I. — LE SYMBOLISME
Le symbolisme est moins une école qu'un ensemble de Ses origines. tendances ; elles se firent jour lentement dans les esprits, à l’époque même où le Parnasse pour les vers, et le naturalisme pour la prose, élablissaient et organisaient leur domination, La génération nouvelle, qui vers ce temps arrivait à l’âge de la conscience lilléraire, avait subi profondément l'influence de la guerre de 1870 : elle était sérieuse, pensive, éprise d’idéalisme, inquiète du mystère que la vie cache derrière ses apparences, Entre les nouveaux venus et leurs aînés toute entente était impossible. Les « jeunes » voulurent avoir leurs revues. Les « jeunes revues », en conséquence, pullulèrent bientôt, accueillantes aux théories et aux œuvres nouvelles.
C'est aux environs de 1883 que les premiers «décadents» se groupèrent autour de Paul Verlaine : en 1886, Jean Moréas el Gustave Kahn fondèrent la revue,
l2 Symbolisle, landis qu'Henri de Régnier publiait ses
premiers vers à la revue Lulèce. Fondés en 1889, Le
Mercure de France et la Plume mènent la bataille en
faveur de la poésie et des doctrines nouvelles. Aidé
dans son développement par une triple influence étran-
gère, — celle du « préraphaélisme » anglais, celle du
roman russe, celle du théâtre d’Ibsèn, — le Symbolisme
s'impose à l'attention et à la faveur publique vers
1890 ; mais, vers 1900, il est discuté à son tour par une
génération nouvelle, et il doit composer avec d’autres
influences.
à Le symbolisme n'était rien
de plus, à l’origine, que
Sa doctrine. l'expression de deux lassitu-
des : on était las des « tristes
horreurs » du naturalisme,
las de la perfection même du vers parnassien. Natu-
ralisme et Parnasse, en maintenant l’esprit au niveau.
de la réalité, en obligeant l’art à reproduire ses cou-
leurs et ses contours, soumettaient l’âme à la matière. On rêvait d’un affranchissement.
Les symbolistes prétendent l’apporter en remarquant que la véritable réalité est constituée non par les objets extérieurs ni par les sensalions qui nous mettent en contact avec eux, mais par les impressions que nous en recevons. Elle est d’ordre intérieur et spirituel ; sensations et objets extérieurs n’en sont que les signes, plus ou moins incomplets, autrement dit : les symboles. C’est cette réalité profonde, mais changeante, que l’art et la poésie auront mission d'exprimer. Ce principe fondamental du symbolisme, Baudelaire l'avait formulé
La nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L'homme y passe, à travers des forêts de symboles Qui l’observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent Dans une ténébreuse el profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs el les sons se répondent,
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Le litre même de ce poème, Correspondances, était un programme. La poésie devrait exprimer les « correspondances » entre l'esprit et les choses et, plutôt encore que les exprimer, les « suggérer ». Toute poésie est transposition, et, par conséquent, indécision. Elle doit faire pressentir, sous l'écoulement des formes, la réalité permanente de l’univers, dont la réalité spirituelle n’est elle-même que le dernier symbole. Elle est ainsi amenée à consentir leur part au rêve et au mystère.
Dès lors, ce n’est plus avec les arts plastiques, et particulièrement avec la peinture, qu'elle aura des afinités : c’est avec la musique. Avant d'évoquer, par leurs associations, des couleurs et des formes, les mots ne sont-ils pas des sons ? Il faut donc, avant toute autre chose, les traiter et les assembler comme tels. C'est ce qu'enscigne Verlaine dans son Art poétique
De la musique avant tou!e chose !..….
1 6e Ia musique encore et toujours !
Que lon vers soit la chose envolée Qu'on sent qui fuil d’une âme en allée Vers d’autres: cieux à d’autres amours.
Par la logique de leurs tendances, les symbolistes furent donc amenés à préconiser une réforme du vers. Les plus modérés se contentèrent de détendre et d’aérer le vers parnassien qui, allégé par eux, devint ce qu'on <ppae le « vers libéré ». Il est caractérisé : — par des facilités plus grandes à la rime, selon l’enseignement de Verlaine
Oh ! qui dira les Loris de la rime ?...
(certains firent rimer des singuliers avec des pluriels ;
d’autres réduisirent la rime à la simple assonance du
moyen âge) ; — par l'infraction à la règle classique de la césure à l’hémistiche, que remplacent des coupes secondaires ; — enfin par une forme de style simple st
familière qui se rapproche de la prose : Prends l'éloquence et lords-lui son cou !
Parallèlement à ce «vers libéré » se développa de « \ers Fibre »,
Mais le «vers libre », tel que le conçut la nouvelle école, et bien’différent de celui de La Fontaine, se rapproche en réalité de la prose. La rime y est à peine marquée ; parfois elle est remplacée par des allitérations ou de vagues assonances. Les coupes y sont distribuées
Cliché Bulloz.
BAUDELAIRE (D'après le portrait d'Emile Deroy).
Merveille d’intelligence et d’interprétation, ce portrail est révélateur Ce l’âme du romantique attardé qui, dans sa poursuite énerdue de l'effet à tout prix, affecte la perversité morbide et se travaille au genre satanique.
eu hasard de l'inspiration ou du caprice. La longueur du vers enfin n’a point de mesure fixe : tantôt elle se réduit à deux ou trois syllabes ; tantôt elle en comporte treize, quatorze ou quinze. Rythme et cadence y deviennent insaisissables. Aussi le vers libre tomba-t-il bientôt en discrédit.
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Par-dessus l’école parnassienne, le symbolisme se ratlache au romantisme, par l'œuvre poétique de Baudelaire (1821-1867). L'unique recueil de celui-ci, Les. Fleurs du Mal, paru en 1857, ne fut vraiment apprécié qu'après 1870 ; il est aujourd’hui placé beaucoup trop haut par quelques thuriféraires.
On y trouve surtout une inspiration qui émane des régions malsaines du romantisme, un étalage morbide de la perversité, le goût du bizarre et la recherche du macabre.
Baudelaire a fait entrer dans la poésie des sensations d'ordre inférieur : celles de l’odorat, du toucher et du goût. Hanté par l’idée de la mort, il s’est plu à la description de l'horreur cadavérique.
De Baudelaire il reste surtout certains vers’ d’une harmonie insistante et obsédante qui lui est particulière, comme dans Chant d'automne, Harmonie du soir ou dans l’Invitation au voyage :
Le Précurseur : Charles Baudelaire.
Mon enfant, ma sœur, Songe à la douceur
D'’aller là-bas vivre ensemble, Aimer à loisir, Aimer et mourir,
AU pays qui te ressemble
Son art suggère plus qu'il ne peint, et rapproche la poésie de la musique. C'est par là qu’il annonce le symbolisme,
Les maîtres du symbolisme
ER Med mate du fyrent Paul Verlaine, Stél’École. phane Mallarmé, auxquels :} faut joindre Arthur Rim-
baud, adolescent doué d’une
surprenante facilité, qui, à vingt ans, disparut du monde littéraire et de la France pour se faire commerçant en Abyssinie. Son recueil, Les Illuminations, ne parut qu’en 1886, par les soins de ses amis. Les poèmes qui le composent, — particulièrement le plus connu,
le Bateau ivre — avaient été écrits avant que l’auteur eût achevé sa dix-neuvième année: Avec un instinct du rythme, qui lui permet de produire des « effets » émouvants (comme dans le Dormeur du Val), Rimbaud v traduit des inspirations tour à tour naïves ou raffinces, en une langue tumultueuse.
Archives photographiques,
STÉPHANE MALLARMÉ (D’après le portrait de Manet).
Le visage inquiet, tourmenté, brouillé, de ce professeur d'anglais qui orienta la poésie française vers la recherche de l’obscurité, contraste avec l’expression de claire franchise et de naturel commune aux poètes de puré lignée française.
L'’énigmatique Stéphane Mallarmé (1842-1898) à poussé jusqu’à l'extrême le principe de la suggestion dans l’art : « Nommer un objet, a-t-il déclaré, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu ; le sugcérer, voilà le rêve. » Dans ses vers, dont la forme reste classique et même rigoureusement fidèle aux lois de la
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plus stricte prosodie, mais où la syntaxe est elliptique et le vocabulaire incertain, sentiment et pensée transparaissent mal derrière des images déconcertantes (L’aprèsmidi d'un faune). Par endroits, de beaux vers jaillissent de Ja gangue d’ombre :
La lune s’attristait. Des séraphins en pleurs Révant, l’archet aux doigts, dans le calme des fleurs
Vaporeuses, liraient de mourantes violes De blanes sanglots glissant sur l’azur des corolles.….
Mais ces éclairs brillent au milieu de ténèbres trop épaisses.
Paul Verlaine (1844-1896) avait appris son métier de poète à l’école des Parnassiens. Ses premiers recueils (Les Poèmes Saturniens, 1867 ; les Fêtes Galantes, 1869 ; la Bonne Chanson, 1870), où, sous l'influence de Banville, se manifeste une sensibilité à la fois tendre et cmbrageuse, contiennent l'évocation d’un xvim° siècle à la manière de Watteau et de Fragonard., Déjà, le vers assoupli y aboutit aux mélodies toutes musicales qui feront en 1874 la valeur des Romances sans paroles. C'est dans les Poèmes Saturniens que se trouve l’une des plus fameuses (Chanson d'Automne) :
Les sanglots longs Des violons
De l'automne, Blessent mon cœur, D'une langueur Monotone….
Un art raffiné rejoint ici la spontanéité de l’art populaire. |
Menant une vie dissolue dont le reflet est la tare de son œuvre, un jour vint où il en eut honte. Comme Villon, à qui il est d'usage de le comparer, il se tourna vers la dévotion. Sagesse, en 1881, témoigna de sa conversion, qui d’ailleurs devait être suivie de profondes rechutes. En des vers qui font l'effet de murmures ou de sanglots, il invoque l’intercession de la Vierge : |
Je ne veux plus aimer/que ma mère Marie...
LA POÉSIE 889 Ou bien il ensage, entre son âme et Dieu, un dialogue mystique :
O mon Dieu ! vous m'avez blessé d'amour Et la blessure est encore vibrante.
Mon Dieu m’a dit : Mon fils, il faut m’aimer. Tu vois Mon flanc percé, mon cœur qui rayonne et qui saigne.
Archives pholographiques.
PAUL VERLAINE (D’après le portrait de Carrière).
Voici, émergeant de la brume qui Spirilualise l'atmosphère dont le peintre entoure ses portraits, cette tête de faune, tout près de la nature, modelée, semble-t-il, par linstinct, dont se lisent sur ce visage morne et souffrant les pires servitudes.
À partir de 1884 (Jadis et Naguère, Amour, Parallèlement, Bonheur), Verlaine est adopté comme chef par l’école symboliste, Mais dans ces derniers recucils il
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La
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accentue fâcheusement ses défauts, poussant la sincérité jusqu'au cynisme, la subtilité jusqu’à l'affectation puérile,' la simplicité de la forme jusqu’à l’extrême de la négligence et de l'impropriété.
Entre 1885 et 1900, un grand nombre de jeunes poëtes suivent, plus ou moins confusément, les directions nouvelles. Parmi ceux. dont le tempérament s'est affirmé avec le plus d'originalité, on doit citer Jules Laforgue, mort à vingt-sept ans, en 1887 ; son adolescence inquièle et tourmentée s'est exprimée en des poèmes pleins à la fois d’ironie et de désespoir, dont on dirait l’œuvre d'un Pierrot macabre, où de quelque Hamlet grimé en clown (Les Complaintes ; l'Imitalion de Notre-fame-la-Lune ; Moralités légendaires) ; — Gustave Kahn, théoricien laborieux du vers libre, artiste appliqué, qui dans quelques chansons, a rejoint, à force d'étude, la naïveté du lied populaire (Les Palais nomades ; le Livre d'Images) ; — Jean Moréas !, venu de Grèce : dans ses pretuiers recueils (les Syrtes, 1884 ; les Canlilènes, 1886 ; le Pèlerin passionné 1891), il semble partagé entre la foi symboliste qui lui dicte des rythmes habiles et son goût du classique auquel il doit des vers plus purs et plus clairs, — Comme Moréas, plusieurs poètes symbolistes nous vinrent de l'étranger : Georges Rodenbach, le chantre de Bruges, qu'il a célébrée dans son roman, Bruges la morte, parue en 1894, prend comme thèmes dans ses vers le charme du silence, l’attrait de toutes les puretés, la paix attirante des « béguinages flamands » ; Francis Vielé Griffin, né aux Etats-Unis, évoque, en des vers d’une forme fluide, des visions où l'antiquité se mêle curieusement au moyen âge.
Mais deux poètes, surtout, dans cette première génération symboliste, conquirent la faveur du public lcenri de Régnier et Albert Samain.
La première génération symboliste.
: 1. De son vrai nom Papadiamanlopoulos, né à Athènes en 4356, mort à Paris en
Henri de Régnier!, jusqu'en 1900, fut l’uu des plus sublils et plus harmonieux ouvriers du vers libre, dont il tira des effets ingénieux et charmants dans des odeleltes et des élégies ; en de plus larges odes, il entrelaçait habilement au vers libre le vers traditionnel.
Archives photographiques.
LE COIN DE TABLE (D’après le tableau de Fantin-Latour).
De gauche à droite Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Elzéar Bonnier, Léon Valade, Emile Blémont, Jean Aïicard, Ernest d’'Hervilly, Camille Pelletan.
Ces œuvres de sa première manière (Les Lendemains, 1885 ; Episodes, 1888 ; Poèmes anciens el romanesques, 1890 ; les Jeux rustiques et divins, 1897) traduisaient, en des images fraîches et larges, un sentiment de grâce hautaine et d’aristocratique mélancolie. A l'évocation d'un passé d'époque indéterminée (/nscriplions pour