‹ Histoire de la littérature, françaiseChapitre 130 sur 323 · I. — Avant Molière · texte numérisé non relu

I. — Avant Molière

Nous rappelons, pour mémoire, les comédies de Corneille, en particulier le Menteur (1643). Une anecdote, discutable d'ailleurs, attribue à Molière ce propos : « Sans le Menteur, j'aurais sans doute fait quelques pièces d'intrigue, mais

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peut-être n'aurais-je jamais fait le Misanthrope . » Quand on examine les comédies qui lurent représentées entre le Menteur et V Étourdi, pendant une période de dix ans, on est surpris d'y trouver si peu d'œuvres dignes d'estime, et on en conclut que le vrai précurseur de Molière, c'est bien Corneille.

Est-ce à dire que, avant et après le Menteur, le public ait été privé de comédies amusantes, souvent bien intriguées, agréablement versifiées, et dont quelques parties ont pu inspirer Molière?

Rotrou n'a pas composé moins de treize comédies, la plupart imitées de l'espagnol (ce sont les moins bonnes) ; trois tirées de Plaute : les Ménechmes ^1632) (à comparer aux Ménechmes de Regnard, 1705), les Sosies (1636) (à comparer avec l'Amphitryon de Molière, 1668), les Captifs (1638); enfin, la meilleure, imitée de l'italien {la Sorella, de J.-B. délia Porta), la Sœur (1645) : on la lit encore avec plaisir; et quand on songe à la date, et à l'âge de l'auteur, on ne peut que regretter, une fois de plus, la mort prématurée de Rotrou.

Desmarets de Saint-Sorlin (1595-1676) est de ceux qui valent mieux que leur réputation ; nous retrouverons son nom à la « Querelle des Anciens et des Modernes », 11 a le mérite d'avoir dorme une comédie satirique, fondée sur l'observation des mœurs et des ridicules du jour, les Visionnaires (1637), dont Molière a tiré en partie le caractère de Bélise des Femmes savantes. : l'Hespérie de Desmarets croit, comme Hélise, que tout le monde est amoureux d'elle. On trouve également dans le personnage du poète Amidor quelques traits de Trissotin (1).

Scarron (1610-1660) occupe une place à part dans l'histoire du théâtre comique au dix-septième siècle. Il représente le genre burlesque, genre qui est une protestatinn de l'individualisme et de la fantaisie sans limites contre l'esprit de

(1) Lire des fragmenls des Visionnaires dans le Théâtre choisi des ailleurs comiques des dix-septième et dix-huitième siècles, par H. Parigot Delagruve).

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discipline et de coiiveiiaiice mondaine. Scarron, célèbre par ses infirmités, par son mariage avec Françoise d'Aubigné, la future M""*' de Maintenon, et par sa bonne humeur un peu affectée, cultiva toutes les formes du burlesque ; il a écrit le Virgile travesti (pénible parodie de V Enéide), \e Roman comique (dont nous parlons ailleurs), des Nouvelles (dont Molière s'est souvenu pour V École des femmes et Tartuffe), et des comédies. Ses meilleures comédies sont Jodelet ou le Maître Valet (1645), et Don Japhet d' Arménie {l^b'3) ; celle-ci, imitée de l'espagnol (de ïirso de Molina), met en scène l'ancien bouffon de Charles-Quint, et nous le montre berné et battu par les- gens k qui il prétend imposer sa burlesque personnalité. Le comique en est forcé, et nous parait froid; mais la pièce eut, à son apparition, un étonnant succès, et le soutint dans diverses reprises, jusque vers le milieu du dix-huitième siècle. Aujourd'hui, la versification seule (dont on retrouve ([uelques procédés chez les néo-burlesques, Jean Richepin, A. Morand, E. Ro.stand, Catulle Mendès) en rend la lecture assez piquante (1).

Thomas Corneille (1625-1709) ne fut pas moins applaudi pour ses comédies que pour ses tragédies. Il donna un grand nombre de pièces imitées de l'espagnol. Les meilleures sont : Don Bertrand de Cignrral (1653), d'après Don F. de Rojas, et le Geôlier de soi-même (1655). Thomas Corneille se plaît aux imbroglios, aux méprises. Son style a une certaine force comique; moins imprévu que Scarron, il a plus de netteté et de trait (2).

Boisrobert (1592-1662) mérite également de ne pas être oublié, pour sa Belle plaideuse (1654), pièce où l'on est heureux de trouver, au lieu de Textravaigance espagnole ou italienne, une observation directe des mœurs et de la société. Molière lui a emprunté une des situations les plus fortes de son Avare : le père usurier trouve son propre fils dans l'emprunteur qu'il vont ex])loiter (3).

(Ij Morceaux choisis, 2« cxjclc, p. 518.

(2) H. Parkîot, p. 129.

(3) Id., p. 15;i.

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