VIII. FUSTEL DE COULANGES. — Sa vie. L'étude des textes
Les deux lois de l’histoire.
Autres historiens.
Le renouvellement des études historiques est une des principales conquêtes de la littérature au xrx° siècle. L'histoire comme science n'existait pas au début du siècle. D'abord son champ était borné. On ne conaissait pas les peuples de l'Orient ; on connaïissail à peine les Grecs et les Romains, acceptant sur l’origine de ces peuples toutes les légendes. Puis l’éducation classique donnait à penser que, l’humanité étant toujours la même, les époques et les sociétés se ressemblent, alors que l’histoire a justement pour objet de montrer en quoi elles diffèrent. Les écrivains comme Velly et Anquetil se représentaient la société de Clovis ou de Charlemagne à l’image de la leur et, partant, en présentaient des tableaux de la couleur la plus fausse. — Considérée presque uniquement comme une œuvre d'art, l’histoire faisait bon marché des documents.
Mon siège est fait », répondait l’abbé Vertot à qui lui apportait de nouveaux renseignements sur un siège
828 LE XIXe SIÈCLE.
de ville dont il venait de terminer le récit. — Enfin, l'éducation philosophique avait contribué à nuire à la constitution de l’histoire. Les philosophes, ne cherchant dans l’histoire que des exemples à l'appui de leurs idées, cela surtout à propos de l’histoire de France, la pliaient à leurs vues. Boulainvilliers (1658-1722) y trouve des arguments pour défendre l'aristocratie ; l’abbé Dubos (1670-1742) en trouve pour la combattre. Les théoriciens du régime représentatif en faisaient remonter l’origine à l’époque des Francs !
Une renaissance des études historiques était donc nécessaire, Il fallait apporter dans l’histoire les deux qualités qui y manquaient : le sens du passé, c’est-àdire l’imagination et la critique. Cette renaissance se fit à l’époque de la Restauration, sous l'influence de plusieurs causes dont les principales sont le mouvcment scientifique du siècle et le mouvement littéraire du romantisme. C’est avec Augustin Thierry et ses Lettres sur l'histoire de France que se fonde l’école historique moderne.
De AUGUSTIN THERERY
Augustin Thierry est né à
Blois le 10 mai 1795. Il fit
Le chef de l’école. ses études au collège de sa ville natale, et les acheva à
l'Ecole: normale. - Il! entra
dans lenscignement, puis, après les événements de 1815, curieux de’politique, il devint le secrétaire du philosophe ulopiste Saint-Simon. En 1817, il fait partie de la rédaction du Censeur européen, « la plus grave et en même temps la plus aventureuse en théorie des publications libérales de cette époque ». Il passa ensuite au Courrier français. À partir de 1821, il se consacre exclusivement à l’histoire. Déjà, dans les Lettres adressées au Censeur et au Courrier, il avait indiqué lu nécessité d'une réforme dans les études historiques et les principales conditions de cette réforme. La pre-
L'HISTOIRE. 172800 mière de ces Lettres (13 juillet 1820) peul être considérée comme son manifeste.
L'Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (1826) et les Lettres sur l'histoire de France (1827) obtinrent un succès considérable. Mais l’écrivain n'avait pas ménagé ses forces. Il avait en partie perdu la vue : en 1828, il dut « s’avouer vaincu », quit-
AUGUSTIN TIHERRY
(D'après une lithographie d'Emile Lassalle},
Le père de l’histoire à 1a manière moderne, visage réfléchi eL tendre, compatissant aux misères des pelils el aux souffrances de Jacques Bonhomme. Des yeux qui ne voient plus. Exemple héroïque du triomphe de l'esprit sur la matière.
ter Paris, renoncer momentanément au travail. I s'y remit bientôt. En 1835, il publiait, sous le titre de Dix ans d’études historiques, le récit de ses premiers efforts et ses essais de début. De 1833 à 1837, il faisait paraître sous forme de Lettres, dans la Revue des Deur- Mondes, les Récits des temps mérovingiens, chef-d'œuvré, autant par l’impartialité du jugement ct la hauteur
830 LE XIXe SIÈCLE
des vues que par l'éclat du style. Chargé par Guizot de travailler à la publication des documents inédits relatifs au tiers état, il trouva dans cette publication l’occasion d'écrire son Essai sur l’histoire de la formalion du tiers état (1850).
Augustin Thierry est mort le 22 mai 1856. Sa vie est un des plus beaux exemples de dévouement à la science et de résignation courageuse.
Augustin Thierry a été le grand réformateur des études historiques. Demandons-nous donc quelle direction il leur a imprimée, et sous quelles influences lui-même s'était formé. «J'avais l’ambition de faire de l’art en même temps que de la science, de faire du drame à l’aide de matériaux fournis par une érudition sincère et scrupuleuse: ». :Telle est la conception qu'il se fait de l’histoire : résurrection vivante et scrupuleusement exacte du passé, œuvre d’art et de science, l'imagination et la critique se complétant pour réaliser la vérité historique.
Sous quelles . influences Augustin Thierry fut-il amené à cette conception ? Lui-même nous les indique. La première est celle du romantisme. La page célèbre où Chateaubriand, dans les Martyrs, fait la des. cription de l’armée des Francs, fut pour lui une révélation. « J'éprouvai d’abord un charme vague et comme un éblouissement d'imagination. Mais quand vint le récit d'Eudore, cette histoire vivante de l’Empire à son déclin, je ne sais quel intérêt plus actif et plus mêlé de réflexion m'attacha au tableau de la Ville éternelle, de la cour d’un empereur romain, de la marche d’une armée romaine dans les fanges de la Batavie et de sa rencontre avec une armée de Francs... Ce moment d'enthousiasme fut peut-être décisif pour ma vocation à venir, » Même admiration à l’adresse de Walter Scott.
Dans ses voyages en France, déjà presque aveugle, il s'applique à l'étude des monuments, grâce à une
Sa conception de l’histoire.
sorte d’intuition qui compense pour lui les défaillances de la vue : un des premiers, il réagit contre le sévère jugement du xvn° siècle sur l'architecture gothique. « J'avais, dit-il, tout juste assez de vue pour me conduire ; mais, en présence des édifices ét’ des ruines... je ne sais quel sens intérieur venait au secours de mes yeux. Animé par ce que j’appellerais volontiers la passion historique, je voyais plus loin et plus nettement. » C’est par là qu'Augustin Thierry tient au romantisme.
D'autre part, ses idées politiques l’ont conduit à faire entrer dans l’étude de l’histoire un principe nouveau, à savoir que, pour bien connaître une époque, il faut étudier le peuple lui-même, et non pas seulement ceux qui le gouvernent. Il écrit, en 1820 : « L'histoire de France, telle que nous l’ont faite les historiens modernes, n’est point la vraie histoire du pays, l’histoire nationale, l’histoire populaire... La meïlleure partie de nos annales, la plus grave, la plus instructive, reste à écrire : il nous manque l’histoire des citoyens, l’histoire des sujets, l’histoire du peuple. » Et ailleurs « Une véritable histoire de France devrait raconter la destinée de la nation française : son héros serait la nation tout entière ; tous les aïeux de cette nation devraient y figurer tour à tour, sans exclusion et sans préférence. » Cette idée est celle qui le guide dans ses travaux sur la Conquête de l'Angleterre et sur le Tiers étai : c’en est l'originalité. L’honneur revient à Augustin Thierry d’avoir montré la nécessité de l'étude, jusque-là méconnue, des institutions et de Ja vie nationale. 5
L'histoire, telle que la comprend Augustin Thierry, éxige dé la part de l'écrivain des qualités de peintre. Pour ressusciter la physionomie d’une époque il faut lui rendre la couleur qui est celle de la vie. Augustin Thierry est le premier qui s’en soit nettement rendu compte. Dans ses Récits des temps mérovingiens, il a cherché et réussi à mettre sous nos
La nouvelle manière d’écrire l’histoire.
832 LE XIXe SIÈCLE.
veux lé contraste violent des mœurs, le combat de Ta barbarie franque et de la civilisation gallo-romaine, la formation d’une société nouvelle où toutes les passions se rencontrent et se choquent. Il a personnifié ces caractères d’une époque dans des portraits vivants : ceux de l’évêque Prétextat, de Leudaste, de Grégoire de Tours, de Chilpéric.
La place d'’Augustin Thierry est ainsi à l’origine même du mouvement moderne de l'histoire. Moirs nhilosophe que Guizot, Augustin Thierry à plus que lui le don de raconter et de peindre : par [à il annonce Michelet.
FN GUIZOE:
NN
François Guizot est né à Nimes, le 4 octobre 1787. II appartenait à une famille de vieille bourgeoisie - protestante. Elevé à Genève, il arriva à Paris, en 1805, pour faire son droit. En 1812, il fut appelé par Fontanes à la chaire d'histoire de la Faculté des lettres. Les événements de 1814 le tournèrent vers la politique. Membre du Conseil d'Etat, il en fut exclu en 1820 et revint à l’enseignement de l’histoire. Il ouvrit son cours le 7 décembre, devant un auditoire passionné. Ce cours, dont le sujet était l'étude des institutions de la France, devint bientôt un véritable enseignement politique, où le professeur, représentant de l’école doctrinaire, s’efforçait de justifier les idées libérales. Le gouvernement s’effraya de ces tendances, et Guizot dut suspendre son cours (1822). Il le reprit en 1828 et consacra à l’étude de la civilisation en France des leçons qui firent révolution dans la science historique. Les événements de juillet 1830 le ramenèrent à la politique : la partie de sa vie qui va jusqu’en 1848 appartient à l’histoire générale plus qu’à l’histoire des lettres.
À l'écart de la vie publique depuis cette date, Guizot
Philosophe et homme d’Etat.
L'ILISTOIRE. 333
passe <es dernières années dans la retraite el revient à de SLR RP 74 LIT PTS K ses études préférées. À cette période appartiennent Île
. traité De la démocratie en France (1840) ; les Mémoires
pour Servir à l'histoire de mon temps (1858-1868) ; l'Eglise et la société chrétienne (1861) : l'Histoire de France racontée à mes petits-enfants (1870-1874).
Guizot est mort le 12 octobre 1874, au Val-Richer
FRANÇOIS GUIZO
(D’après le portrait de Delaroche).
Figure hautaine de Coc'rinaire, qui à travers les faits poursuit les idées, et pour qui l'histoire est un enseignement. Resté professeur en devenant ministre. Esprit d’une rare noblesse à qui trop souvent a manqué le sens des réalilés.
Son dernier mot à ses petits-enfants avait été celui-ci : « Servez le pays, la tâche est rude parfois, mais servezle bien. » Par sa grande honnêteté, par son austère désintéressement, par sa fidélité à des principes inébraalables, Guizot est une des plus nobles figures des temps modernes.
Cet historien a été avant tout un homme d'Etat. C’est ce qu'il ne faut pas oublier, si l’on veut comprendre
la place qu'il occupe dans la littérature. Il n'a pas voulu être un écrivain ; il n’a pas songé à écrire pour écrire, mais bien pour démontrer et pour convaincre. Historien, philosophe religieux, critique littéraire, orateur politique, il a poursuivi toujours un même but et ce qui fait l’unité de son œuvre est en même temps ce qui fait l'unité de sa vie. Aussi, pour apprécier l’exacte portée de cette œuvre, devons-nous rechercher quelles ont été les idées maîtresses dont il s’est constamment inspiré.
Ces idées peuvent se ramener à deux : la foi religieuse Ses idées. et la foi libérale. Il écrit, en parlant de ses débuts dans [a vie publique : « J'avais été élevé dans des sentiments très libéraux, mais aussi dans des croyances pieuses ». Il leur resta fidèle toute sa vie. Mais la religion ne fut pas seulement pour lui une croyance individuelle ; il vit en elle le lien social par excellence. Parmi les facteurs de la civilisation, ül signale comme essentiel l’élément religieux. Le premier, rendant justice à l’Eglise, il verra dans le christianisme l’origine du progrès des classes populaires et, par là même, de la civilisation en Europe. Il y verra aussi l’origine de la liberté politique. Ainsi s'unissent, chez lui, la foi religieuse et la foi libérale.
Ces idées sont l’âme de toute l’œuvre de Guizot, particulièrement de ses quatre ouvrages principaux : Histoire de la révolution d’Angleterre (1826) ; Histoire générale de la civilisation en Europe (1828) ; Histoire générale de la civilisation en France (1830) ; Mémoires pour servir à l'histoire de mon lemps (1858-1868).
Guizot s'était, dès le temps de la Restauration, tourné vers l’étude de l’Angleterre, en qui il voyait la parfaite image de l'esprit protestant ou libéral. C’était pour
L’historien de la civi- Jlisation.
lui comme une patrie intellectuelle et politique. Il cher-
cha, en étudiant l’histoire de la révolution de 1648, à déterminer « quelles causes ont donné en Angleterre à la monarchie constitutionnelle, et dans l'Amérique. anglaise à la république, le solide succès que la France et l’Europe poursuivent jusqu'ici ». En résumé, il étudie en Angleterre une des phases de la civilisation, une des transformations des sociétés du moyen âge en sociétés modernes. «Ce fut, au xvu* siècle, la fortune de l'Angleterre que l'esprit de foi religieuse et l'esprit de liberté politique y régnaient ensemble, et qu’elle entreprit en même temps les deux révolutions. » L’ouvrage est divisé en trois parties, comprenant : 1° Charles I et l’histoire de la révolution ; 2° Cromwell ; 3° la restauration des Stuart.
Dans les deux ouvrages suivants, Guizot étudie le développement de la civilisation en Europe et en France, et en examine les divers éléments, La civilisation est pour lui le développement simultané de la société et de l’homme lui-même : « d’une part, le développement politique et social ; de l’autre, le développement intérieur et moral », Ces deux facteurs, l’homme, la société, agissent et réagissent l’un sur l’autre. Quand un changement religieux ou moral s’opère dans l’homme, il à
son contre-coup sur la société elle-même. Quand une
transformation se fait dans l’état social, elle amène une réaction sur l'individu. Les éléments de la civilisation moderne se ramènent à trois: les traditions romaines, auxquelles nous devons le pouvoir politique et les traits généraux de la royauté ; les traditions .germaniques, auxquelles nous devons l’esprit d’indépendance et de liberté qui a contribué à la formation du régime féodal et à la naissance de la liberté politique ; enfin le christianisme, auquel on doit les idées d'égalité qui, par leur progrès, travaillent à l’émancipation lente et graduelle des classes populaires. La conclusion des études de Guizot sur l’histoire de la civilisation est en faveur des institutions modernes, dont il discerne Ja préparation dans les faits sociaux antérieurs.
336 ” LE XIXC SIÈCLE. à
Dans les Mémoires, on retrouverait fa même inspiration générale. Mais ici Guizot ne démontre pas, il se justifie. «J'ai défendu tour à tour, dit-il, la liberté contre le pouvoir absolu, et l’ordre contre l'esprit révolutionnaire, deux grandes causes qui, à bien dire, n'en font qu’une: car c’est leur séparation qui les perd tour à tour l’une et l’autre... C’est ici vraiment la cause nationale. Je suis attristé, mais point troublé de ses revers ; je ne renonce ni à son service, ni à son triomphe. » Ces Mémoires, commencés sous le second Empire, relracent la vie et la carrière de Guizot, jusqu’à la révolution de Février. C’est une belle page/d’histoire et de philosophie sociale contemporaine, couronnement des cours sur la civilisation.
Il ne faut chercher dans les livres de Guizot ni ta-
Le style doctrinaire. bleaux, ni récits, ni descrip-
tions. Les événements ne
sont pour lui que les signes des idées : les personnages en subissent l’influence et agissent sous leur pression. L'originalité du style de Guizot vient surtout de la pensée : il a écrit grandement, parce qu’il a pensé grandement. De là un style sobre, sans images, mais puissant, avec quelque chose de sentencieux et de doctrinal. Ses écrits sont l’image de son caractère, droit, ferme, opiniâtre et hautain. Sa plume ne se déride jamais. C’est le style d’un logicien et d’un protestant.
Guizot a créé l’histoire entendue comme science sociale. FI a appliqué aux faits de l’histoire les lois que la science applique à d’autres phénomènes. Il a notamnent formulé la loi historique des dépendances mutueles, en montrant l'influence réciproque de l'individu sur la société et de la société sur l'individu. Il est l’ancêtre de l’école actuelle qui étudie 1 histoire à la lumière de la sociologie,
L'ITISTOIRE. 837
PSS CANIERS:
C'est à quelque distance
de ces grands initiateurs qu’il
Sa vie. faut placer Thiers. Adolphe
Thiers est né à Marseille, le
15 avril 1797. Il fit son droit
à Aix, vint à Paris, collabora au Globe en 1824, puis
ADOLPHE TIIERS
(D'après la gravure d’Ienriquel-Dupont).
Ispril posilif et clair, homme d’Elat dont la souplesse conlraste avec la raideur de Guizol, celui que l’on continue d’appeler Monsieur Thiers est le premier qui ait su consacrer, à la Révolution et à l’Empire, des ouvrages qu’il faudra toujours consul er.
au Constitutionnel, le journal le plus influent de l’opposition libérale. Il avait conçu le projet d'écrire une Histoire universelle et, pour visiter d’abord le monde, il était sur le point de partir avec le capitaine Laplace
pour un voyage de circumnavigation. La cabine était retenue, quand il apprit la formation du ministère Polignac, Il resta et fonda un journal de combat, le National, avec Mignet et Armand Carrel (1* janvier 1830). Le 26 juillet, il rédigeait la protestation des journalistes. Désormais, sous la Monarchie de juillet, sous l'Empire, à l’Assemblée nâtionale, à la présidence de la République, il ne cessera plus de jouer un rôle politique considérable, dont le jugement appartient à l’histoire générale. Il est mort à Saint-Germain-en-Laye le 3 septembre 1877. On a souvent comparé Thiers et Guizot, pour opposer à la raideur du second la souplesse du premier.
Les deux ouvrages de MIS ATS , Thiers, composés à vingt ans « L'Histoire de la Ré- à distance, marquent une sensible gradation dans son talent. L'Histoire de la Révolution française parut en deux fois. Les deux premiers volumes, contenant l’histoire de la Constituante et de l'Assemblée législative, datent de 1823 : Thiers avait vingt-six ans. C'était sur la Révolution la première his- {oire à peu près complète, conçue dans un sens favorable. Aussi le succès du livre fut-il énorme. Toutefois, la valeur scientifique était médiocre : un. recours aux. sources insuffisant, un parti pris évident en faveur du liers état et de la bourgeoisie. Ce n’était qu'un début. l'ouvrage, complété en 1827, forma dix volumes. Thiers, pour le terminer, s'était davantage reporté aux documents, avait étudié les institutions, la science mililaire et la science financière ; il avait profité de ses relations avec Talleyrand, le baron Louis, Jomini. Le progrès était sensible.
‘volution ».
L'Histoire du Consulat et de l’Empire est l’œuvre capitale de Thiers. Il l’entreprit après 1840 et s’y prépara par de longues recherches. Il parcourut PEspagne, l'Italie, l'Angleterre, l'Allemagne. De
Le « Consulat et l’Empire ».
plus, son expérience des affaires depuis 1831 avait beaucoup élargi son horizon. Il se sentait prêt sur les questions militaires et financières. Les deux premiers volunes parurent en 1845, le vingtième et dernier en 1862. L'ouvrage comprend soixante-deux livres ; il commence à la constitution de Fan VIIT et se termine à la mort de Napoléon. Dans cette histoire, Thiers ne cache pas son admiration pour Napoléon, ne faisant de réserves que sur les dernières années du règne. Comme toute la génération de 1830, il voit dans l’Empire le prolongement de la Révolution française.
Thiers a lui-même tracé
les grandes lignes de sa
Le don de comprendre. méthode dans l'introduction placée en tête du douzième
volume de l’Histoire du Con-
sulal et de l’Empire. Avant tout, il se préoccupe de donner des renseignements exacts. « Je n’ai aucun repos que je n'aie découvert la preuve du fait, objet de mes doutes : je la cherche où elle peut être, et je ne m’arrête que lorsque je l’ai trouvée ou que j'ai acquis la certitude qu'elle n’existe pas. » C’est la réponse à ceux qui l’accusent d’avoir manqué au souci de l'exactitude: Quant à la qualité dominante de l'historien, c’est, d'après lui, « l'intelligence ». Avec elle, « on démêle bien le vrai du faux, on ne se laisse pas tromper par les vaines traditions ou les faux bruits de l'histoire ; on saisit bien la caractère des hommes et des temps, on n'exagère rien, on ne fait rien de trop grand ou de trop petit : on donne à chaque personnage ses traits véritables. On peint juste, on entre et on fait entrer dans le secret ressort des choses, on comprend et on fait comprendre comment elles se sont accomplies ». Thiers à eu, en effet, au plus haut degré le «don de comprendre ». [a tout compris : l'administration civile et politique, la diplomatie (négociations de Prague, le Concordat), les affaires financières, la stratégie (campagne d'Italie, campagnes de 1813 et 1814) : cette lucidité d'esprit est sa marque.
s4u LE XIX* SIÈCLE.
De cette « intelligence »
procède sa manière d’écrire.
Le style cursif. Ni relief, ni couleur, mais la
S clarté d’un style simple, pré-
cis, rapide et par là même
entraînant ; style d'homme d’affaires, qu’on pourrait
appeler style cursif. Ni philosophe, si psychologue,
Thiers n’a pas été chef d’école et n’a pas eu d’influence
sur le développement de la science historique. Mais
il a l'honneur d’avoir consacré à une partie considé-
rable de notre histoire nationale, deux ouvrages essentiels, qu’on devra toujours consulter.
TV MIIGNET,
Il faut rapprocher du nom
de Thiers celui de François
Sa vie ; son œuvre. Mignet (1796-1884), qui fut
son ami et son conseiller. Né
à Aix, Mignet y commença
ses études, qu'il termina à Avignon. Il enseigna l’his-
toire dans cette ville, puis il suivit la carrière du barreau
à Aïx, avec Thiers. En 1821, il vint à Paris, entra au
Courrier français et commença, à l’Athénée, des cours qui eurent un succès considérable.
En 1824, il publia son premier grand ouvrage, l’His-
loire de la Révolution, résumé brillant mais partial. Il
coopéra à la fondation du National et fut l’un des signa-
aires de la protestation des journalistes. Nommé con- |
seiller d'Etat, puis chargé d’une mission politique en Espagne, il publia au retour les Négociations relatives à la succession d’Espagne. Membre de l’Académie des sciences morales et politiques depuis 1832 et de l’Académie française depuis 1836, il se consacre désormais tout entier aux études historiques.
Trois grands faits de l’histoire moderne attirèrent son attention : la conquête de la Germanie au christianisime, la formation territoriale de la France, la Rélorine. I Ies analvsa dans trois Mémoires restés
L'HISTOIRE gai
célèbres (1836-1843). Ces recherches l’amenèrent bientôt à se renfermer dans le xvi° siècle, qui lui inspira ses quatre ouvrages principaux : Antonio Perez et Philippe II (1845) ; Marie Stuart (1851) ; Charles Quint ei son abdication (1854) ; Rivalité de François [* et de Charles Quint (1875). Dans ces écrits, il a cherché
à expliquer la formation de l’unité espagnole et les
causes de sa ruine. Ce n'étaient d’ailleurs dans sa pensée que les matériaux d’un grand ouvrage qu’il voulait écrire sur la Réformation.
Mignet fut amené par ses fonctions de secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques à écrire la vie d’un certain nombre de membres de cette Académie. En 1843, il publia une première série sous le titre de Notices (Sieyès, Rœderer, Talleyrand, Destutt de Tracy, Daunou). Il publia plus tard une seconde série consacrée à Jouffroy, Laromiguière, etc. Ces éloges académiques sont parmi les modèles du genre. Mignet est mort en 1884.
La qualité maîtresse de
Mignet comme historien esl
L'art des raccourcis. la faculté de généralisation,
le talent de présenter toute
une époque en un puissant
raccourci. En deux volumes il a fait tenir toute l’his-
toire de la Révolution. Les Mémoires sont également
des généralisations appuyées sur des faits une fois établis.
* On Jui a reproché d'appartenir à l’école fataliste. Ce
reproche n’est qu’en partie fondé. Sans doute, il a repris
les théories de Montesquieu sur l'influence du climat,
du sol, de la race. Ces considérations l’ont amené à
écrire : « Ce sont moins les hommes qui ont mené les
choses, que les choses qui ont mené les hommes. »
Mais, à plusieurs reprises, il s’est prononcé dans Île
sens de la liberté. Il déclare que le cours de la Révolu-
tion eût pu être changé avec un prince autre que Louis XVI. Dans son éloge de Sismondi, il écrit : « Le véritable historien sait assigner dans lPaccomplissement
des faits la part des volontés particulières qui attestent la liberté morale de l’homme et l’action des lois de l'humanité vers des fins supérieures sous l’action cachée de la Providence. »
Mignet a eu au suprême degré le souci de la forme : mais ce qu'il cherche, ce n’est pas la couleur, c'est la sobriété et la concision. Voici en quels termes 1l résume l'œuvre de la Révolution : « Elle a remplacé l'arbitraire par la loi, le privilège par l'égalité ; elle a délivré les hommes des distinctions de classes, le sol des barrières des provinces, l’industrie des entraves des corporations et des jurandes, l’agriculture des sujétions féodales et de l'oppression des dîmes, la propriété des gênes des substitutions, et elle a tout ramené à un seul état, à un seul droit, à un seul peuple. » Il est impossible de dire plus de choses en moins de mots. Cette énergie d’une pensée concentrée sur elle-même, est le mérite distinctif du style de Mignet.
Na eMICHEECT
À Michelet il faut faire une
place à part, et le rangez
L'homme. Un historien parmi les écrivains de génie poète. de notre siècle. Il nous à initiés, dans la préface de
son livre, le Peuple, aux souffrances qui l’accueillirent ï ses débuts dans la vie. Jules Michelet est né à Paris, le 21 août 1798, dans le chœur d’une ancienne église occupée par l'imprimerie de son père. Il connut L'extrême pauvreté, et dut s'occuper d’abord du travail manuel de l'imprimerie : il fut « comme une herbe sans Soleil entre deux pavés de Paris ». Peu ou point d'instruction première : le matin, il reçoit les leçons d’un vieux libraire, ancien maître d'école et révolutionnaire ardent. Mais son père parvint à le faire entrer at collège Sainte-Barbe, où il eut pour maîtres Villemair CL eV, Leclerc. Son prix de discours français en rhé- Lorique est célèbre dans les annales du Concours général,
Il débuta dans l’enseignement comme professeur à Sainte-Barbe, en 1821. Puis, à la suite de la publication des Principes de la philosophie de l’histoire, traduction abrégée de Vico, il fut nommé professeur d'histoire à
Cliché Bulloz.
MICHELET (D’après le portrait de Thomas Coulure). !
Quelle sensibilité Cans celle physionomie aiguë ! Chercheur passionné, il poursuit à travers l’amas des livres, archives et documents de loule sorte, la résurrection intégrale €u passé, La France est pour lui une personne ardemment aimée dont il pare Lage les émotions, les joies et les douleurs,
FEcole normale (1827). 1 y resla jusqu'en 1837 et y commença ses grands ouvrages. Dans l'Histoire romaine (1831), 11 contribua à vulgariser les hypothèses de Niebubhr. Mais l'influence du romantisme, et aussi la tournure de son esprit, l’entrainaient vers l'étude du
moyen âge. C’est sous l'empire de ces idées qu'il publia, en 1833, le premier volume de son Histoire de France. Suppléant de Guizot à la Sorbonne, de 1834 à 1836, il se porta vers l’étude de la Renaissance et de la Réforme.
En 1837, Michelet quitta l'Ecole normale pour le Collège de France, où, comme Quinet et Mickiewicy, il fit de sa chaire une véritable tribune politique. C’est surtout à partir de 1840 que sa polémique devient violente. Son hostilité contre Guizot, les progrès de Ja renaissance religieuse, le jetèrent dans les opinions extrêmes. Il publia en 1843 son Cours sur les Jésuiles : en 1845, le Prêlre, la Femme et la Famille ; en 1846, le Peuple, ouvrages qui eurent un immense retentissement. C’est aussi dans une intention polémique qu'il s'interrompit du travail de son Histoire de France, pour publier hâtivement, en 1847, une Histoire de la Révolution, œuvre de propagande et comme telle dénuée de toute valeur historique.
Deslilué après les événements de 1851, Michelet profita de sa retraite pour Icrniner son Histoire de la PRévolution et faire celle du mouvement démocratique de l'Europe cn 1848, dans ses livres sur la Pologne ci la Russie (1851), les Principautés danubiennes (1853), les Légendes démocratiques du Nord (1854). Mais les éludes historiques perdaient pour lui de leur intérêt. Vivant dans la retraite et la solitude, il se détourne de « la dure, la sauvage histoire de l'homine », pour se tourner vers la nature. I la chante dans une série de livres où son génie se révèle sous un jour nouveau : L'Oiseau (1856) : l’Insecte (1857) ; la Mer (1861) ; Montagne (1868). II s'efforce aussi de traiter les questions relatives à la famille dans les livres sur l’Amour (1858) et la Femme (1859). Enfin, dans sa Bible de l'humanité (1864), il expose ses idées religieuses et morales.
Cependant Michelet s'était remis en 1855 à son Hisloire de France, qu'il conduisit jusqu’à 1789. Mais l'œuvre d'histoire est devenue œuvre de parti : absence complète de critique, attaques violentes et passionnées
contre tout un ensemble d'idées. Celle injustice et ce parti pris sont flagrants dans ses jugements sur le catholicisme, sur Louis XIV. La maladie et le découragement avaient d’ailleurs contribué à égarer l’impartialité de l'historien. Il avait commencé une Histoire du XIX° siècle ; mais les forces l’abandonnèrent. Il mourut à Hyères le 9 février 1874.
Historien, publiciste, pamphlétaire, Michelet est pardessus tout et essentiellement un poète. Sa qualité maitresse est, avec la sensibilité, l’imagination, une imagination émue, ardente, passionnnée. Tout chez lui s'explique par la puissance de sentir, toute idée est en même temps sentiment et image. Sans accepter de religion définie, il est à sa manière une âme religieuse, un croyant. Il croit à la divinité, à la Providence, au règne futur de la justice. Par certains côtés, ce négateur violent est un mystique : un de ses livres préférés fut toujours l’Imitation. De même, dans la nature il se sent en contact avec la vie universelle. Les affirmations du matérialisme l’effrayaient, et il se serait détourné des sciences, s’il avait pu croire que leur progrès dût chasser de l'univers la poésie.
De ce don de sentir pro-
cède sa manière d'écrire
Lirésurrection du passé. l’histoire : Michelet lui devra les éminentes qualités, et
aussi les faiblesses et les er-
reurs de son œuvre historique, I écrit : « C’est pour l’histoire une condition indispensable que d’entrer dans toutes les doctrines, que de comprendre toutes les causes, que de se passionner pour toutes les affections. » L'histoire est donc pour lui un tableau vivant, poétique ; il fait de l’histoire une résurrection. Lui-même l’a définie « la résurrection de la vie intégrale du passé ». Entendez par là qu'il s'efforce, par une large enquête, de retrouver et de réunir tous les éléments — conditions matérielles, institutions sociales, croyances, mœurs, événements, individus, mouvement littéraire,
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artistique, ele, — qui à chaque époque constituent la vie d’un peuple ; après quoi, de cet ensemble aussi complet que possible son imagination fait une évocation colorée, animée, une « résurrection ». C’est ainsi qu'il place au début de son Histoire une pittoresque géographie de la France : car l’histoire d’un pays est en étroite dépendance avec la nature du sol, et chaque région façonne à son image les hommes qui y sont nés. Pour faire comprendre l’âme du moyen âge, il fait de l’art gothique, si longtemps méconnu, une étude alors tout à fait neuve, animée d’une sorte de tendresse intellectuelle.
Romantique, à la manière des écrivains de 1830, il est comme eux lyrique. Il se met lui-même dans son œuvre, avec ses sentiments personnels, ses sympathies et ses haines. Son Histoire de France est l'histoire des émotions de Jules Michelet à travers le passé de son pays. Il se passionne pour les hommes qu'il met en scène, comme pour les idées qu'il expose. Nul n’a parlé avec plus de charme du catholicisme et de l'Eglise, « cette mère du monde moderne... », des rois Robert et Saint-Louis. Mais aussi il devient huguenot avec Luther el Calvin. Disons plus : il fait de la France une personne, un être humain, qui a une âme et un cœur, vivant, luttant, souffrant à travers les siècles. Il entend ses plaintes, il partage ses colères. En ce sens, Michelet a fait une œuvre unique en son genre, que soulèvent tous les souffles, qu’enflamment toutes les ardeurs de la passion. Et par là s'explique l’essentielle différence qu'il faut faire entre les six premiers volumes de l’Histoire de France (1833-1843), monument durable élevé à notre moyen âge, et les derniers volumes (1855-1867) ‘où l’histoire se change en pamphlet. Dans l'intervalle de temps qui sépare la composition de ces deux parties d'un même ouvrage, étaient intervenues les luttes politiques du moment ; et, d'autre part, plus il se rapprochait de l’époque contemporaine, plus Michelet apercevait les événements du passé à travers ceux du présent qui lui paraissaient en découler,
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Tous ces traits se retrouvent dans le style de Mi.
Style de visionnaire. chelet, miroir fidèle des mouvements de son âme tourmentée, style violent, excessif, qui rappelle celui de Saint-Simon. Tons heurtés, phrase hachée, elliptique, qui supprime le verbe, dédaigne la syntaxe, reste en suspens, inachevée, haletante. Style de poète, pittoresque, visionnaire. Après Victor Hugo, Michelet peut être considéré comme l’écrivain qui, au xix° siècle, a eu au degré le plus éminent le don de l’image et de la couleur, C’est ainsi que, dans sa description de la rance, il nous montre cette Bretagne « âpre et basse, simple quartz et granit, grand écueil placé au coin de la France pour porter le coup des courants de la Manche ». fl définit les Alpes «le château d’eau de l’Europe, le cœur du monde européen ». Il parle des animaux, «ces enfants qui n’ont pu débrouiller le premier songe du berceau, peut-être des âmes punies, humiliées, sur qui pèse une fatalité passagère ». Il voit dans le flux et ie réflux de la marée «le pouls de l'Océan ». II fait ce tableau de la tempête : «Le grand hurlement n'avait de variantes que les voix bizarres, fantasques du vent acharné sur nous. Cette maison lui faisait obstacle : elle était pour lui un but qu'il assaillait de cent manières. C'était parfois le coup brusque d’un maître qui frappe à la porte, des secousses comme d’une main forte pour arracher le volet; c'étaient des plaintes aiguës par les cheminées, des désolations de ne pas entrer, des menaces si l’on n'ouvrait pas, enfin des emportements, d’effrayantes tentatives d’enlever le toit. Tous ces bruits étaient couverts par le grand heu |! heu : tant celui-ci était immense, puissant, épouvantable. » Alors même qu'il cesse d’être historien, Michelet, par le privilège de ses dons poétiques, reste un des écrivains les plus originaux de la prose moderne,
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