‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 42 sur 294 · RE F · texte numérisé non relu

RE F

UNE GRAVURE DU GRAND TESTAMENT \ Édition de 1497

Ge gibet où pendent des larrons, était destiné à servir d’exemple et de leçon. Que de fois Villon se vit sur le point de tirer la langue au bout d’une corde entre ces gracieux compagnons : il en plaisante et en sue d'angoisse, laisse aller au gré de souvenirs douloureux. Il se donne le spectacle de sa vie telle qu'il se l’est faite, si vide et si misérable ; il songe au temps perdu, au talent gâché :

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Bien scay se j’eusse estudié

Ou temps de ma jeunesse folle, Et à bonnes meurs dédié,

J’eusse maison et couche molle !

Mai quoy ? je fuyoye l’escolle, Comme faict le mauvays enfant...

En escrivant cette parolle,

À peu que le cueur ne me fend.

Que sont devenus les compagnons d'autrefois, « les gracieux galants, si bien chantants, si bien parlants »? Beaucoup déjà sont « morts ét roidis ». Et le poète, suivant sa pensée, s'élève jusqu’à la conception de la loi universelle de la mort. Où sont les femmes célèbres par leur beauté, Flora, Thaïs, la Royne Blanche, Berthe aux grands pieds « Mais où sont les neiges d'antan ? » — Où les seigneurs ? Artus, Charles septième. « Mais

où est le preux Charlemagne ? » — Où ly sainctz apostoles, les rois, gens privez, héraulx, trompettes, poursuivants ? « Autant en emporte le vent. » — Ces

trois ballades, où Villon donne à |” expression d’une idée générale une forme personnelle et qui se grave à jaanais dans l'esprit, sont déjà de la grande poésie. On éprouve quelque sur- RE : < prise à voir sortir des sou- Le premier des poètes is d’une vie d’infamie modernes. cette poésie grave et élevée.

Un tel contraste, qui ne saurait exister de notre temps, s'explique par Pétat des idées et des mœurs au moyen âge. Villon a eu conscience de sa dégradation, Son âme était faite pour les sentiments nobles. Il aime son pays, se souvient

De Jehanne, la bonne Lorraine Qu'Anglois bruslèrent à Rouen

et-maudit celui « qui mal vouldroit au royaume de France ». Il a gardé sa foi religieuse : à la requête de sa mère il compose pour prier Notre-Dame une ballade naïve et touchante. Il à l'angoisse du désaccord qui existe entre ses aspirations qui sont restées honnêtes el Sa vie qui est mauvaise. y a plus : ces retours sur

soi-même, ces remords et ce repentir indiquent une âme façonnée par le christianisme. En ce sens on peut dire que la poésie de Villon est d’inspiration chrétienne.

Sincère dans l’aveu de ses souffrances, Villon dans son style pousse le naturel jusqu’à la trivialité, l'énergie

jusqu’à la brutalité. ‘Il arrive ainsi à jeter dans cette littérature appauvrie et tout artificielle de la fin du moyen Âge une note tout à fait nouvelle. Il inaugure la tradition du vrai en littérature. À ce titre, c’est justement que Boileau, l’opposant à « nos vieux romanciers » fait dater de lui la naissance de notre poésie moderne.

RÉSUMÉ

50. On écrit beaucoup en vers au x1v° siècle, mais avec plus de fécondité apparente que d'inspiration vraie. Les anciens genres lyriques, devenus plus réguliers et plus difficiles, sont : le chant royal, la ballade, le rondeau.

51. Parmi les poètes verbeux de ce temps, il faut citer Guillaume de Machaut (1300-1377) et son disciple Eustache Deschamps (1340-1410), grand personnage, mêlé aux événements politiques, et qui dans ses vers à donné de la société contemporaine une peinture souvent vigoureuse ; Christine de Pisan (1363-1431), auteur du « Livre des faiz et bonnes mœurs du roi Charles V », et de pièces de vers sur les sujets les plus divers,

52. Alain Chartier (1390-1449), que les contemporains ont tenu pour un grand poète, a, du moins, à nos yeux, le mérite d’avoir su s'inspirer des malheurs de la guerre de Cent ans.

53. Au xv° siècle, deux poètes représentent des tendances tout à fait opposées et forment contraste. Charles

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d'Orléans (1391-1465), qui fut fait prisonnier à Azincourt et subit en Angleterre une captivité de vingt-cinq années, a laissé des ballades, des chansons et des rondeaux, composés pour la plupart pendant sa prison. Sa poésie, qui continue le genre allégorique, est toute conventionnelle, mais nous charme par l’agrément d’un Style clair et gracieux.

54. Villon (1431-1489) est sorti du peuple. Menant la vie de désordre de l’écolier du moyen âge, affilié à une bande de malandrins, il est plusieurs fois condamné. Son « Petit Testament » (1456), écrit en vers de huit syllabes répartis en huitains, est une énumération de legs satiriques.

55. Son œuvre capitale, le «Grand Testament » (1461), est un recueil de pièces diverses par la date et par le caractère, dont les meilleures, où le poète porte le deuil de sa vie manquée et médite la pensée de la mort sont d’une admirable profondeur de sentiment.

56. Villon est un grand poète. Il rompt avec l’allégorie, qui avait été jusqu'alors la maladie de notre poésie. Sa langue trop souvent triviale, est toujours pleine de saveur, et vaut par la franchise et le naturel.

LECTURES RECOMMANDÉES

Armand Gasté, Chansons normandes du xv° siècle. — Vaux de Vire de Jean le Houx. — Olivier Basselin. — lh. Gautier, Villon (Les Grotesques). — Longnon, Études sur Villon, — Gaston Paris, Villon (les grands écrivains français). — Champion, François Villon, sa vie et son femps,. :

TEXTES À CONSULTER

Chärles ‘d'Orléans, Villon (Collection Jannet-Picard), — Villon (Édition Aug. Longnon, chez Lemerre).

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