‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 191 sur 294 · ALFRED DE VIGNY · texte numérisé non relu

ALFRED DE VIGNY

(D’après une lithographie de Jean Gigoux, 1832).

Le plus pur et le plus intellectuel de nos poètes, dont le profil séraphique traduit l'âme méditative,

il nous a laissé la poignante analyse, 1l quitta l’armée en 1828, el se consacra tout entier à la littérature. Poète el prosateur, il a publié les Poèmes antiques el modernes (1822), un roman historique Cing-Mars (1826), les récits de Stello (1832) et de Servitude et grandeur müiliaires (1835), des pièces de théâtre dont la meilleure

est Chailerton (1835)!, et est entré à l’Académie francaise en 1845. Mais affligé de n'être pas mis par ses contemporains à la place qu’il croyait mériter, blessé dans son orgueil qui était très grand, il passa ses dernières années dans une solitude volontaire, s'étant, suivant Son expression, retiré dans sa « tour d'ivoire ».

Il est vrai qu'il n’obtint pas de son temps la justice qui lui était due et que nous lui rendons aujourd’hui : ce qu'il y avait dans son œuvre de plus original ne fut ni compris, ni goûté. Encore faut-il remarquer que le recueil des Destinées, où se trouvent ses plus beaux poèmes, la Colère de Samson, la Bouteille à la mer, ne fut publié qu'après sa mort survenue en 1863.

Contemporain des grands Le poète philosophe. romantiques, Alfred de Vigny

Pessimisme et stoi- ven est profondément diffé-

cisme. rent. Ce qui avait le plus

manqué aux ÉCrIVains roman tiques, c'étaient les idées. Alfred de Vigny est un penseur ; c’est ee qui fait son originalité. Il met dans ses vers HOn pas des sensations, des émotions el des confidences personnelles, mais bien des idées traduites en symboles. Chacun de ses poèmes est, sous forme de symbole, l'expression d’une idée philosophique : Eloa (Ia pitié pour le péché), Moïse (le génie nous prédestine à la souffrance), la Mort du loup (résignation stoïque au malheur nécessaire), la Bouteille à la mer (chemin que fait toute idée neuve et féconde), etc.

La philosophie d'Alfred de Vigny est le pessimisme, À l'origine se trouve cette idée chère aux romantiques, que le poète est isolé dans la société qui lui est hostile : Vigny y revicudra à plusieurs reprises (Moïse — Stello — Chatterton). Mais il ne faut pas confondre ce pessimisime raisonné, systématique, précis et dur, avec la mélancolie vague et non sans altrait, où se sont complu les romantiques. IE n’est pas davantage le résultat de souffrances personnelles ; il a une portée générale

{ Voir-plus lui les chapitres du Roman et du Théâtre.

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Vigny envisage l’ensemble des êtres et des choses et il conclut que la vie est mauvaise. Tout ce qui fait l’objet de nos désirs, l'amour, l’ambition, la gloire, n’est pour nous qu'une occasion de souffrance (La Colère de Samson, Moïse). D'où. pouvons-nous attendre secours et consolation ? De la Nature ? Ecoutons-la dire dans ja Maison du Berger :

Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre, À côté des fourmis les populations ;

Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,

J’ignore en les portant les noms des nations,

On me dit une mère et je suis une tombe.

De Dieu ? Maïs l'homme n'a rien à espérer du Créateur, qui a abandonné sa créature (le Mont des Oliviers). Aussi

Le juste opposera le dédain à l'absence, Et ne répondra plus que par un froid silence Au silence éternel de la Divinité.

Quelle est la leçon morale qu'il faut tirer de cette philosophie ? C’est une leçon de résignation non chrétienne, mais stoïcienne. Le poète l’a formulée dans les derniers vers de la Mort du loup :

Gémir, pleurer, prier est également lâche.

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,

Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler.

On voit assez ce qu'il ÿ a d’amertume, mais aussi de grandeur, dans cette philosophie désespérée et haulaine qui ne s’adoucit que pour faire accueil à la pitié.

J'aime la majesté des souffrances humaines

est pour la perfection de la forme comme pour la noblesse du sentiment, un des plus beaux vers ons s’honore notre poésie.

Qu'il y ait dans l’œuvre de Vigny, fût-ce en pétie nombre, des vers de cette qualité, cela suffit pour assurer à cette œuvre une place de premier rang et une gloire durable. À vrai dire, si la pensée chez lui est

loujours originale, vigoureuse, élevée, si l'expression est loujours juste et précise, il faut convenir que cett* poésie austère n'offre pas au lecteur cette fête de l’imagination et des sens que lui prodiguent les grands lyriques. Le poète manque d'invention verbale. Cela explique qu'il ait peu écrit et qu'il ait une part moins large que d’autres dans l’histoire du développement de notre poésie. Là encore il est un isolé : il est le seul qui ait chez nous pleinement réussi dans ce genre, entre ious difficile, de la poésie philosophique.

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