VIT. — LES PARNASSIENS
Vers le milieu du siècle, un même courant se fait Leconte de Lisle. sentir dans toutes les parties ‘ . de la littérature. De romantique et lyrique elle devient réaliste et positiviste. Cette tendance se traduit en poésie par les théories el par les œuvres des poètes parnassiens, ainsi appelés du titre de Parnasse contemporain, sous lequel ïls publièrent chez l’éditeur Lemerre, en 1866, un premier recueil collectif de leurs vers, suivi de
deux autres én 1869 et 1876.
Ce qui caractérise la poésie parnassienne, c’est d’abord que le poète s’efforce d’y être impersonnel, c’est-à-dire de ne pas faire de ses émotions personnelles la matière de ses vers ; c’est ensuite que l'écrivain, désireux d’être avant tout un artiste, a pour principal souci d'atteindre à la perfection de la forme.
1. Voir plus loin (ch, XL) le chapitre sur Baudelaire et les Aleurs du Mal (1857)
Le poète en qui les Parnassiens saluent leur maître est Leconte de Lisie (1820-1894). Né à la Réunion, ses voyages aux Indes l’ont familiarisé avec les paysages et les religions de l'Orient, et lui ont fourni un riche trésor
Cliché Bulloz.
LECONTE DE LISLE (D'après l’aquarelle de G. de la Barre).
Avec sa calotte ecclésiastique coiffant sa crinière blanche, son monocle et sa pipe d'Allemagne, l’auteur de Baghavat à fini par prendre l’aspect d’un de ces sages bouddhistes, dont il poursuil le rêve illusoire et reconstruit les vieilles cosmogonies. Mais sous ces dehors impassibles s’abrite la poésie la plus désespérée,
de sensations et d'images. Il se fait de la poésie une conception toute nouvelle, qu'il définit en ces termes
« L'art et la science, longtemps séparés par suite des effets divergents de l'intelligence, doivent tendre à s'unir étroitement, si ce n'est à se confondre », Cette
poésie à base de science est celle qu'il réalisera magistralement dans ses Poèmes antiques (1852), dans ses Poèmes ct Poésies (1854) et dans ses Poèmes barbares (1862). Loin de se mettre lui-même et de sa personne dans ses vers, il flétrira en termes énergiques, dans le sonnet des Montreurs, « l’histrionisme » qui consiste à livrer le plus secret de son âme aux curiosités de la foule. Ce n’est pas aux anecdotes de sa sensibilité qu'il demande ses sujets, c’est à l’histoire de l’humanité. II en fait défiler devant nous les croyances et les cultes, depuis le paganisme grec jusqu’au bouddhisme. II compose ainsi une « légende des siècles » qui, si elle n’a pas la variété et la splendeur de celle de Victor Hugo, a davantage une réelle valeur historique.
Leconte de Lisle est encore un grand peintre d’animaux (Les Eléphants, le Jaguar, le Sommeil du Condor) évoqués dans un cadre d’exotisme qui à la précision de la chose vue.
De ce que cette œuvre est impersonnelle, il ne faut pas conclure qu'elle soit, suivant un terme qu'on à souvent appliqué à Leconte de Lisle, «impassible ». Bien au contraire. On devine, au fond de la poésie ‘de Leconte de Lisle, la tristesse la plus désenchantée, la plus complète aspiration au néant. C’est le sens des vers par lesquels se termine Ja fameuse pièce de Midi.
Ilomme ! si, le cœur plein de joie ou d’amerltume. Tu passais vers midi dans les champs radieux, Luis ! la nalure est vide et le soleil consume : lücn n’est vivant ici, rien n’est (risle ou joyeux. Mais si, désabusé Ges larmes et du rire,
Alléré de l'oubli €e ce monde agité,
Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire, Goûler une suprême et morne volupté,
Viens ! Le soleil te parle en paroles sublimes : Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin : EL retourne à pas lents vers les cités infimes,
Le cœur trempé sept fois dans le néant divin.
La forme, chez Leconte de Lisle, mérite d'être quahliée d’infpeccable, Personne au x1x° siècle, n'a mieux ecrit en vers, L'iniage chez lui est foujours aussi expres-
sive que juste, l’harmonie pleine, la rime riche. On
serait tenté seulement de reprocher à cette poésie d’une
. perfection si continue, la continuité de son éclat et de sa sonorité. |
Ceux qu'on avait d’abord
Sully Prudhomme. confondus dans les rangs de
François Coppée. l’école parnassienne ne tardè-
J.-M. de Heredia. rent pas d’ailleurs à dégager
leur originalité. Sully Prud-
homme (1839-1897) dans ses premiers recueils, Stances
Cliché Van Bosch
SULLY PRÜUDHOMME Philosophe et mathématicien autant que poèle, doué de plus Ce sensibilité que d’imagination, pour qui le vers n’est souvent qu’une formule abstraite sinon un moyen mnémoltechnique. el Poèmes, les Epreuves, les Solitudes, les Vaines tendresses (1865-1875) est le poète de la « vie 1nte-
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fieure ». Il se replie sur lui-même, il lit dans son âme, il y distingue les plus fines nuances de sentiment, Cette délicatesse de psychologie, jointe à une mélancolie sans amerturne, fait le charme de ce poète cher aux âmes raffinées et aux cœurs. inquiets.
Sully Prudhomme s’est efforcé d'élargir sa manière
à R Gus, DFA >
FRANÇOIS COPPÉE (D'après la gravure de Paul Rajon).
Un joli Lype faubourien de ce Paris dont il a eu les goûts romanescues el cocardiers, avec la sensibilité gouailleuse et l'amour
de l'ouvrage bien fait dont il a laissé, en petits poèmes de dix vers, des croquis inimitables.
et de traiter de grands sujets dans des poèmes de longue haleine. La Justice (1878) et le Bonheur (1888) sont des poèmes philosophiques qui contiennent de belles parties ; mais le style y est tendu et trop souvent prosalque,.
Lui aussi, François Coppée (1842-1908) a su inter:
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préter ce qu'il y a dans l’âme de plus délicat et de plus subtil. Une élégance un peu mièvre caractérise son premier recueil lyrique, Le Reliquaire (1865). I y a de la sentimentalité dans la charmante comédie en un acte, le Passant (1869), qui, par son brillant succès, rendit tout de suite célèbre le nom de l’auteur.
Cliché Pirou,