CLÉMENT MAROT
(d’après une gravure du xvie siècle).
Ce portrait de docteur, toul de noir vêtu, avec sa barrette et sa grande barbe, est-ce là le gentil poète que fut maître Clément ? Mais voyez celle face convexe, l'œil à fleur de tête, la bouche sensuelle et spirituelle, voilà le roi de l’épître badine, des vives épigrammes el des tours naïfs qui créa le style marotique et fut un des modèles de La Fontaine.
guerite de Valois, sœur du roi. En 1525, ayant accompagné François 1% en Italie, il fut fait prisonnier à Pavie.
Désormais, soupçonné de sympathie pour la Réforme, il se verra accusé, persécuté, et sa vie sera bouleveïsée,
En 1526, il subit au Châtelet une dure caplivité, dont il fut délivré par l'évêque de Chartres, Gaillard. C’est pour remercier son protecteur et se venger de ses juges qu'il compose son Enfer, violent réquisitoire contre la justice du temps. La colère le servit bien et lui inspira des peintures énergiques, Quelques années plus tard, en 1532, il publia l’Adolescence Clémentine, qui consacra sa réputation de poète. Mais le succès de cet ouvragc r'assura point la sécurité de l’auteur.
Accusé encore à deux reprises, Marot prend peur, à la suite de la fameuse affaire des placards, où il se sentait sans doute compromis (1535). Il s’enfuit en Béarn, auprès de Marguerite, puis à Ferrare où régnait Renée, fille de Louis XII, enfin à Venise. Il ne reparait à la cour que pour se voir attaquer par un rival, le poète-Sagon. Il semble d’ailleurs prendre à tâche de décourager la protection du roï. Sa malencontreuse traduction des Psaumes, qu'il entreprit sur les conseils de l’hébraïsant Vatable, déchaîne contre lui les fureurs de la Sorbonne (1541-1543). Il reprend le chemin de l'exil, se retire à Genève d’où il est encore chassé par l'intolérante république, et vient mourir à Turin en
Que la vie du « gentil
poète » ait été si tourmentée,
Son caractère. cela étonne et semble d’abord
en contradiction avec la na-
ture de l’homme. Marot n’est
ni un catholique fervent, quoi qu'il en dise, ni un par-
tisan déclaré de la Réforme. Il est surtout indifférent,
et le sentiment. religieux, son œuvre le prouve, ne fut jamais profond chez lui. Seulement, Marot est léger.
Sur le printemps de ma jeunesse folle,
Je ressemblois l’arondelle qui volle
Puis çà, puis là ; l’âge me conduisoit, Sans peur ne soing, où le cœur me disoil.
Il est resté toute sa vie ce qu'il était sur son printemps. Dans cette cour de Marguerite, où les opinions étaient très libres, il dut commettre plus d’une impru-
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dence. Entraîné par sa vive humeur et ignorant les habiletés de la diplomatie théologique, il se dénonçait lui-même : le poète paya pour lés docteurs.
Mais la même légèreté, qui nuisit à l'homme, servit le poète. Elle lui permit de traverser de dangereuses influences, sans être gâté par elles ; en dépit des exemples paternels et de l’enseignement. de la Sorbonne, il garde son originalité ; et lorsqu'il paraît à la cour, il s’y trouve tout de suite au premier rang. Marot doit beaucoup à la cour, qu’il appelle « sa maîtresse d’école ». De son côté, il avait tout ce qu'il fallait pour être « le poète des princes » : la souplesse d’un talent qui se trouve prêt pour tous les événements, l’ingéniosité qui tire parti de toutes les circonstances, la fantaisie qui amuse, surtout la facilité d'humeur. Tandis que l’infortune arrache à un Villon des accents venus du cœur, Marot, dans la prison ou dans l'exil, conserve assez de liberté d'esprit pour railler ses propres mésaventures,
Aussi, médiocre dans l’élégie, agréable sans plus dans la ballade et le rondeau, détestable dans la poésie :
sacrée (Psaumes, Oraisons), supérieur dans l’épigramme, Marot excelle dans l’épitre badine, Il est ici créateur, et dans ce genre personne ne l’a surpassé. Parmi ses épîtres, trois surtout sont célèbres. L'Epiître à Lyon Jamet, où il demande à son ami de lui rendre le service que jadis le lion rendit au rat. La fable qu'il lui conte à ce propos est charmante, pleine de détails d’une naïveté, d’ailleurs plus apparente que réelle, et où il entre beaucoup de malice. C’est le rat qui
Son talent. Ses « Épttres ».
s’eschappe vistement, Puis meit à terre un genouil gentement t EL en ostant son bonnet de la teste A mercié mille fois la grand beste, Jurant le Dieu des souris et des rats Qu'il lui rendroil..,
C’est le lion qui jette à la « povre verminière » cette réponse dédaigneuse :
Va te cacher, que le chat ne te voie.
L'Epitre au Roy pour le délivrer de prison, où il conte comment «trois grands pendards » vinrent l’arrêter,
Et l’ont mené ainsi qu'une épousée,
Non pas ainsi, mais plus roide un petit.
L’Epitre au Roy pour avoir été dérobé, d’où l’on a retenu ce portrait du « valet de Gascogne »
Gourmand, ivrongne et asseuré menteur,
Pipeur, larron, jureur, blasphémateur,
Sentant la hart de cent pas à la ronde, Au demeurant le meilleur fils du monde.
Marot dans ses épîtres a poussé à sa perfection l’art du badinage qui consiste à dire joliment les choses, conter avec malice, demander sans en avoir l'air, et se faire pardonner ses railleries en se moquant de soimême : c’est précisément l’art de Marot. Ajoutez l’urbanité du ton, une élégance sans affectation, une langue toujours claire. Si Marot a manqué d’ampleur et d’élévation, du moins il a su être le premier de nos poètes hommes d'esprit. Aussi le dix-septième siècle, si sévère pour de plus grands poètes, Jui a-t-il été indulgent ; les poètes continueront, longtemps après Marot, à cultiver
le « genre marotique ».
La poésie de Marot est celle Les contemporains de d’une époque de transition. Marot. Saint-Gelais. Dans ses premiers essais, Thomas Sibilet. le poète fait encore accueil à l’allégorie chère au moyen
âge. Dans ses meilleures pièces, il sacrifie aux défauts du temps : le goût de l’allitération, du jeu de mots, des puérils artifices de rime. L’Epître à Lyon Jamet a pour point de départ un calembour ; et c’est dans une pièce
- sérieuse, élégiaque même, que nous trouvons ces Yers :
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Cognac s’en coigne en sa poitrine blesme :
Romorantin sa perte rememore, Anjou fait iou, Angoulesme est de mesme.
En même temps, on sent passer dans cette poésie le souffle de la Renaissance : Marot a traduit Virgile et Ovide, il les a imités quelquefois avec bonheur, et l’épitre est un genre emprunté à l’antiquité.
Mêmes tendances chez les contemporains de Marot. À vrai dire, Marot n’a pas eu de disciples : son caractère n’était pas celui d’un chef d'école, et il n’y a pas,
{7 à proprement parler, d'école de Marot. Mais plusieurs
| te
parmi ses contemporains ont conçu de la même manière que lui la poésie et. le rôle du poète. Tel Mellin de Saint-Gelais (1491-1558), grand faiseur de petits vers de cour, de sonnets amoureux et d’épigrammes très libres. Il y a dans ces pièces « fugitives », beaucoup d'’élégance et un heureux sentiment de l’harmonie. Par malheur, l’affectation et la mignardise viennent tout gâter. Mellin de Saint-Gelais s’efforça de s'opposer aux progrès de l’école qui allait renouveler la poésie ; il fit sentir « sa tenaille » à Ronsard, et finalement il se rallia.
En 1548, Thomas Sibilet résuma les idées de ces poètes. Son Art poélique, écrit en prose, est le programme d'écrivains qui n’ont pas de théories. Il indique les genres alors en usage : épigramme, rondeau, ballade, chanson, chant royal, épître, élégie, dialogue, coq-à-l’âne, blason, complainte, et cite Marot et Saint-Gelais comme modèles. Il définit les rimes concaténée, annexée, fratrisée, enchaînée, senée, couronnée, couronnée annexée : « ces sucrées douceurs et miellées confitures desquelles l: poëme, le vers et la rime sont parfois afriandis ». Mais aussi, il constate que certains genres, comme le lai et le virelai, sont tombés en désuétude, que te autre, comme le sonnet, est « fort usité et bien reçu pour sa nouveauté et sa grâce ». Il demande au poèts « la parfaite connaissance des langues grecque € latine ». I] l’invite déjà à composer des odes « sur l patron des odes de Pindarus, poète grec, et d’'Horace latin » ; à tenter même le « grand œuvre », c'’est-à-dir:
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le poème épique, « au miroir d'Homère et de Virgile ». C'était pressentir la venue de l’école nouvelle, et accepter par avance la réforme poétique.
Quelques écrivains prépaz rèrent, d’ailleurs, cette ré- L'Ecole lyonnaise, forme de la poésie. On appela leur petit groupe l’Ecole lyonnaise, du nom de la ville où ils habitaient pour la plupart. Cité commerçante et industrielle, Lyon devint, vers la fin du xv° siècle, un centre littéraire important. Les réfugiés italiens, qui appartenaient aux plus nobles familles, y apportèrent le goût des arts avec la mode du pétrarquisme. Et si l’on ajoute que les Lyonnais se sont toujours distingués par . leur ardent mysticisme, on comprendra qu’il se soit formé là un petit cénacle, digne de retenir notre attention. - Il y eut beaucoup de femmes dans cette école de poètes : Claude Perronne, Jeanne Gaillarde, Pernette - au Guillet, Claudine et Jeanne Scève, Louise Labé. Cette dernière, qui fut surnommée « la Belle Cordière » et - dont l'existence aventureuse a fait l’objet de maint récit, semble avoir surpassé toutes ses rivales. II nous est parvenu d'elle trois élégies et vingt-quatre sonnets remarquables par la sincérité d’accent qu’elle apporte - à l’expression de l’amour.
- Maurice Scève, le compatriote et l’ami de Louise Labé, est un auteur bizarre. Ce dévot de Pétrarque, qui célébra des cérémonies païennes autour du tombeau de là - fameuse Laure, a publié un recueil d’élégies, Délice, objet de plus haute vertu (1544) et un poème descriptif, le Microcosme (1560) qui déconcertent par un étalage - de pédantisme scientifique et une affectation d’obscurité prétentieuse. Mais Maurice Scève a le sentiment du grand art ; il professe l'horreur du vulgaire. Et Joachim du Bellay avait conscience qu'il saluait un précurseur, lorsqu'il disait dans un sounet de l'Olive à l’auteur de
Délie :
Cygne nouveau, qui voles en chantant Du chaud rivage au froid hyperborée,
Si de ton bruit ma lÿre enamourée
Ta gloire encor né va point racontant, J'aime, j’admire et j’adore pourtant
Le haut voler de ta plume dorée.
RÉSUMÉ
57. Le xvi° siècle opère une rupture complète avec le moyen âge et son esprit. Deux faits principaux arnènent ce profond changement : les guerres d'Italie et le développement de l'imprimerie. Deux grands mouvements dominent l’ère nouvelle : la Renaïssance qui apporte, avec de retour à l'antiquité et l'apparition de l’humanisme, le sentiment de l’art, et la Réforme qui apporte, avec le recours au sentiment personnel, le libre examen et l’individualisme.
58. Le vocabulaire d'une surabondance indigeste, contient des mots empruntés directement au latin, ou importés d'Italie et d’Espagne, ou encore appartenant | aux dialectes provinciaux.
59. La grammaire est flottante. Les grammairiens essaient de constituer à priori la grammaire française d’après la grammaire latine, au lieu de comprendre que là aussi l’usage est le souverain maître.
60. Dans la première moitié du xvi° siècle, la poésie est représentée d’abord par l’école pédantesque des Grands rhétoriqueurs, puis par Clément Marot (1497-1544). Valet dé chambre de Marguerite d’Angoulètne, Marot est constamment protégé par François FL. Mais, soupçonné de sympathie pour les idées de là Réorme, il est plusieurs fois accusé et forcé de chercher un asile hors de France.
61. La poésie, à laquelle l’école qui suivra reprochera d’être terre à terre, prend ses sujets dans la vie quotidienne. Poésie claire et facile dont lé charme est fait d'esprit et de fantaisie. Marot a créé un genre : celui de l’Épître badine.
62. Mellin de Saint-Gelais (1491-1558), poète de cour, nous intéresse surtout par sa lutte avec Ronsard et son école.
63. On voit par l’ « Art poétique » de Thomas Sibilet (1548) que ces écrivains, qui formaient un groupe plutôt qu'une école, n’étaient pas foncièrement hostiles
aux idées de renouvellement poétique. D'ailleurs, vers
fa même époque, l’École lyonnaise, avec la tendre Louise Labé et le bizarre Maurice Seève (1510-1552), prépare la venue de la Pléiade.
LECTURES RECOMMANDÉES
Ouvrages généraux : Sainte-Beuve, Tableau de la poésie française au xvi° siècle. — Burckhardt, La civilisation en Italie au lemps de la Renaissance (trad. française, chez Plon). — Darmesteter et Hatzfeld, Le seizième siècle en France. — Emile Faguet, Le seizième siècle. — Bourcier, La Liltérature de cour sous Henri II, — Brunetière, Histoire de la liliéralure française classique, Tome I (Delagrave). — Edmond Huguet, Diclionnaire de la langue française au xvi® siècle (Champion).
TEXTES A CONSULTER
Marot (éd. Jannet, éd. Guiffrey). — Mellin de Saint-Gelais : (éd. Blanchemain). — Louise Labé (éd. Charles Boy). — Maurice Scève (éd. de Lyon).