‹ Histoire de la littérature, françaiseChapitre 105 sur 323 · II. — La Rochefoucauld (i · texte numérisé non relu

II. — La Rochefoucauld (i

Vie. — 11 faut distinguer deux périodes dans la, vie de La Rochefoucauld : la première pendant laquelle il veut être et croit être un politique d'action; la seconde, où, déçu de ses ambitions, il écrit d'abord ses Mémoires, puis ses Maximes.

François VI, prince de Marcillac, puis, à la mort de son père, duc de La Rochefoucauld, appartenait à l'une des plus grandes familles de France, famille alliée aux rois. Son père était duc et pair, gouverneur du Poitou, et fut disgracié par Richelieu. Élevé probablement à la campagne, François de La Rochefoucauld dut travailler avec un précepteur, sans fréquenter ni collège ni Université ; et l'on pense qu'il ne fit pas de fortes études. A seize ans, il prend les armes ; il devient mestre de camp du régiment d'Auvergne ; de 1635 à 1648, il se bat bravement et il est blessé. Vers la fin du ministère de Richelieu, il sert, en galant chevalier, Anne d'Autriche alors en disgrâce; il va jusqu'à se mettre dans un complot ourdi par M'"'' de Chevreuse, pour enlever la reine, et il se fait enfermer à la Bastille, puis exiler dans ses terres. De 1642 à 1648, il vit dans son château de Verteuil. La Fronde séduit son humeur romanesque. Il s'y mêle

(1) Sur le chevalier de Méré, cf. Sainte-Beuve, Derniers Portraits; (,. Lan- SON, Choix de lettres du dix-septième siècle, p. Hii.

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avec une témérité où il entre beaucoup d'orgueil et non moins de passion pour les beaux yeux de M™® de Longueville. Il ne retire de cette équipée qu'une blessure, dont il faillit perdre la vue, et une nouvelle expérience de l'ingratitude humaine. Après une retraite volontaire de trois ans, il revient à Paris, en 1656. C'était le plus beau moment peutêtre de la société française. Si l'hôtel de Rambouillet avait quelque peu dégénéré, d'autres salons s'étaient ouverts, ceux de M"« de Scudéry, de M™« de la Fayette, de M™*' de Sablé, etc. C'est chez M^^ de Sablé que La Rochefoucauld fréquente le plus volontiers; c'est là qu'il compose ses Maximes, dont la première édition paraît en 1665.

La Rochefoucauld fut durement éprouvé par la mort d'un de ses fils, tué en 1672 au passage du Rhin. L'influence de M'"^ de la Fayette, succédant à celle de M™« de Sablé, semble avoir adouci peu à peu la misanthropie du duc vieillissant. Il revoit et corrige ses Maximes, qui lui acquièrent une réputation universelle. Pressé de se présenter à l'Académie française, il refuse. Il meurt, assisté par Bossuet, le 17 mars i680.

Son caractère. — Nous avons de La Rochefoucauld un portrait, fait par lui-même, portrait un peu « avantageux » pour le physique, mais qui, pour le moral, contient des aveux intéressants. — La Rochefoucauld se déclare mélancolique, peu ouvert; il aime la conversation, surtout celle des femmes ; il a des passions douces, mais il est peu sensible à la pitié (1). Il faut compléter ce portrait par celui que le cardinal de Retz lui a malignement consacré : « 11 y a toujours eu duye ne sais qiwi en M. de La Rochefoucauld... Il a toujours eu une irrésolution habituelle... Il n'a jamais été guerrier, quoiqu'il fût très soldat ; il n'a jamais été par lui-même bon courtisan, quoiqu'il ait eu toujours bonne intention de l'être. Il n'a jamais été bon homme de parti, quoique toute sa vie il y ait été engagé... » (2). D'après Retz, ennemi clairvoyant, La Rochefoucauld aurait donc été surtout un irrésolu : et l'irrésolu devient très vite un misanthrope, parce qu'il on

t;îi. I.l I Ir.KA I I Hh l'ItA.Ni MM-

vont à autrui île sa timidité, et qu'il croit plus à la méclianceté des autres quù son propre manque de volonté. Mais l'irrésoltt est souvent très intelligent; les sots n'hésitent jamais.

Les Mémoires (1662). — La Rochefoucauld avait écrit la plus grande partie de ses M ('moires à Verteuil, après la Fronde. Il sortait désabusé, et même irrité, de cette mésaventure. Aussi faut-il chercher dans son récit, où il ne parle guère des événements que par rapport à lui et à ses amis, moins un complément qu'une contre-partie des Mémoire fi du cardinal de Retz. La Rochefoucauld est un grand seigneur trop poli, pour avoir ce style brusque et primesautier qui fait de Retz un émule de Saint-Simon. Mais il a une égalité distinguée et une finesse psychologique qui, dans les portraits (1), annonce l'auteur prochain des Maximes. — Des éditions tronquées et fautives des Mémoires de La Rochefoucauld })arurent seules de son vivant, à Rouen et en Hollande. Après sa mort, on en publia des fr.agments authentiques, mais encore mêlés à d'autres mémoires. Enfin, c'est de nos jours (IS74). que l'édition des Grands écrivains (liai,cheiXe) nous en a donné le texte définitif.

Gomment La Rochefoucauld a composé ses Maximes. Les éditons. — En 1656, quand La Rochefoucauld revint à Paris, M»"^ de Sablé habitait place Royale (place des Vosges). Elle avait été mêlée à la Fronde. Mais son humeur politique s'était assagie; elle n'était plus que malade imaginaire, excellente maîtresse de maison, et femme d'esprit. Son salon réunissait des hommes de lettres, des savants, des théologiens et de grandes dames : l'abbé Esprit, l'abbé d'Ailly, le jurisconsulte Domat, la maréchale de Schomberg (W^^ de Hautefort), M. et M'"^ de Montausier, la comtesse de Maure, la duchesse de Longuevilie, etc. En 1659, M""® de Sablé se retira au faubourg Saint-Jacques, dans un hôtel attenant à Port-Royal. Les habitués de son salon en apprirent vite le cJiemin, et plusieurs de ces messieurs l'honorèrent de leur présence : on y vît Arnauld, Pascal et Nicole.

(1) Morceaux choisis, i"' cyc.U\ p. -Id'i.

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l'haqut; salou avait son (jientr nu s-d manie. Chez la. Grandtî Mademoiselle, qu. faisait dus purtrait^; chez M'"^ de Sablé, (U;s maximes. Ox\ propoBuit une opinion, siir un sujet de luoralp cQurautQ ; chaque invité la discutait. Puis on s'exerrait, entre deii+x séances, à. mettre par écrit son sentiment, et à, lui donner untou^^bref et piquant. Tous s y appliquèrent. C'est ainsi qu'on vit paraître plus tai'd les Maxirnea de )/"^« la marqmsti de Sablé^ publiées par l'abbé d'Âilly qui y ajoutii les sienne»; celles de l'abbé Esprit; celles de Domat) de Mqré, etc. Tqus y réussirent plus ou raoin*^. La Rf)cheioucauld y réussit mieux que les antres, voilà tout.

lya première édition des Muximi'ii parut en Ifjtiô, sans nom d,'auteur. Elle était précédée d'un />««6'owr* (longtemps attri^ bué à Segrais) (1).

La morale des Maximes. — Quand on a lu quelques-unes des maximes de M™« de Sablé, de l'abbé d'Ailly, de l'abbé Esprit, etc., on n'est plus du tout surpris ni scandalisé par la morale de La Rochefoucauld, et Ton- juge que c'est peutêtre une naïveté qued« se creuser la tête pour expliquer, par la vie et par le caractère de l'auteur, une philosophie qui était commune à toutunsalon. D'autre part, quand onvoit, d'édition en édition, La Rochefoucauld lui-même atténuer et adoucir sa théorie de l'amour-propne (autrement dit, y renoncer), on est amené à penser qu'il n'y tenait guère, et qu'il est bien inutile de construire de beaux raisonnements ou de faire de la vertueuse éloquence pour réfuter un philosophe qui s'est déjugé lui-même.

Mais enfin, puisque le nom de La Rochefoucauld est resté attaché- à un système, dont il a, mieux que les autres, formulé les préceptes et les considérants, nous devons l'exposer brièvement et le discuter, sans oublier qu'il nous faut le prendre dans la première édition.

(1) Cette première édition conipreuaU Mù, maximes. — Dans la seconde (1666) plusieurs maximes avaient été supprimées; on n'en trouvait plus que 302. ~ Eu Î674, troisième édition : 341 maximes. — En 1675, quatrième édition : ^IS.maximes. — La cinquième édition (1678), la dernière revue par l'auteur, contient 504 maximes. — Aujourd'hui, c'est le texte de 1678 que l'on réimprime. Ou le fait suivre de Réflexions diverses, dont quelques-unes avaient déjà paçu en 1731, d'après un manuscrit conservé par la famille de La Rochefoucauld, au château de la f(oche-Guyoo.

Le fond de ce système est résumé dans la maxime n" 171 : « Les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer. » — Et voici quelques applications : N« 17 : t La modération des personnes heureuses vient du calme que la bonne fortune donne à leur humeur. » — N" 78 : « L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir l'injustice. » — N*> 122 ; « Si nous résistons à nos passions, c'est plus par leur faiblesse que par notre force. » — N» 138 : « On aime mieux dire du mal de soi-même que de n'en parler point. » — N" 149 : « Le refus des louanges est un désir d'être loué deux fois. » — N» 200 : . La vertu n'irait pas si loin, si la vanité ne lui tenait compagnie (1). » — N« 248 : « La magnanimité méprise tout pour avoir tout... » Bref, ce que le monde, ce que nous-mêmes nous prenons pour des vertus, n'est que vices déguisés : l'amour-propre, au sens d'amour de soi, nous donne le change sur les motifs de nos actions (2).

Cet amour-propre, c'est ce que Spinoza appellera : « la tendance de l'être à persévérer dans l'être ». C'est une condition de notre existence physique et morale. Et nous avons beau faire, cette loi est fatale ; elle est à l'homme moral ce qu'est la pesanteur ou l'attraction dans le monde physique ; elle crée l'équilibre social. Mais alors, faut-il conclure au déterminisme, à l'absence de toute liberté, ou à la légitimité des égoïsmes féroces? La conclusion serait exagérée. Car voici comment on peut raisonner : — a) Rien ne romprait davantage J'équilibre de la société que le déchaînement des és^o'ismes. La vertu, au sens de sacrifice de soi, est un élément nécessaire, une des deux forces qui maintiennent l'univers moral. — b) Nier ^que cette vertu existe, c'est nier un fait. Mais elle n'est jamais absolue, ni pure. Elle ne peut l'être, parce que nous sommes des êtres bornés, finis, et en même temps des êtres qui veulent vivre et ne peuvent entièrement abdiquer ce désir ni ce besoin. — c) De quelle nature sera donc la vertu humaine? Elle entrera, pour une part p'us ou moins grande, dans nos motifs d'action. Et cela suffira pour nous donner du mérite^ parce qu'il nous faut un

(1) Cette maxime est commentée dans Morceaux choisis, 2« cycle, p. UUi.

(2) Morceaux choisis, 1" cycle, p. 166; — Jd., 2« cycle, p. UUl.

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rllort sur nous-mêmes, pour abandonner si peu que ce soit dv, nos tendances naturellement égoïstes. — d} La Rochel'tucauld raisonne donc d'une façon spirituelle, mais naïve t courte, quand il démasque les vices qui expliqw.jit nos prétendues vertus. Le vrai devoir du moraliste était plutôt de nous apprendre quel est le degré de vertu qui entre dans telle ou telle de nos actions, et comment nous devons faire j)our monter d'un degré inférieur à un degré supérieur. Il pouvait chercher, à évaluer la vertu et le vice, à les doser pour ainsi dire; et cette chimie morale serait instructive. — é) 11 aurait dû surtout nous apprendre à établir une hiérarchie entre les motifs. Ainsi, il écrit : « La vertu n'irait pas si loin si la vanité ne lui tenait compagnie. » Mais qu'entendil par cette vanité^ Est-ce la satisfaction intime que donne la vertu? Est-ce, chez un enfant, le désir de contenter ses maîtres? chez un soldat, le désir de contenter ses chefs, ou d'être récompensé? Est-ce, chez une dame quêteuse, la satisfaction de se montrer en public? Vous conviendrez que voilà des motifs très différents. Les uns sont mesquins; les autres comportent tout de même une part de sacrifice, puisqu'il faudra que l'enfant travaille, que le soldat expose sa vie, etc. De sorte que la vraie leçon à donner aux hommes est peut-être de leur dire : « Votre nature est si bornée que vous ne sauriez être vertueux sans motifs. Mais, du moins, pesez ces motifs d'action, et choisissez ceux qui vous impoî^ent un sacrifice. »

Ainsi, la philosophie de ha. Rochefoucauld est un peu courte et superficielle. Elle nous apprend bien à démasquer autrui; elle ne nous donne aucune règle de conduite. Tout de même, elle nous enseigne quelque chose, et nous allons enfin trouver son utilité. La plupart des moralistes analysent nos vices ; or, nous savons bien que le mal est le mal, et qu'il faut l'éviter. La Rochefoucauld s'adresse à ceux d'entre nous qui se croient vertueux; il leur dit : c Vous vous imaginez que vous pratiquez la clémence, la modération, la charité, etc. Mais allez au fond de vous-mêmes. Demandez- vous pourquoi, sous quelles influences, et pour qui vous pratiquez cette vertu. Vous découvrirez dans votre cœur des raisons mesquines et honteuses. » Et voilà le grand service que

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peut uoUK iniidrn La RochefoncHuld, Il nous oblige à èipe sincères avec nous-mêmes; à faire nii examen de conscience stTupuleux, et à rougir de nos vices dëffuims. Il combat notre hypocrisk intéi'wun'. C'est par là qu'il esft chTétieTi et janséniste. On ne songe peut-être pas assez que le salon de M"**^ de Sablé avait luie entrée s«r Port-Rr»yal, ei que cette excessive sévérité de la marquise et de ses ami» ressemble beaucoup à celle d'un Saint-Gyran ou d'un Pascal.

L'art dans La Rochefoucauld. — Mais si La Rochefoucauld n'a ^uère fait qu'accepter une philosophie commune à tous les hôtes de M*"*^ de Sablé, il est le seul qui ait su lui donner un tour définitif. Il était né grand écrivain. Rien ne le prouve mieux que les rédactions successives des mêmes niaximes ; il n'atteint parfois que dans la cinquième édition à cette forme exquise et concise qui seule devait le satisfaire (1). Sa préoccupation, peut-être parfois trop visible, est de balancer exactement sa maxime, de lui donner la force d'une antithèse, ou l'attrait d'un paradoxe. Être clair, et en même temps obliger h. réfléchir, tel est son idéal. Le plus souvent, il l'atteint. Rien n'est plus ferme, plus net^ plus limpide qu'une maxime de La Rochefoucauld ; mais, à la satisfaction première que nous a donnée cette clarté, succède l'inquiétude salutaire de l'esprit qui devine le nombre de réflexions, d'exemples, d'objections, que suppose cette affirmation si tranquille. Aussi peut-on imiter les procédés de La Rochefoucauld ; on atteindra rarement à cette concision pleine de choses dont il a gardé le secret.

IIL — La Bi«uyère (164©*^l«9e).

Vie. — On sait fort peu de choses sur la vie de La Bruyère, et il est à cp«ire qu'on sait à peu près tout. Il est né à Paris, en 1645, dans la Cité. Fils d'ua contrôleur général des rente» de la ville, il de"viivtj après avoir fait son droit à l'Université' d'Orléans, avocat a« Parleïnent de Paris. Puis, il acheta, en 1673y un office de trésorier des finances dans la généralités

(1) Lire uli exemple de maxime corrigée dans Morceaux choisis^ 2° cycle, p« 042.

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dp Gnon. Mais il continua i\v vivfo à Pai'iSj on philvm^inthc. tout on roRtant titulairo do sa charge jusqU'isn 108(>. Il s'est point lui-même * vivant dans la solitude de son cabinet' », lisant Platon. S'dpposant à Clitiphon) l'homme d'affaires, (lui ne se laisse pas voir, il dit : « ...Entrez, toutes les portes vous sont ouvertes : mon antichambre n'est pas faite pour s'y ennuyer en

m'attendant ; passez jusqu'à moi sans mo faire avertir...

L'homme de lettres est trivial comme une borne au coin des rues (1) ».

Un contemporain, le chartreux Bpnaventure d'Argonne, et qui ne l'aimaitpoint,commonte ainsi ce passage : « ...Il fautavouehqtie, sans supposer (rantichambre ni de cabinet, on avait une grande commodité pour s'introduire soi-mome auprès do M. de La Bruyère. Avarit qu'il eût un appartement a l'Iiôtel dé... (Gondé). il n'y avait qu'une porto à ouvrir, et une chisinibré proche (in ciol, séparéo on deux par une légère tàpiàSerlt*. Le vent.

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l.A BhCYf;T»F.

t)ortrait lioitit par Sftiiit-.Iofin H RràVé par Drovt'l.

(i) I is (;\H\(.TKiu:s. <'li.i|tilif VI. />^.^' /fffîj.s- lit- fortune.

\'tO LITTKnAïURE FRANÇAISE

t(uij(iurs bon serviteur du pliilosoplie, courant au-devant de ceux qui arrivaient, et retournant avec le mouvement de la porte, levait adroitement la tapisserie et laissait voir le philosophe, le visage riant, et bien content d'avoir occasion de distiller dans l'esprit et le cœur des survenants l'élixir de ses méditations. »

Mais, en 1684, le philosophe^ qui était ami de Bossuet, fut par lui présenté chez les Condé, pour y devenir précepteur du jeune duc de Bourbon, petit-fils du Grand Condé. C'était un jeune homme de seize ans, et La Bruyère ne lui enseigna l'histoire, la géographie et les institutions de la France que pendant deux ans et quelques mois. Il n'y eût pas, je pense, tenu plus longtemps. Le duc avait tous les défauts de l;i famille, hauteur, brutalité, et il ne gagna jamais la bataille de Rocroy.

Vite libéré de cette tâche ingrate, qu'il remplit d'ailleurs à la satisfaction de la famille et de Bossuet, La Bruyère reste à Chantilly comme gentilhomme de M. le duc... Alors, il a des loisirs, et il les emploie à observer et à écrire. 11 allait souvent à Paris, chez le libraire Michallet, pour y voir les nouveautés. Un jour, il tira de sa poche un manuscrit, et dit au libraire : < Voulez-vous me prendre ceci?... Je ne sais si vous y trouverez votre compte ; mais, en cas de succès, le produit sera pour ma petite amie. » Cette petite amie était la tille du libraire, une enfant; et ce manuscrit était celui des (Caractères. La première édition parut en 16SS; elle fut suivie de plusieurs autres; et le libraire y trouva si bien son compte que M"® Michallet eut plus tard une belle dot et épousa M. de Juilly.

Le succès des Caractères valut à l'auteur, comme le lui avait prédit M. de Malézieu, « beaucoup d'approbateurs et beaucoup d'ennemis ». La Bruyère se présenta à l'Académie française en 1691, il ne fut pas élu; il réussit deux ans plus tard, et son discours fit sensation (1). Il préparait la neuvième édition de ses Caractères, et il travaillait, sous l'inspiration de Bossuet, dit-on, à des Dialogues sur le quirtii^me, lorsqu'il mourut subitement à Versailles, le 11 mai ]69r).

(1) Morceaux choUis, 2" cycle, p. ^165.

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Son caractère. — La Bruyère a été fort estimé de ses contemporains (si l'on en excepte ses ennemis littéraires) pour son honnêteté et son amabilité. Saint-Simon dit de lui : « C'était un fort honnête homme, et de très bonne compagnie, simple sans rien de pédant, et fort désintéressé. » Et l'abbé d'Olivet, dans son Histoire de V Académie française, écrit : < On me l'a dépeint comme un philosophe qui ne songeait qu'à vivre tranquille avec des amis et des livres ; faisant un bon choix des uns et des autres ; ne cherchant ni ne fuyant le plaisir; toujours disposé à une joie modeste, et ingénieux à la faire naître ; poli dans ses manières et sage dans ses discours; craignant toute sorte d'ambitions, même celle de montrer de l'esprit. » On a fait remarquer que ce dernier trait était inexact ; mais d'Olivet parle de Thomme et non de lauteur. — De même, il faut avouer qu'à considérer La Bruyère dans ses livres, il est plutôt un misanthrope.

Les éditions des Caractères. — La première édition, parue on 1688, portait pour titre : les Caractères de Théophrastc , traduits du grec, avec les Caractères ou les Mœurs de ce siècle. La même année, deux autres éditions ne furent que la réimpression de la première, dans laquelle dominaient les maximes morales, et où il y avait peu de portraits. — La quatrième édition (1689) contenait un grand nombre d'additions; et pour ne pas entrer dans un détail infini, disons que, de la première à la huitième, le total des articles avait passr de 420 à 1.130. — On adopte aujourd'hui comme texte de La Bruyère celui de la neuvième édition, qui s'imprimait au moment même où il est mort, et qui parut en 1696.

La Bruyère traducteur de Théophraste. — Ce Théophraste, derrière lequel s'abrita d'abord si modestement La Bruyère, était un philosophe grec du quatrième siècle avant J.-C., disciple et continuateur d'Aristote. Son nom n'est qu'un surnom, venu de son incomparable éloquence (qui parle comme un dieu). Il fut, en tout cas, très célèbre, et il avait composé d'importants ouvrages, dont il ne nous reste que des fragments (sur les sciences naturelles), et un recueil de trente portraits ou caractères (l'Impertinent, le Complaisant, le Grand Parleur, etc.). La bruyère les a traduits sur un texte

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défectueux, sans exactitude bien scrupuleuse; les contresens n'y manquent pas; io style n'y a pas cette précisipn pittn relique que nous admirons dans son œuvre personnel U Mais il n'est pas douteux que ce travail qui trahit l'effort, cl que La Bruyère entreprit peutréti*e € pai* amour du gre^; », dans la solitude de sa petite chambre de philosophe, ne 1-aii conduit à observer lui-même les mœurs de son siècle. L<' titre d© sa première édition n'est pas seulement une habileté d'auteur; il montre aussi le chemin (ju'a suivi La Bruyère pour devenir un écrivain original.

La composition dans les Caractères. — Les (laraGlères dt; La Bruyère comprennent seize chajiitres : i. Des Ouvrages de l'esprit; ii. Du Mérite penonnel^; m. Des Femmes; IV. Du Cœur; y. De la Société et de la Conversation; vi. Des Biens de fortune; vu. Delà Ville; viii. Delà Cour; ix. Des Graiids; X. Du Souverain ou de la République; ^l. De VHomv\r, xn- Des Jugements; xin. De la Mode; xiv. De quelques U-'iciffes; XV. De la Chaire; xvi. Des Esprits forts. — U est impossible, quelque bonne volonté ou quelque subtilité qu'on y apporte, de trouver une suite dans cette nomenclature. Peut-être cependant y a-t-il une gradation entre les chapitres vu, viu, ix, X, où les ridicules de la ville, de la cour, des grands, sont suivis d'un chapitre sur le souvercjLinf — Mais s'il n'y a pas de lien d'un chapitre à l'autre, si La Bruyère a seulement groupé sous des titres assez généraux, et selon leur espèce, les notes nombreuses qu'il avait accumulées, il est peut-être vrai que le dernier chapitre, Des Esprits forts, ^ été dans sa pensée le couronnement de tout l'ouvrage. C'est du moins ce qu'il affirme dans la Préface du Discours à V Académie française : « ...De seize chapitres qui le composent (ce livre), il y en a quinze qui, s'attachant à découvrir le faux et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions et des attachements humains, ne tendent qu'à ruiner tous les obstacles qui affaiblissent d'abord, et qui éteignent ensuite dans tous les honmies la connaissance de Dieu ; qu'ainsi ils ne sont que des préparations au seizième et dernier chapitre, où l'athéisme est attaqué et peut-être confondu. .. » On a fait remarquer très justement que La Bruyère s'est avisé de révéler ce plan, seu-

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lementà la huitième édition de son livre, et dans une préface où il répond aux attaques de ses ennemis. Pour nous, quoique le chapitre /><^.s Esprits forts puisse nous paraître, en^iiet, une sorte de conclusion, en ce sens qu'après avoir cherché à corriger son lecteur de tous les défauts qui le rendent coupable envers la société, La Bruyère pénètre dans son cœur, et s'attaque à des erreurs plus profondes, il ne nous semble pas que les quinze premiers chapitres nous préparent au seizième.

Si, d'ailleurs, nous examinons tel ou tel chapitre en luimême, nous y trouvons encore moins d'ordre. Mais là, il faut bien distinguer La Bruyère de Montaigne. Celui-ci disserte, avec une méthode apparente, sur un sujet, la mort, le courage, la vanité, mais il dévie, il introduit digression sur digression, et quitte son propos souvent pour n'y plus revenir. La Bruyère est moins décevant. S'il n'établit pas une gradation entre les paragraphes, s'il se dispense des transitions, il ne renferme du moins sous le titre général de son chapitre que ce qui peut logiquement y entrer.

€ette absence d'oindre, dans l'ensemble et dans les chapitres, est l'erffet d'un art très calculé. La société pour laqtielle La Bruyère écrit n'est même plus celle qu'avaient enthousiasmée les Essais de Nicole. L'auteur sait ce qu'il peut y avoir de dédain pour un ouvrage ennuyeux, chez ces « honnêtes gens » qu'il a entendus causer à Chantilly, « l'écueil des mauvais livres ■». Moraliste, il saura se faire îire, en évitant le tour didactique et le ton doctoral. Ses Caractères seront de ces livres que l'on peut ouvrir à la première page venue, qui commencent partout et ne finissent nulle part, dont on lit une page ou dix lignes à la dérobée, et qu'an retour de la promenade on retrouve ouverts sur sn, toilette, (^omme wne boîte de dragées que l'on croque une à une, sans qu'il sort besoin d^n gros appétit ou d'un excellent estomac.

La Brayère peintre de portraits. — La Bruyère a surtout excellé dans le portrait. — « Je rends au public ce qu'il m'a prêté, dit-il... » Il a observé, il a noté : il a ensuite combiné ces traits épars, pour en faire des carncffb'es. Nous l'avons dit plus haut : le portrait n'était pas chose nouvelle. Mais qu'on lise quelques-uns de ceux qui composent la Gah*^rie de

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M"*" de Montpensier, ou qui sont insérés dans le Grand Cyrua, on sera frappé de leur longueur et de la monotonie des procédés. Ici, tout est calculé, ramassé, significatif; pas un trait qui ne soit piquant: pas un ensemble qui ne soit composé. Tantôt c'est le caractère, fait d'observations minutieuses, où l'auteur intercale ses réflexions morales : « Que faire d'Égcsippe qui demande un emploi...? > (chap. ii), ou < Ménippe est l'oiseau paré de divers plumages... » (chap. ii), ou Chrysippe, Ergaste (^chap. vi). Tantôt V individu semble se présenter de lui-même à nous, avec son costume, ses gestes, ses façons de parler. : ce sont ^rr tas (1), Théobalde, Herma garas, Cydias (chap. v), Théodecte (chap. viii), le fleuriste (2), V amateur de fruits (3) (chap. xiii), etc., et parfois, ces portraits se font pendant : Giton^ le riche, et Phédon, le pauvre (chap. VI) (4). Tantôt La Bruyère interpelle son modèle : Acik (Que dites-vous? comment? Je n'y suis pas...) (chap. v), Théohalde (Je le sais, Théobalde, vous êtes vieilli...) (chap. v), Zénabie (chap. vi), Ctésiphon (chap. vi), etc. Mais il faudrait des pages pour énumérer seulement tous les genres de portraits (5). — Examinez aussi la variété du détail et la précision. Le fleuriste est vraiment dessiné, pendant qu'il pose, immobile devant ses tulipes. De l'amateur de prunes, les gestes sont analysés comme s'il s'agissait d'apprendre à un acteur comment il doit jouer le rôle : « Il vous mène à l'arbre, iiH'illc artistement cette prune exquise, l'ouvre, vous en donne une moitié, et prend l'autre... Et là-dessus ses narines s'enflent, il caché avec peine sa joie sous quelques dehors de modestie... » Ainsi pour les gestes de Cydias, pour ceux de Giton et de Phédon.

La lecture de ces caractères et de ces portraits, à la fois si particuliers et si généraux, prouve que les contemporains eurent tort de croire que La Bruyère avait copié exactement (les personnages vivants, et raison tout de même de publier des c/('f>i. La Bruyère a protesté contre ces attributions, dans la

{1) Morceaux choisis, !*■■ cycle, p. 167. (2) Morceaux choisis, !«'' cycle, p. 171. (.3) Morceaux choisis, 2'' cycle, p. -452 (pa.ssage commenté).

(4) Morceaux choisis, 2" cycle, p. /»61.

(5) Morceaux choisis, l*"" cycle, p. 168; — 2" cycle, p. /|63.

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préface des Caractères et dans celle de son Discours à l'Académie (1). Au fond, il s'en réjouissait; rien ne prouvait mieux la vérité de ses peintures. Si la malignité publique est seule coupable de ces personnalités, il faut ajouter qu'en certains cas La Bruyère indiquait très clairement par quelques traits sinon l'unique modèle, au moins le plus important : ainsi Irène (chap. xi) est bien M^^ de Montespan, Emile (chap. ii) est le Grand Condé, Cydias (chap. v) est Fontenelle, Pamphilc (chap. X) est Dangeau, etc.

Sa philosophie et sa morale. — La Bruyère n'a pas, comme La Rochefoucauld, un système auquel il ramène toutes ses observations. Quelques-uns y voient une infériorité ; d'autres, dont nous sommes, estiment qu'il prouve par là une intelligence supérieure. Mépriser l'humanité, une fois pour toutes, et en bloc, c'est, quelle que soit la beauté littéraire dont on habille ce mépris, le fait d'une expérience bornée ou d'un esprit étroit, — et généralement de tous les deux. Voir le bien où il est, et le' mal, et aussi le ridicule, et chercHer à les définir et à les démêler, exige plus de perspicacité. Et, surtout, se refuser d'en imposer par des affirmations tranchantes, ne vouloir plaire et instruire que par la recherche patiente et loyale du vrai, c'est le propre d'un moraliste qui songe moins à sa réputation qu'au bien de ses lecteurs.

Or, si La Bruyère est un peintre, comme nous l'avons vu, il est bien avant tout un moraliste. « On ne doit parler, dit-il dans S2i préface, on ne doit écrire que pour l'instruction... » Et, dans son premier chapitre, il est plus explicite : « Le philosophe consume sa vie à observer les hommes, et il use ses esprits à en démêler les vices et les ridicules : s'il donne quelque tour à ses pensées, c'est moins par une vanité d'auteur, que pour mettre une vérité dans tout le jour nécessaire, pour faire l'impression qui doit servir à son dessein. Quelques lecteurs croient néanmoins le payer avec usure, s'ils disent magistralement qu'ils ont lu son livre, et qu'il a de l'esprit; mais il leur renvoie tous leurs éloges, qu'il n'a pas cherchés par son travail et par ses veilles : il porte plus haut

(1) Morceaux choisis, 2» cycle, p. UbU.

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ses projets, et agit pour une fin plus relevée : il déffiand. des hommes un plus i^rand et un plus rare succès que les louanges et même que les récompenses, qui est de les rend'rr^ meilleiir.s. > Et comment veut-il les rendre meilletrrs? S philosophie «st à là fois sociale et chrétienne. Elle procèd»:: de la solidarité, an respect que nous dev&ns avoir pour les droits et pour les besoins d'autrui, — de la charité qui nous poussera à sacrifier nos intérête et nos égoïsmes au bien fin prochain, — du sentiment <le nos linmrs fVvMt, qui nous obligera à les remplir scrupuleusement, au lieu d'y chercher de vaniteuses satisfactions. — La Bruyère, qui annonce sur certains points le dix-huitième siècle, n'est pas de ceux qui accusent la société des défauts et des vices de l'homme ; pour lui, l'homme peut et doit se corriger, et la corruption sociale n'est jamais qu'une sommé de corruptions individuelles. C'est par là qu'il est bien chrétien, ;i la façon d'un Xicole et d'un Bourdaloue.

Ajoutez-y la délicatesse de ses sentiments, H parle de l'a mitié, de l'amour, de la pitié, des pauvres gens, en hoinm»' qui, sans être dupe, croit à la fidélité et à la bonté.

La Bruyère précurseur du dix-huitième siècle. — Mais ce moraliste intelligent, qui a écrit : ♦ Un homme né chrétien et français se sent contraint dans la satire ; les grands sujets lui sont défendus », est lui-même un satirique aussi hardi que clairvoyant. Quand on lit, en particulier, les chapitros Des Bifins de fortune, De la Cour, Des Grands^ De V Homme, oi \ est presque étonné qu'un écrivain du dix-septième siècle ail pu s'exprimer en termes aussi sévères, non seulement sur les financiers, mais sur la noblesse et sur les institutions mêmes du pays. Ceux qu'il désigne par les lettres P. T. S. (les partisans), les fermiers généraux, qui faisaient de scandaleuses fortunes, sont pour lui « des âmes sales, pétries do boue et d'ordure » ; et l'on connaît le mouvement d'éloquenco : « Fuyez... retirez-vous... j'aperçois sur la terre un homme avide, insatiable... » On dira que les financiers étaient généralement méprisés. Mais lisez ceci : < Si !e financier manque son coup, les courtisans disent de lui : c'est un bourgeois, un homme de rien, un malotru; s'il réussît, ils

lui deiucuideiil sa lille (1). » Kt coijip.cir«z le mot 06166113 de M"^« de Grigiian Kur le mariage de son lils i2). — Les grands, il les juge inutiles, paresseux, malfaisants; les comparant au peuple, il déclare qu'il « veut être peuple ». Il leur repro ihe de délaisser les affaires de l'PJtat. A lii-e de près ce chapitre Des GrandSj à le rapprocher des railleries de Molièi*e et des sévérités de Bourdaloue, on sent combien Louis XIV permettait (j[ue l'on discréditât la noblesse. — Pe plus, La Bruyère a protesté avec une éloquence irritée ou émue con tre l'inégalité des conditions et des fortunes (chap. vi), et il a fait de la misère des paysans un célèbre tableau (chap. xi).

11 y a peut-èti*e, dans tous ces passages, un fonds de ran cune personnelle. Évidemment, La Bruyère, âme très noble, esprit très distingué, a souffert de sa situation subalterne chez les grands. Mais ce sentiment n'eût pas suffi à lui inspirer tout ce qu'il y a de vif, de pénétrant et d'indigné dans ses réquisitoires contre les gens de finance, de robe ou d'épée- Il est déjà touché par l'esprit nouveau, et ce moraliste se transforme souvent en pamphlétaire. Entre les Grands de La Bruyère et le Mariage de Figaro de Beaumarchais, il n'y a qu'une différence de mise en œuvre.

La Bruyère écrivain. — Si son livre plaît tant et s'il a survécu à beaucoup d'autres où nous pourrions trouver égidement d'utiles leçons, c'est qu'il est l'œuvre d'un véritable artiste. — La Bruyère a :m, comme La Rochefoucauld, non pas cependant avec la même concision puissaçite, formuler des maximes brèves, antithétiques, paradoxales. « U n'y a rien qui rafraîchisse le sang comme d'avoir su éviter de faire une sottise » (chap. xi). « C'est une grande misère que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien parler, ni assez de jugement pour se taire » (chap. v). — Et il a des figures, des métaphores, des comparaisons, plus pittoresques que celles de La Rochefoucauld : « Après l'esprit de discernement, ce qu'il y a de plus rare au monde, ce sont les diamants et les perles » (chap. xn). « Il y a du plaisir à rencontrer les yeux de celui à qui l'on vient de donnei' » (chap. iv). — Il use

(1) Chap. VI, Des Biens de fortune.

(2) Cf. i>. ^56.

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souvent de la dissertation morale, où il établit soigneusement, avec une rare propriété de termes, toutes les nuances d'un sentiment ou d'un ridicule. Voyez chapitre v : « Il y a parler bien, parler aisément, parler juste, parler à propos, etc. »; < La fausse grandeur est farouche et inaccessible... » (chap. II). — Et dans les portraits, dont nous avons indiqua la variété, il use du vocabulaire le plus étendu et de la syntaxe la plus souple.

Tous les critiques sont d'accord pour reconnaître la propriété, l'imprévu toujours heureux, le pittoresque de son style; mais tous, aussi, y ont signalé quelque effort. La Bruyère est im styliste : il n'a pas cherché, comme Bossuot ou M'"® de Sévigné, à exprimer simplement ce qu'il sentait, mais il a voulu rehausser le fond par la forme. 11 n'y a qu( trop bien réussi. Et le lecteur' goûterait peut-être mieux la solidité réelle de La Bruyère, si l'attention n'était trop retenue par les artifices du style. Juste punition de sa « coquetterie ».

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