‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 51 sur 294 · Léger · texte numérisé non relu

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LA PLÉIADE. 139 Jui fait un crime d’avoir interrompu la suite de la littérature française en brisant avec notre vieille poésie : or cette poésie était épuisée, à bout de sève, désormais condamnée à la stérilité, Pas davantage la Pléiade n’a prétendu introduire chez nous un langage bariolé de grec et de latin : Ronsard est d'accord avec Du Bellay pour donner ce conseil : « Use de mots purement françois ». Ce qu’on reprocherait plus justement à la Pléiade, c’est d’avoir cru qu'il était au pouvoir d’un homme ou d’ünñe école de refaire une langue : elle ignore que le dévéloppeinent du langage échappe aux initiatives individuelles. Elle à trop de confiance dans l’artifice et dans les recettes de métier. Sa plus grave erreur est enfin d’avoir considéré la poésie comme un art qui s'adresse à une petite élite de lecteurs et peut rester fermé à l’ensemble du public. Ecole de poètes nés dans les rangs de l’aristocratie, la Pléiade transporte dans sa conceptiou de la poésie l’orgueil et les dédains aristocratiques. Du Bellay conseille à l'écrivain de « fuyr ce peuple ignorant, peuple ennemy de toüt rare et antique savoir ». Se contenter de peu de lecteurs : aucun précepte n’a été

plus souvetit répété dans la Pléiade. Du Bellay écrit

Rien ne me plait, fors ce qui peut déplaire Au jugement du fude populaire,

Aucune tendance n’est aussi plus dangereuse. La poésie, pour plaire à ces initiés, perdra sans doute ce - qu’elle pouvait avoir de commun et de terre à terre ; mais elle risque en même temps de se priver de ce qu’elle devrait avoir de vivant et de profondément humain : elle devient factice, elle s’étiole.

Ces réserves faites, il faut

reconnaître aue nous devons

Ce qu’on lui doit. beaucoup aux écrivains de la Pléiade, Nul ävant eux ne

s’élait avisé que, pour écrire

en vers, il fallût un don spécial. Nul n'avait su dire que ce doi devait être confirmé, développé, cultivé par

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l'étude. Les premiers ils abordent la poésie avec une sorte de terreur sacrée et se font de 1e art une magnifique conception.

« Qui veut voler par les mains et les bouches des hommes doit longuement demeurer en sa chambre ; et qui désire vivre en la mémoire de la postérité, doit, comme mort en soy mesmes, suer et trembler maintesfoys ; et autant que notz Poëtes courtisans

boyvent, mangent et dorment à leur ayse, endurer de faim, de soif et de longues vigiles. »

Nous leur devons une éclosion de poésie lyrique telle qu'il faudra, pour en retrouver l’équivalent dans notre littérature, attendre jusqu’au début du dix-neuvième siècle.

Encore ne suffit-il pas de s’en tenir aux œuvres ellesmêmes de Ronsard et de ses disciples ; il faut comprendre en outre que cette réforme en consacrant chez nous l’avènement de l’humanisme a rendu possible Ia formation de l’idéal classique. Le xvn° siècle, en médisant de la Pléiade, se montre ingrat et méconnaît ses propres origines. S'il se sépare de Ronsard et de ses amis sur quelques points, il reprend pour son compte leurs principaux enseignements. Il a le même respect de l'antiquité ; il professe la même théorie de l’imitation ; et les genres qu'il a portés à la perfection sont ceux que Du Bellay souhaitait de voir ressusciter. La date du manifeste de la Pléiade a, dans l’histoire de notre poésie classique, la valeur d’une date de naissance.

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