‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 20 sur 294 · Occasion; ici, faux prétexte · texte numérisé non relu

Occasion; ici, faux prétexte

membres évoluent autour de personnages principaux, le goupil, le loup et le lion : chaque bête est gratifiée d’un nom d'homme. Cette conception d'une société animale semble avoir pris naissance dans la région de l'Est de la France. On la trouve, dès le x° siècle, ébauchée dans l'Ecbasis captivi (l'évasion du prisonnier) d’un moine de Toul. On la retrouve définitivement réalisée, en 1148, dans l’Ysengrinus d’un moine défroqué de Gand, Nivard, qui, le premier, se sert de noms d'hommes pour désigner les acteurs du drame animal.

De nombreux poètes français, dont un seul nous à laissé son nom, Pierre de Saint-Cloud, ont exploité cette idée d'épopée animale. Les épisodes en sont répartis en branches. Mais cette division est tout arbitraire : les « branches » ne forment pas un tout organisé, ct il n'existe de l’une à l’autre aucun lien,

Le texte, dans lequel nous est définitivement arrivé le Roman de Renart, est un remaniement en trente mille vers, qui ne date que de la fin du xw° siècle, En y joignant les continuations écrites aux xr° et x1v° siècles, le Couronnement de Renart, Renart le Nouvel, Renart le Contrefait, on se trouve en présence d’un cycle de plus de cent mille vers.

Le Roman de Renart a pour

Le sujet. Es sujet la guerre

Entre Renart el Ysengrin, Qui moult dura el moult fut dure Des deux barons.

Renart est un nom d'homme, un surnom donné au goupil (vulpeculum), mais qui, grâce au succès du roman, à remplacé le nom générique de l'animal, Ysengrin est le loup. Leur inimitié date de loin, du jour même où Adam et Eve, chassés du paradis, firent, avec une baguette que Dieu leur avait donnée, sortir les animaux du sein de la mer. Elle se continue à travers mille incidents comiques, où l'esprit de Renart triomphe toujours de Ja force et de la sottise d’Ysengrin.

Malheureusement, les péripéties de cette « noise » sont difficiles à résumer, à cause de la complexité des sources du roman. Dans les premières branches, dont ie cycle est à peu près complet vers la fin du xrr° siècle, Renart est d’abord le dupé ; il prend ensuite sa revanche sur Ysengrin. Un jour d'hiver que Renart faisait rôtir des anguilles, son ennemi lui demande à manger : Renart lé mène dans un vivier, casse la glace et lui

COMBAT DE RENART ET D’YSENGRIN (d’après une miniature du Roman de Renarl).

Duel burlesque où les deux champions ont l'air de chevaliers portant des masques de carnaval.

persuade de plonger la queue dans, l’eau pour en tirer du poisson. Le loup s’exécute ; la glace se reforme, les pêcheurs arrivent et Ysengrin ne leur échappe qu'en

rompant sa queue avec les dents. Un autre jour, Renart Jui demande de descendre dans le puits où lui-même est tombé par mégarde : il y trouvera le paradis terrestre ; Ysengrin se met dans un seau et fait ainsi remonter Renart qui était assis dans l’autre. Renart joue encore à Ysengrin maints tours de sa façon, mais quand if le fait entrer dans sa tanière d'où celui-ci ne peut plus sortir, la mesure est comble : accusé par tous les animaux, Renart doit venir à la cour de Noble, Ie hon, pour être jugé ; il s'avise «lors de persuader à

Noble qu'il sera guéri de tous ses maux à condition de s’envelopper de la peau du Joup ; c’est ainsi que Renart assure sa vengeance et son triomphe.

Diverses branches postérieures ont ajouté d’autres épisodes. Par exemple; un soir, Renart emmène son compagnon dans une église et, après l'avoir grisé de vin dans la sacristie, lui fait sonner les cloches : les habitants accourent et Ysengrin échappe encore à grand” peine. Ailleurs, Renart fait lire au loup, qui se prétend grand clerc, le prix d’un poulain que la jument, sa mère, prétend écrit à son talon et Ysengrin est à moitié assommé. Ce sont là, entre cent autres, quelques épisodes du roman. La matière devient d’une richesse infinie ; la fin varie peu. D’après la branche du Jugement, Renart, accusé par tout le monde, condamné à mort, n'échappe à sa peine qu'en partant comme pèlerin pour la Terre-Sainte.

Il est impossible de suivre

toutes les péripéties de cette

Les personnages. lutte, comme d’énumérer tous

les personnages qui y pren-

nent part. C’est d’abord

maître Renart. Il faut le voir, avec sa femme Herme-

line, « la preude dame », et ses trois fils, en son chäi-

teau de Maupertuis, un château où il fait souvent grand

faim. Il a peu de biens, mais il a moins de scrupules

encore, et c'est ce qui le sauve. Tour à tour médecin,

jongleur, moine, prenant tous les costumes et jusqu'à

celui d'honnête homme, il reste toujours de bonne

humeur, et ne garde pas rancune à ses dupes. Ysengrin

fait contraste par sa brutalité et sa sottise. Puis c’est

Noble, le lion, souverain majestueux et crédule ; Brun,

l'ours glouton et épais ; Rakenau, la guenon, mai-

tresse plaideuse ; le cerf Brichemer, qui fait fonction

de grand juge ; Bernard, l'âne, orateur sacré ; Chantecler, le coq, trompette de l’armée royale, etc.

RENART APITOYANT TIERCELIN (d'après une miniature du Roman de Renart).

C’est la fable du Corbeau et du Renard, Le rusé compère fait le mort et feint une attaque qui le met à l’agonie : maître corbeau

ouvre des yeux ronds et va tomber de pitié dans la gueule du fourbe.

< Chez lous ces personnages,

des traits empruntés à l’hu- Importance littéraire. nianité se mêlent aux ins-

lincts. et. aux allures. de

lapumal que chacun d'eux représente : on voit ainsi comment le Roman de Renarl \ n’est qu'un dérivé de la fable ésopique. Il ne faut d’ailleurs chercher dans ce roman, — du moins dans les branches les plus anciennes, qui sont, à tous points de vue, les meilleures, — ni de profondes intentions morales, ni des allusions directes à des événements historiques. Les auteurs n'ont pas d'autre ‘but que de divertir,

A1 AP) | et ee

Or le public auquel ils s'adressent est celui des petites gens, surtout des bourgeois des villes ; aussi, la société aristocratique et ecclésiastique y est-elle continuellement tournée en ridicule dans ses idées et dans ses institutions. L'esprit chevaleresque et féodal avait inspiré un genre : l'épopée, Le Roman de Renart est une parodie des chansons de geste, parodie toujours aimable et gaie ; c’est la première et non la moins plaisante apparition de l'esprit bourgeois dans notre littérature.

Ajoutons toutefois que les branches composées à ïa fin du xm° siècle, et surtout les suites qui leur ont été données, le Couronnement de Renart, Renart le Nouvel, Renart le Contrefait, transforment le genre. La parodie y devient la satire. Renart et ses comparses, de plus en plus assimilés aux hommes, représentent leurs vices, leurs turpitudes. Le ton est de plus en plus violent, agressif contre les princes, le clergé, les moines. A voüloir moraliser à toute force, les auteurs faussent la dofinée primitive et font regretter les gentils conteurs des premières branches.

La satire a revêtu bien

d’autres formes. Les Débats,

Autres genres satiriques. Disputes, Batailles mettent

en présence des personnages

le plus souvent abstraits et

allégoriques (Débat de Carême et de Charnage ; Dis-

pute du Croisé et du Décroisé ; Bataille d’Enfer et de

Paradis). Les Bibles, qui n’ont de biblique que le nom,

sont des satires souvent violentes (la Bible Guyot).

Citons encore le Congé et la Fatrasie, genre bizarre

où les vers se suivent sans que les idées s’enchaînent,

si tant est qu'il y ait des idées dans la Fatrasie. C’est

l’extravagance et la divagation érigées en genre littéraire.

Le plus célèbre représentant de la satire, Rutebeuf, est presque un grand poète. De sa biographie on ne sait que fort peu de chose ; son nom même de Rutebeuf n’est qu’un nom de guerre. Il naquit probablement dans l’Ile-de- France et composa son œuvre entre 1255 et 1280.

Étrange personnage qui mena, dans les premiers temps du moins, l'existence errante du jongleur, eut froid et faim, et même en vers ne plaisanta pas tou- Jours sa détresse, protégé de grands seigneurs qui l’abandonnèrent, cynique dans une partie de son œuvre ct dévot dans une autre, Rutebeuf a écrit des chansons (Chanson des Ordres, Dit des Béguines), des fabliaux (le Testament de l'âne), de graves complaintes (Complaintes d'Outre-mer et de Constantinople), des hymnes réligieuses (Cantiques de Notre-Dame), un miracle dramatique (le Miracle de Théophile). Son talent est varié comine sa physionomie. Rutebeuf a tour à tour la violence, la malice et l’onction. Il a parfois des vers d’un relief saisissant, comme lorsqu'il parle des amis qui l'avaient abandonné dans le malheur :

; Rutebeuf.

Ce sont amis que vent emporte :

Et il ventait devant ma porte.

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