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FERDINAND BRUNETIÈRE

Critique érudit et semeur d'idées fécondes, l’éloquent professeur est pris ici dans l’attituce de combat familière à ce défenseur passionné de notre tradition classique.

en précisant plus qu’on ne l'avait fait avant lui l’influence des « œuvres sur les œuvres », c’est-à-dire en montrant comment une œuvre procède de la série de celles qui l’ont précédée, maintient cependant les droits du hasard, qui s'exerce dans le domaine de l'esprit, comme dans celui de la politique ou de l’histoire ; il explique beaucoup, sans prétendre tout expliquer ; et,

en travaillant à mettre en pleine lumière la part qui revient à l'originalité de chaque écrivain, il rétablit dans leurs justes droits le talent individuel et le génie.

Au devoir qu'a la critique d’expliquer les œuvres s'ajoute celui de les juger, que Brunetière tient essentiellement à lui conserver. Sévères parfois, ses jugements s’inspirent à la fois des prescriptions du goût et de celles de la morale, Is sont formulés dans une langue énergique, relevée d'archaïsmes, dans un style périodique, qu'on ne s'étonne pas de trouver sous la plume de ce fervent admirateur de Bossuet. Ses études, essais, conférences (Etudes critiques ; Histoire et Littéralure, de 1881 à 1906. : l'Evolution des Genres, 1889 les Époques du Théâtre français, 1892 ; l’Évolution de la Poésie lyrique au XIX° siècle, 1893), où il joint à une large érudition une rare puissance d’enchaînement logique, ont mis en pleine [lumière la « suite » de notre littérature depuis le xvi° siècle jusqu'à nos jours,

À ce dogmatisme impérieux répond, à la même époque, l'impressionnisme d'Anatole France et de Jules Lemaitre.

Pour Analole France (1844-1924), dont la Vie littéraire reproduit les chroniques qu'il donnait au Temps de 1888 à 1892, la critique n’a guère été qu’une diversion, Sinon un divertissement, entre deux romans, !# caprice élégant d’un bel esprit que toutes les formes de l’art attiraient. Elle lui permet d'affirmer son « relativisme » et de raconter «les aventures de son âme au

milieu des chefs-d’œuvre », — et aussi d'œuvres plus humbles, — avec une grâce savante et une érudition fleurie,

C'est surtout Jules Lemaïtre (1853-1914) qui représente la critique impressionniste. Dans les Contemporains et dans les Impressions de théâtre, il se défend d'exprimer rien de plus que ses impressions personnelles, à propos des livres et des pièces de théâtre. Mais à mesure qu'il s'applique à mieux définir les « impressions » suggérées par ses sympathies et ses antipathies, se découvrent, sous les apparences « ondoyantes et di-

verses » où se joue l'ironie de cet esprit charmant, les goûts les plus classiques : l’amour du naturel, du vrai dans les idées, de la simplicité dans le style, l’aversion pour la recherche de l'effet à tout prix, pour le paradoxe ou pour la mauvaise rhétorique. Les quatre monographies de grands écrivains (J.-J. Rousseau : Racine ; Fénelon ; Chateaubriand), qui furent d'abord des cours professés à la Société des Conférences, montrent bien, sous les grâces attrayantes d’un style qui n’avait rien perdu de sa souplesse, le fond solide d’un esprit fidèle aux enseignements de la tradition.

Le goût des idées, c’est-à-dire le désir de comprendre et de faire comprendre les idées qui se dégagent d’une œuvre et qui l’ont inspirée, est la marque qui caractérise la critique d'Emile Faguet (1847-1916). Les idées qui, souvent à son insu, dirigent l'écrivain, poète ou romancier, aussi bien que savant ou philosophe, Faguet va droit à elles : il les scrute du regard, discerne leurs fines correspondances, projette la lumière sur leurs innombrables facettes, et goûte à cet exercice une sorte d'ivresse. Dans ses portraits d’écrivains, il néglige les incidents de la biographie pour ne s’attacher qu'à la pensée et en découvrir le mécanisme ; il a présenté, en qualre volumes consacrés aux XVI°, XVII, XVIIE et XIX® siècles, une suite de portraits qui sont comme une série d’eaux-fortes fixant les traits essentiels de nos grands écrivains. C’est son œuvre la plus populaire. Mais son chef-d'œuvre est la série d’études sur les Poli. liques et Moralistes du XIX® siècle (1884-1900), où il à réuni les plus fortes biographies intellectuelles dont s’honore la critique contemporaine.

L'histoire littéraire perfectionne ses méthodes. Gustave

L'Histoire littéraire. Lanson, avec un souci de

précision que nul encore n'avait poussé aussi loin, présénte, en un tableau d'ensemble, une complète Histoire de la littérature française (1895), L'idée générale en est

que s’il est certes légitime de représenter la marche. de la littérature par l'application des méthodes scientifiques, l’objet propre de l’histoire littéraire est la description des individualités supérieures.

Gaston Paris (1839-1903), à la suite de son père, Paulin Paris, est le grand promoteur des études sur Ja langue et la littérature du moyen âge. De son enseignement est sortie toute une pléiade de chercheurs érudits, qui saluent en lui leur maître, alors même qu'ils s'en séparent sur cerlains points. Le principal d’entre eux, Joseph Bédier, en démontrant dans ses belles et fortes études sur les Légendes épiques la fausseté de la théorie qui attribuait à nos chansons de geste une origine germanique, restitue à la France son riche patrimoine épique. L'abbé Henri Bremond dans son Histoire du sentiment religieux en France, œuvre de solide érudilion présentée sous une forme élégante, montre Ja conlinuité et les variations d’un même sentiment, el, non sans quelque goût de paradoxe, remet en lumière des figures oubliées ou revise sur les autres les jugements: traditionnels. Dans leurs leçons du collège de France, Joseph Texte (1865-1900), et, après lui, Paul Hazard éclairent l’histoire de notre littérature, par des études. de littérature comparée. À la Revue des Deux-Mondes, Téodor de Wyzewa (1862-1917) dans des chroniques témoignant d’une remarquable ouverture d’esprit, puis Louis Gillet, auteur du beau livre devenu classique sur Shakespeare, liennent le public français au courant du mouvement littéraire à l'étranger.

Aux historiens de notre littérature on doit rattacher les essayistes. L’essai, qui est au: livre de critique ce que la nouvelle est au roman, consiste dans une étude relativement brève et ramassée, où l’auteur se propose de mettre en lumière un caractère particulier du génie d’un écrivain, ou un aspect de son œuvre. Ce genre. cù Taine et Brunetière ont excellé, s’est continué par les studieuses et délicates « flâneries » d'André Hallays à travers les monuments et les paysages de France. Ii a pour principal représentant Victor Giraud, formé à

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l’école de Brunetière, dont il tempère le dogmatisme par une finesse nuancée qui rappelle Sainte-Beuve. Non content de consacrer de savants travaux aux grands écrivains d’autrefois, un Pascal, un Chateaubriand, il applique ses méthodes délicates et précises aux contemporains dans ses Maîtres de l'heure, modèle de libre critique compréhensive et impartiale.

La philosophie française a

connu, au cours de ce der-

La Philosophie. nier demi-siècle, un écla-

tant renouveau, sous l’action

de deux penseurs éminents :

Emile Boutroux et Henri Bergson. La voie leur avait

été tracée par le petit livre substantiel et. hardi

de Jules Lachelier (1832-1918) sur le Fondement de

l’Induction (1871). À une époque où l’universel et

rigoureux déterminisme des phénomènes paraissait

s'imposer comme un principe, Lachelier démontrait

que les lois de la science expérimentale n'auraient pas

de valeur si l’esprit ne leur fournissait l’appui d’une

croyance. L'esprit à foi dans la durée de la nature et

dans la pérmanence de son équilibre ; il collabore donc

à la formation de la science ; il ne la reçoit pas toute faite des choses, il la marque à son empreinte.

C’est un des principes qu'Emile Boutroux (1845- 1921) restaure avec netteté contre la philosophie de Taine et de Renan. Œuvre magistrale et féconde, la Contingence des lois de la Nature (1874) établit une critique décisive de l’idée de nécessité ; elle fait voir, sous les mailles entrelacées des lois, la spontanéité des êtres et des choses toujours en éveil ; elle prouve que les lois ne sont qu’un résumé des faits ; avec la contin-

gence, elle réintègre la liberté dans l’univers, et légi-

time par elle l’existence du principe spirituel. Les conclusions d'Henri Poincaré (1854-1912) (la Science et l’Hypothèse, 1902 ; la Valeur de la Science,

1908) se déroulèrent parallèlement à celles d'Emile Boutroux. Elles leur apportèrent une puissante confir-,

* 914 LA FIN DU XIXe SIÈCLE ET LE DÉBUT DU XXe SIÈCLE.

mation. I fut singulièrement intéressant d'entendre la “voix scientifique la plus autorisée proclamer que notre science n’a pas la valeur absolue que, dans leur ferveur, lüi attribuaient les Renan et les Taine, et qu'étant œuvre humaine, elle n’a, comme toutes les œuvres de Fhormime, qu'une valeur strictement humaine. « Nous ne pouvons penser que la pensée » ; de cette pensée la science ‘est uné création ; et notre géométrie, par exemple, n’est rien qu'un prolongement de nos sensations.

Cette restauration du spiritualisme, entendu comme une libération de l’esprit que l’époque précédente avait asservi sans réserve à la nature, trouve son expression Bb plus haute et la plus complète dans l’œuvre d'Henri Bergson. Cette œuvre, pour la première fois peut-être depuis Descartes dans l’histoire de la pensée française, présente un véritable système philosophique, c’est-à-dire un ensemble de spéculations liées logiquement les unes aux autres, d’où ressort une conception générale de l'homme, de la nature, de la vie ; elle relève la métaphysique du discrédit où elle était Iombée dans la seconde moitié du xix° siècle.

Exposé principalement dans quatre grands ouvrages (Essai sur les Données immédiates de la Conscience, 1888 ; Matière et Mémoire, 1898 ; l’Evolution créatrice, 1907 ; Deux sources de la morale et de la religion, 1932), le « bergsonisme » a pour principe premier 1’ « intuilion », c’est-à-dire une vue directe du réel. Cette intuition, l’homme la saisit à l’état pur dans la « conscience immédiate » de son activité ; par elle, il connaît le temps véritable, qui est simplement la perception de ses états intérieurs, de leur développement et de leur durée ; par elle, il apprécie la richesse presque infinie de son «moi». Appuyé fortement sur ce principe, Henri Bergson construit une psychologie neuve et subtile, qui aboutit à une conception originale de la liberté ; il édifie enfin une métaphysique où l’intelligence apparaît dans l'homme comme l’aboutissement de l'effort que la spontanéité vitale accomplit, à travers - tous les stades de la matière et de l’animalité, pour

prendre conscience d'elle-même et se réaliser sous une forme supérieure. |

Cette philosophie, à la fois profonde et brillante. -est exposée en un style limpide et pourtant coloré : sans cesse, l’image y dessine les traits de l'idéal. Ainsi se retrouve chez ce philosophe moderne l'accord platonicien de la pensée et de la poésie.

À la tribune parlementaire,

relevée par la Troisième

L’éloquence. tépublique, défilent, entre

1870 et 1914, nombre d’'ora-

teurs qui y apportent les formes les plus diverses de l’éloquence.

Léon Gambetta (1838-1882) déploie une grande puissance oratoire dans des discours de forme souvent incorrecte, mais qui produisaient, à l'audition, un effet considérable et dont on retenait certaines formules sai- ‘ sissantes : « Ÿ penser toujours et n’en parler jamais », — «L'anticléricalisme n’est pas un article d’exporta- Lion ».

Jules Simon (1814-1886), habile et insinuant, est un charmeur, de ceux que l’on compare volontiers à des joueurs de flûte.

Le genre sobre et vigoureux de Waldeck-Rousseau (1846-1904) a été repris par Alexandre Ribot (1842-1923), et par Raymond Poincaré. Le talent académique de Paul Deschanel (1856-1922) fait pendant à l’éloquence très littéraire de Maurice Barrès. Aux deux pôles opposés des idées, le comte de Mun (1841-1914) et Jean Jaurès (1859-1914) eurent tous les deux le don de la grande période oratoire et de l’image,

RÉSUMÉ

334. La critique littéraire à jeté un vif éclat à la fin du xix° siècle grâce à trois maîtres de tendances très différentes,

336. Ferdinand Brunetière (1849-190€), savant hislorien de la littérature et puissant dialecticien, représente lacritique dogmatique.

336. Jules Lemaitre (1853 à 1914), esprit souple et nuancé, plus près de Sainte-Beuve que de Nisard, lui oppose son impressionnisme.

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