‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 196 sur 294 · J.-M. DE HEREDIA · texte numérisé non relu

J.-M. DE HEREDIA

Ce beau visage, aux traits réguliers et purs, porte la marque de l’origine espagnole du poète, né à Cuba. C’est lui qui, dans les Trophées, réalisa au plus haut degré l’idéal de l’école parnas- “sienne : impersonnalité et perfection de la forme.

Mais son originalité est ailleurs : elle est dans le choix de sujets et de personnages qui avant lui n'avaient pas encore droit de cité dans la poésie. Il est le poète des Humbles (1872). Il lui semble que la poésie peut résider imême dans les destinées les plus médiocres. A ces existences de gens du peuple, petits rentiers ou

petits commerçants, il conserve leur cadre naturel ; il peint avec minutie les paysages de banlieue, l'aspect des faubourgs. Véritable enfant de Paris, il est à la fois tendre et spirituel, sentimental et gouailleur. Pour rnettre enfin la forme en accord avec les sujets traités, François Coppée a adopté une manière d’écrire en vers qui se rapproche beaucoup de la prose.

José-Maria de Heredia (1842-1905), né à Cuba, élevé en France où il fit ses études au collège de Senlis, dut sa formation intellectuelle aux savantes disciplines de l'Ecole des Chartes. De là vient que chacune de ses courtes pièces soit un résumé d'histoire de la plus scrupuleuse exactitude, ou suppose la connaissance minutieuse de la technique d’un métier. Légende des siècles en miniature, les Trophées (1893) nous promènent successivement à travers la Grèce et la Sicile, Rome et les Barbares, le Moyen Age et la Renaissance, pour aboulir au Romancero et aux Conquérants de l'or.

Comment le poète a-t-il réussi à faire tenir dans les quatorze vers d’un sonnet chacun de ces tableaux d'histoire, dont plusieurs ont les vastes dimension: d’une fresque et excèdent l’étroitesse du cadre ? Ç’a été, comme F. Brunetière en a fait l’ingénieuse démonstralion, en renouvelant l’art du sonnet. Chez tous les poèles qui l’ont employé avant lui, le sonnet est une composition limitée par l’étroitesse même de son cadre, et dont l'horizon est comme fermé ; au contraire, les sonnels de Heredia ouvrent dans leurs derniers vers de Tointaines perspectives. Ainsi, dans les Conquérants :

Chaque soir espérant des lendemains épiques,

L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques

Enchantait leur sommeil d’un mirage doré ; Ou penchés à l’avant des blanches caravelles,

Is regardaient monter en un ciel ignoré Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.

Ainsi dans le dernier tercet d'Antoine et Cléopâtre : EE sur elle penché l’ardent [mperator Vit dans ses larges yeux étoilés de points d'or Toute une mer immense où fuyaient des qulères.

ES

Le style de F-M. de Heredia a pour caractères dis linctifs l'éclat et la précision de l'image : ce poète esl avant tout un artiste et un maître ouvrier en vers.

Parmi les poètes de second

ordre à qui leur réputation

Autres poètes. n’a pas survécu, quelquesuns méritent du moins d’être

cités. — Casimir Delavigne

(1793-1843), dont le classicisme s’entr'ouvre aux ten-

CASIMIR DELAVIGNE (D'après une lithographie de Delpech).

Le type de ces écrivains de transition qui, d’une renommée disproportionnée à leur mérite, tombent dans un oubli en partie immérité, et, pour avoir tenté de concilier deux écoles, se voient renier par l’une ct par l’autre. :

dances nouvelles, a connu le grand succès avec ses Messéniennes (1818) qu'inspire le double culte de la patrie et de la liberté, et, au théâtre avec les Vépres siciliennes (1819), Louis XI (1832), les Enfants

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d'Edouard (1833). Les contemporains le placèrent ‘au rang de poète national, avant qu'il fût question d'y installer Victor Hugo. Il a eu le sort réservé aux auteurs de transition, — Auguste Barbier (1805-1882), sous le coup des événements dè 1830, eut son heure d’inspira-

Cliché Bulloz

BÉRANGER (D'après le portrait d’Ary Scheffer).

Le chansonnier populaire, favori de la bourgeoisie libérale, admiré de Ghateaubriand et de Michelet comme un vrai poète, et en qui nous ne voyons plus guère que l’habileté de facture

mise au service de Ja vulgarité de sentiment et Ia fausse bonhomie.

lion. Ses Jambes, dont la pièce la plus fameuse est l’allégorie de la Cavale sont d’une vigueur, ou d’une

brutalité, qui n'exclut pas l’artifice. — Marceline Desbordes Valmore (1787-1864), en de touchantes élégies. a jeté de beaux cris de passion. — Auguste Brizeux

(1806-1858) est le chantre ému de la Bretagne. — L’œu-

vre de Victor de Laprade (1812-1883). Dee du plus noble idéalisme a été comparée à la neige : pure et froide. — Quant à Béranger (1780-1857), pour s'être fait dans ses chansons l'interprète de la bourgeoisie libérale, il à joui de son vivant d’une popularité où le mérite littéraire avait moins de part que l'actualité politique.

RÉSUMÉ

266. La révolution opérée en littérature par J.-J. Rousseau, a déterminé un mouvement qui s’est continué en se modifiant à travers les théories et les œuvres de Chateaubriand et d’où est sorti le romantisme.

267. Le romantisme s'oppose sur tous les points au classicisme. Des multiples éléments qui le composent, le principal est son caractère de littérature personnelle. Le romantisme qui libère l'imagination et la sensibilité du contrôle de la raison, est, avant tout, une éclosion de lyrisme.

268. Lamartine (1790-1869) a été l’initiateur de la poésie au xrx° siècle. Des « Méditations » (1820), dont l'immédiat succès s'explique parce qu’elles répondaient à l'attente du public en réalisant le nouvel idéal poéti: que, date l’essor de la poésie lyrique moderne.

269. Dans les «Nouvelles Méditations » (1823), les «Harmonies » (1830), et les « Recueillements »(1839). Lamartine développe les grands thèmes lyriques l’amour, la mort, la nature, l’infini.

270. « Jocelyn » (1836) est une Idylle rishabte dans le cadre des Alpes, à l’époque de la Révolution. « La Chute d’un Ange » (1839), est un curieux essai de poésie préhistorique.

271. Le style de Lamartine est un modèle inégalé de fluidité et d'harmonie musicale.

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272. Nictor Hugo (1802-1885), qui est le chef de l'école romantique, débute par les «Odes » (1822) et se montre tout à fait original dans les «Orientales » (1829).

273. Dans ses recueils lyriques dont le plus beau et le plus complet est les « Contemplations » (1856), Victor Hugo chante non seulement les grands thèmes de toute poésie lyrique, mais aussi la famille, l’enfant, les lieux communs de morale ct les faits de la vie publique; il a été le chantre inspiré de l’épopée napcléonienne.

274. En exil, il devient le poète satirique des « Châtiments » (1853), le poète épique de la « Légende des siècles » (1859).

275. C'est par la puissance du verbe et le don de l’image, par la variété des rythmes et par leur justesse, par la maîtrise du métier de poète, que Victor Hugo s'est imposé à l'admiration et à l’imitation de tous les poètes du x1x° siècle.

276. Alfred de Musset (1810-1857) a chanté avec plus de sincérité qu'aucun autre lyrique, l’exaltation et les souffrances de l’amour. Poète de la jeunesse, il atour à tour la grâce spirituelle de la causerie ct, dans les « Nuits » (1835-1837), l'accent de la passion.

277. Alfred de Vigny (1797-1863) est notre grand poète philosophe. Sa philosophie est pessimiste, sa morale est stoïcienne. S'il n’a pas la variété de sujets et l’éclat de style de ses grands contemporains, l’honneur lui appartient d’avoir écrit quelques-uns des plus beaux vers, et des plus humains de la langue française.

278. Théophile Gautier (1811-1872) et Théodore de Banville (1823-1891) font la transition de la poésie romantique à la poésie parnassièenne. On doit à Gau-

- LA POÉSIE. à 761

tier les modèles de la poésie plastique et la théorie de lart pour l’art. Banville est le jonzleur de la rime.

219. L’école parnassienne se distingue de l’école romantique en ce qu'elle recherche l’impersonnalité dans l’inspiration et l’impeceabilité dans la forme.

280. Leconte de Lisle (1820-1894) a été le chef du mouvement parnassien ; Sully Prudhomme (1839- 1907) est le poète de la vie intérieure ; François Coppée (1842-1908) est le poète des humbles. José-Maria de Heredia (1842-1905) à renouvelé l’art du sonnet et donné dans les «Trophées » (1893) d’éclatantes visions historiques et épiques. Casimir Delavigne (1793-1843) fait la transition du classicisme au romantisme, Béranger (1780-1857) a été célèbre comme chansonnier populaire.

LECTURES RECOMMANDÉES

Souriau, {isloire du romantisme. — Brunelière, L'évolulion de la poésie lyrique au XIX° siècle. — Sainte-Beuve, Portraits contemporains. — E. Montégut, Nos morts contemporains. — Vaguet, XIX® siècle. — Edmond Biré, Viclor Hugo avant 1830, — après 1830, — après 1852. — K. Doumic, Lamartine (Grands écrivains français), — Mabilleau, Victor Hugo (ibid.). —- Arvède Barine, A. de Mussel (ibid.). Paléologue, A. de Vigny (bid.). — Maxime du Camp, Théophile Gautier (ïbid.). — André Bellessort, Æssai sur Victor Hugo. — Miodrag Ibrovac, J.-M. de Heredia.

TEXTES A GONSULTER.

. Lamartine, Œuvres (chez Hachette). Les Médilalions (Lanson, Grands écrivains de la France). — Victor Hugo, Œuvres (édition ne varielur chez Quantin). Les Châliments {Berret, Grands écrivains de la France). Les Conlemplations (Vianey, ibid.). La Légende des siècles (Berret, ibid.). — À, de Vigny

(chez Calmann Lévy). — A. de Musset (chez Fasquelle). — Théophile Gautier (ibid). — Th. de Banville (ibid). — Le Parnasse contemporain (chez Lemerre). — Leconte de

Lisle, Sully Prudhomime, François Coppée, J.-M. de Heredia (chez Lemerre).

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