BLAISE DE MONTLUC
(d’après une gravure du xvi® s.).
Terrible visage anguleux : l’homme de fer dont la vic ne fut que batailles et cruelles rigueurs.
rible défenseur : il l’avoue avec sa franchise accoutumée. En terminant son quatrième livre, il dit : Je vais commencer à écrire les combats où je me suis trouvé
durant les guerres civiles, durant lesquelles il m’a fallu contre mon naturel user non seulement de rigueur, mais de cruauté.
Le mot est malheureusement juste. Les cruautés du catholique Montluc n'ont d’égales que celles du protestant des Adrets.
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Montluc n’est pas un écrivain : il se garde de vouloir faire l'historien, car « il serait bien empêché, et ne saurait par quel bout s’y prendre... » Homme d'action, il a pris la plume « sur ses vieux et derniers jours », parce qu’une arquebusade, reçue au siège de Rabastens et qui l’a défiguré, le condamne à la retraite. Mais il s’arrangera, en écrivant le « discours de sa vie », pour faire encore son métier de soldat. Ce qu'il se propose, en effet, c’est un but d'utilité pratique. Il veut que ses exemples et son expérience profitent aux jeunes gens el aux capitaines qui le suivront. Il donne des leçons, il enseigne. De là, un ton doctorat ; de là aussi, en partie, la complaisance avec laquelle il se met au premier plan et se propose pour modèle.
Cette absence complète de culture littéraire chez Moutluc explique que les récits des Commentaires (1577) soient tout à fait sans art. Pas de composition et presque pas de style. Montluc ne s’embarrasse ni de la grammaire ni de la syntaxe : sa plume est brusque, inégale, incorrecte. I écrit moins qu'il ne cause. Mais, c'est un causeur spirituel, entraînant, et qui amuse par ses fanfaronnades. Un contemporain le caractérisait justement, en parlant de son style « soldatesque, entremêlé du langage de Gascogne ».
Pierre de Bourdeille (Péri-
gord), abbé de Brantôme
Brantôme. (1534-1614), mais abbé qui
ne reçut jamais les ordres,
est encore un soldat. Il à
voyagé et s'est battu un peu partout : en Italie, en Fspagne, en Afrique, en France dans les guerres civiles. Er 1584, il pensait sérieusement à passer au service de Philippe IF, lorsqu'il fit une chute de cheval qui le mit au lit pour quatre ans. C’est alors qu’il se fait auteur et raconte ce qu'il a vu et entendu dire. Ses ouvrages Vies des hommes illustres et des grands capitaines, et Vies des dames illustres n’ont d’ailleurs pas été publiés de son vivant, el n'ont paru Complètement qu'en 1665.
TRADUCTEURS. ÉRUDITS. HISTORIENS. ea
Les Vies de Brantôme sont pleines de « contes, discours, histoires et beaux mots » qui en font une mine
précieuse. Elles sont non moins pleines de détails licencieux, que l’auteur rapporte sans scrupule.
Brantôme manque abso- Jument de sens moral. Il
- à aussi peu de jugement :
les plus petites causes lui semblent suffisantes pour expliquer les faits, et il s'y arrête. Il n’approfondit pas une idée, n’aperçoit de ses personnages que les côtés extérieurs et superficiels, inc a pable
- d’ailleurs de composer
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un portrait d’ensemble.
Il n’a aucune. préoccupa- Lion littéraire : il lux arrive de corriger une erreur de fait, jamais une faute de français. Eui non plus, il n’écrit pas, et il bavarde plutôt qu’il ne cause. Il abaisse lPhis- Loire au niveau du commérage.
Les écrivains scientifi-
ques.
Brant ME (d’après une. gravure du xvr° s.).
Figure d’officier suballerne, presque. de. valet de chambre.
Grandes oreilles, l'œil attentif mais. le: regard sans pénélra- Lion. Conteur des ane:dotes qui circulent, et collectionneur des bons mots d'autrui.
Dans le tableau des progrès de la prose française au xvi® siècle, une large part doit être faite aux écrivains scientifiques. Des artisans, des
naturalistes, des médecins, se donnent à tâche d’exposer au lecteur français les résultats de leurs études ou de leurs découvertes. Obligés de se créer une langue pour L'expression d'idées jusque-là réservées au latin, ils
Lis
Ton. lens ” À à be.
1 US LE XVIe SIÈCLE.
ont contribué pour une large part à l’enrichissement du vocabulaire.
Au premier rang, il faut
mettre Ambroise Paré (1510-
Ambroise Paré. - : 1590) l’illustre promoteur de
la science chirurgicale en
France. Né au Bourg-Hersent,
près de Lawal, il fit de fortes études à l’Hôtel-Dieu de
AMBROISE PARÉ (d'après une gravure du xvi°s.).
Ge portrait de l’illustre chirurgien respire l'énergie, le sérieux, le sens profond de la responsabilité, tout ce que traduisent ce regard droit, pénétrant qui fouille et sonde et, sous la moustache dédaigneuse, cette bouche pleine de pitié.
Paris, suivit nos armées en Italie, devint le chirurgien d'Henri Il, puis de Charles IX et de Henri- IH Les Œuvres diverses d’Ambroise Paré contiennent des écrits de deux sortes. Dans ses écrits techniques, — tels que Méthode de lraicter les playes faictes par
hacquebutes et aultres Bastons à feu. Dix livres de chirurgie avec le magasin des instruments nécessaires à icelle, — il apporte à décrire les opérations une précision qui, aujourd’hui encore, fait l’admiration des spécialistes. Dans son Apologie et traité contenant les voyages faicts en divers lieux, il se fait son propre biographe et conte en un style vif et coloré les événements auxquels il a pris part, notamment le siège de Metz par Charles Quint, où il eut une admirable conduite.
Bernard Palissy (1510-1589)
est une des figures les plus
Bernard Palissy. originales, mais aussi les
plus attrayantes de ce xvi°
siècle si riche en types d’un
puissant relief. D'origine rustique, tenant de tout près
à cette terre qu'il allait si pieusement manier, artisan,
artiste, savant, ce potier saintongeois est de surcroît
un écrivain de race. D’abord peintre verrier, comme il
faisait en cette qualité son tour de France, un hasard, la
vue d’une maïolique italienne, l’incita à chercher le
secret de l’émail. Ce fut seulement après seize années de
recherches et de luttes héroïques qu’il parvint à décou-
vrir le procédé qui lui permit d’exécuter ses charmantes « rustiques figulines ».
Nous avons de lui deux livres pleins d’idées neuves où, par « demandes » et « réponses », sous forme de dialogue entre « Pratique » et « Théorie », il expose ses inventions et hasarde des hypothèses fécondes. Ce sont la Recepte véritable par laquelle tous les hommes de France pourront apprendre à augmenter et multiplier leurs thrésorst et les Discours admirables de la nature des eaux et fontaines (1580). Les lettrés sont charmés par sa verve de conteur, le sentiment profond qu'il éprouve en face de la nature, et l’éloquence avec laquelle il décrit ses souffrances et ses luttes du temps où il cher. chaït le secret de l’émail, comme par la fraîcheur de la langue, le pittoresque du style, la grâce de l’imagi-
1. Les titres romplets n'ont pas moins de douze ou quinze lignes,
218 LE XVIe SIÈCLE.
nation. Les savants admirent que cet « ouvrier de terre », comme il s'appelait lui-même, ait émis des vues si pénétrantes sur la formation du cristal, Ja puissante action des sels, la présence des coquillages dans
BERNARD PATISSY
(Portrail modérne d’une gravure du xvi°s.).
L'auteur des Rustiques figulines, le potier Palissy, est bien autre chosé qu'un maître émailleur. Ge paysan de l’Agénois est un chercheur acharné à arracher ses secrets à, la nature. Tel nous le
montre ce portrait, à vrai dire moderne et romancé, figure d’apôtre, d’autodidacte et de martyr de l’idée.
les continents et l’origine des fossiles, ouvrant les voies à la science géologique.
Enfin il faut faire une place
à Olivier de Serres (1539-
Olivier de Serres. 1619), pour son Théâtre d’a-
griculiüre et ménage des
| champs (1600). C’est un traité pratique, où ce gentilhomme campagnard à résumé
TRADUCTEURS. ÉRUDITS. HISTORTENS. 219 l'expérience acquise dans son domaine de Pradel en Vivarais. Ecrit dans une langue claire et élégante, il mit l’agronomie à la portée de tous et eut grand succès parmi tous ceux qu'intéressail fa vie des champs.
RÉSUMÉ
95. Le xvr° siècle, passionné pour les œuvres de l’antiquité, devait s'appliquer à les traduire, Jacques Amyot (1513-1593) a donné une traduction des « Vies des hommesillustres » (1558) et des « Œuvres morales » (1572) de Plutarque dont l’immense et durable succès aura une influence considérable sur notre littérature.
96. Amyot, tout en se bornant à traduire, fait une œuvre originale. Son style, auquel on peut seulement reprocher de n'être pas assez le style de Plutarque, à par-dessus tout une saveur de bonhomie et de naïveté,
97. L'érudition du xvi° siècle est très confuse et mêle souvent la fantaisie à la science. Ainsi fait Jean Le Maire de Belges, qui dans ses « Illustrations des Gaules » (1509-1513) résume la légende des origines troyennes de la France.
98. Mais Étienne Pasquier (1529-1615) dans ses « Rechérches de la France » (1561) et Claude Fauchet (1529-1601), ont fait œuvre d’érudition solide et montré un souci de notre ancienne littérature que, depuis, on a trop souvent perdu.
99. À côté du latiniste Dolet, de l’hébraïsant Vatable et de l’helléniste Budé(1467-1540), les Estienne servent les lettres par leurs livres savants autant que par leurs travaux d’imprimeurs. Henri Estienne (1528-1598), dans trois traités importants, a défendu le français contre l'invasion de l'italien.
100. Les ouvrages d'histoire n'ont qu’une médiocre valeur littéraire, mais les Mémoires sont pleins de vie et de relief. François de la Noue (1531-1591) dans les « Discours politiques et militaires » (1587) s'impose par sa gravité ; Blaise de Montluce (1502-1577), dans ses « Commentaires » (1577) nous plaît par une brusquerie toute militaire.
101. Quant à Brantôme (1534-1614), dans ses « Vies des capitaines illustres » et dans ses « Vies des dames illustres », il réduit l’histoire à n'être qu’un recueil d’anecdotes.
102. Enfin, les savants eux-mêmes, soucieux de se mettre à la portée de tous, font œuvre de littérateurs. Ambroise Paré (1510-1590) dans ses « Œuvres diverses », Bernard Palissy (1510-1589) dans sa « Recepte véritable » et ses « Discours admirables », Olivier de Serres (1539-1619) dans son « Théâtre d’agriculture » exposent sur la chirurgie, sur l’art, sur l’agriculture le résultat de leur expérience et émettent des théories que ne dédaigne pas la science moderne.
LECTURES RECOMMANDÉES
De Blignières, Essai sur Amyot et les traducteurs français du xvi® siècle. — Sainte-Beuve, Lundis t. IV. — Normand, Montluc. — Courtault, Blaise de Montlue. — Hauser, François de la Noue. — Sayous, Les écrivains de la Réformation. — Ernest Dupuy, Bernard Palissy. — Louis Audiat, Bernard Palissy.
TEXTES A CONSULTER
Etienne Pasquier (L. Feugère), — La Noue (Collection Pelitot et Michaud). — Montluc (De Ruble, Société de l’histoire de France). — Brantôme (L. Lalanne, Jbid.) — Ambroise Paré (J.-F. Malgaigne). — Bernard Palissy (Editions Anatole France et Fillon).
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