, la Coupe et les Lèvres, où Musset exprime pour la première fois une idée qui reviendra souvent sous sa plume
Ah | malheur à celui qui laisse la débauche Planter le premier clou sous $a mamelle gauche ;
A quoi rêvent les jeunes filles, fantaisie délicieuse
du poète qui saura mieux qu'aucun autre dire le charme
de pureté de la jeune fille et qui en a dessiné d’ex-
quises figures ; Narnouna, causerie à bâtons rompus où
soudain éclate un hymne délirant à un Don Juan ultraromantique.
Signalons, — pour sa fa-
meuse et déclamatoire apos-
Les « Nuits », trophe : « Dors-tu content,
Voltaire ? » — Rolla, qui pa-
raît en 1833, et arrivons à ces
mystérieux dialogues du poète avec la Muse, qui
composent les Nuits. Musset venait de vivre avec
(1) Voici la liste des œuvres d'Alfred de Mussol :
Contes d'Espagne et d'Italie (1830) ; — Spectacle dans un fauteuil (1832 — Bolla (1835); =— Là Confession d'un énfant du siècle (1836) ; — Les Nuits (1835. 1837): — Poésies nouvelles (1852) ; — Noubelles (1853) : — Théâtre (1835-1848)
publié sous le titre de Comédies el Proverbes.
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George Sand, à Venise d’abord, puis, après Île retour, à Paris, le drame de passion le plus échevelé, le plus romantique.
Nuit de mai (1835). La Muse lui apparaît et l'invite à chanter sa douleur
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux Et j'en sais d’immortels qui sont de purs sanglots.
et elle lui donne en exemple le sacrifice symbolique du pélican. Mais elle ne peut triompher de son abattement.
La Nuit de décembre débute par une sorte de vision : le poète s'aperçoit aux différents âges de sa vie, puis est repris par le souvenir de son amour trahi.
La Nuit d'août (1836) est un hymne éperdu à l’amour.
La Nuit d'octobre est la plus belle, admirable par son dessin ét son mouvement. Le poète se dit guéri de son mal. Il contera avec calme une aveniure, en somme banale. Mais peu à peu l'émotion l’envahit, la colère gronde : il maudit l’infidèle. La Muse l’apaise en lui révélant le rôle de la souffrance par qui s’élargit notre cœur et s'élève notre âme
L'homme est un apprenti, la douleur est son maître Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert. Aimerais-tu les fleurs, les prés et la verdure,
Les sonnets de Pétrarque et le chant des oiseaux,
Michel-Ange et les arts, Shakespeare et la nature Si tu n’y reltrouvais quelques anciens sanglots ?
Et le poète promet de chasser à jamais le souvenir d'un amour insensé,
Il faudra quelques années encore ; le temps fera son œuvre d’apaisement ; et dans le Souvenir, qu'il faut rattacher aux Nuits dont il est comme la conclusion, le poète s’élèvera à cette conception originale et noble qu’
Un souvenir heureux est peut-être sur terre Plus vrai que le bonheur.
Il en contient l’essence ; il nous en offre l’image épurée ; il en est, au sens platonicien du mot, l’idée.
Pour la sincérité avec laquelle se livre à nous un cœur dont nous percevons tous les mouvements, les Nuits sont un livre unique, auquel on ne peut comparer —- toutes différences gardées d'inspiration et de sentiment — que le Pauca meæ des Contemplations.
Diverses pièces parmi lesquelles l’éloquente Lettre à Lamartine, l'Espoir en Dieu, Silvia et Simone, deux contes d’après Boccace, la mélancolique Lucie, la délicieuse fantaisie Sur trois marches de marbre rose, Une soirée perdue, hommage à Molière, et les admirables stances à la Malibran, composent avec les Nuits les Poésies nouvelles, dont beaucoup sont des « chants désespérés », et où dominent les images douloureuses.
Alfred : de Musset a certaines qualités très françaises dont avaient manqué ses grands prédécesseurs : l’esprit, la fantaisie, la légèreté.
En revanche, il n’a ni la variété d'inspiration de Victor Hugo, ni l'élévation de pensée de Lamartine, Ce qui est caractéristique chez lui, c’est l'aptitude à faire de ses propres émotions la matière de sa poésie :
Romantique et classique.
Écouter dans son cœur l'écho de son génie :
Du poète, ici-bas, voilà la mission Voilà son bien, sa vie et son ambilion.
Il est par là très romantique, et aucune poésie n'étant plus personnelle que la sienne, on peut dire qu'il à été le plus romantique des poètes. Mais il est, en même temps, très classique. Car, à la manière des classiques, en écoutant son cœur ce sont les battements de tout cœur humain qu’il entend :
Le cœur humain de qui ? Le cœur humain de quoi ?
Le cœur de mon voisin a sa manière d’être, Mais, morbleu ! comme lui j’aimon cœur humain, moi!
et ainsi cette perpétuelle analyse de lui-même prend une portée générale. Musset est le seul parmi les romantiques chez qui on retrouve cette connaissance du cœur et cette vérité humaïne, essence du classicisme.
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Poète de la jeunesse, Musset est un des plus grands poètes de l'amour. L'idée à laquelle il revient sans cesse et qui donne la clef de toute son œuvre est que Vamour seul compte dans la vie, et qu'il est le tout de l’homme
Doutez de tout au monde et jamais de l'amour... L'amour est tout.
Mais cet amour est celui en qui, dès le temps de Don Paez, il voyait la source des pires souffrances :
Amour, fléau du monde, exécrable folie, Toi qu’un lien si frêle à la volupté lie, Quand par tant d’autres nœuds, tu tiens à la douleur.
Et par là encore la poésie de Musset rejoint celle du plus classique des poètes, de Jean Racine.
Sur la question du style, Musset se sépare des romantiques par son dédain pour une fausse couleur locale qui oblige à peindre
Quelque ville aux toils bleus, quelque blanche mosquée Avec l'horizon rouge et le ciel assorti,
Et la première de ses spirituelles Lettres de Dupuis et Cotonet est pour protester contre l’abus des adjectifs. Mais il s’est approprié toutes les ressources du langage poétique moderne, chargé de sensation, coloré et musical.
S'il lui est arrivé de rimer pauvrement, ç’a été le
plus souvent de parti pris et par défi jeté aux auteurs |
TOUVEAUX.
Qui veulent à la rime Une lettre de plus qu’il n’en fallait jadis.
Il manie avec vigueur et souplesse l’alexandrin qu’il : adapte tantôt à des développements un peu trop oratoires, tantôt aux libres propos de la conversation. Il excelle dans le sonnet, qu'ont négligé tous les grands romantiques. Et il a retrouvé dans le vers libre et l’octo-
syllabe la grâce de La Fontaine.