‹ Histoire de la littérature, françaiseChapitre 134 sur 323 · MOLIÈRE ET LA COMÉDIE AU XVII« SIÈCLE · texte numérisé non relu

MOLIÈRE ET LA COMÉDIE AU XVII« SIÈCLE

1rs tentations réelles de l'existence; montrer que ceux qui •rdcnt au vice, à la passion, à l'orgueil, à la vanité sous (uites ses formes, en subissent toujours^ tôt ou tard, les f une scs conséquences, et que ceux qui résistent aux mauvais pen- •liaiits ont toujours, même peu fortunés, la satisfaction aipérieure de leur conscience et l'estime forcée du monde : .MÏlà à quoi peut se réduire \'d morale de la comédie. Évidemiicnt, ce n'est pas la grande morale chrétienne; mais si •lU- lui est très inférieure, elle ne lui est pas opposée.

2" Est-ce ainsi que fait Molière i* Presque toujours, oui. Les égoïstes et les vicieux, chez Molière, sont punis par le mépris des honnêtes gens, et souvent par l'insuccès personnel : ainsi Sganarelle, Arnolphe, Tartuffe. D'autres, qui paraissent réussir au dénouement, sont châtiés par l'abandon les leurs, ou par les conséquences prévues dé leur folie : Biinsi Harpagon, M. Jourdain, Argan, Armande. — Mais on reproche à Molière de ridiculiser l'autorité des pères, des tuteurs et des maris? A ce reproche on peut répondre : que Molière ne prend point parti pour Cléante, le fils impertinent, contre Harpagon, ni pour Agnès contre Arnolphe, ai pour Angélique contre George Dandin. Mais il avertit tous ôeux qui détiennent l'autorité que son mauvais usage peut ivoir de funestes conséquences. Où donc serait la leçon pour Arnolphe, si le manège d'Agnès ne réussissait pas? — Autre objection : Molière représente des scélérats ou des vicieux de grande envergure, et jette le ridicule sur les honnêtes gens : ainsi Tartuffe a de l'allure, et c'est Orgon qui est un pauvre homme ; le petit marquis de George Dandin est spirituel et avisé, et Dandin est un sot; Célimène se tire d'affaire par des mensonges et des révérences, et Alceste est dupé, etc. Donc, Molière a 'ridiculisé les honnêtes gens. C'est un fait. Mais, selon l'observation très judicieuse de 'M. PX'uet, Molière a eu raison. Seuls, les honnêtes gens ridicules, c'est-à-dire qui se sont laissé, par faiblesse ou par vanité, abuser par les coquins, sont susceptibles de recevoir une leçon et d'en profiter. Le poète comique les avertit. 11 avertit les Orgons, les vrais dévots, qu'il y a îles Tartutles, tet les Philamintes qu'il y a des Trissotins; il prévient les George Dandins du danger de la mésalliance; et, dussent-ils

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souffrir d'abord de la le(;on, il tente de prévenir les Alcestes contre les Célimènes (1).

3^ Enfin, on dit, non sans raison, que Molière soutient et défend la nature contre tous ceux qui prétendent la défoimer ou l'enchainer. Il serait, en ce sens, un disciple de Rabelais et de Montaigne. Sans doute; mais il faut s'entendre sur le mot nature, précisément à cause des rapprochements dangereux et inexacts auxquels il peut donner lieu entre Molière et ses prédécesseurs ou successeurs. Cette nature, c'est la iiature raisonnable et disciplinée ; Molière n'a jamais proche en faveur des instincts ni de la liberté complète ; il est, a-ton dit, un < législateur des bienséances du monde » ; il considère toujours l'homme en société, solidaire de ses semblables, obligé de régler sa conduite et ses mœurs selon les devoirs de son état. Faut-il aller jusqu'à parler de sa philosophie? Le mot est peut-être bien ambitieux; car les principes de cette philosophie, quand on les énonce, sont singulièrement identiques aux lois essentielles de la comédie, et paraissent avoir été communs à tous ceux qui, écrivant pour faire rire le public, ont été d'indulgents censeurs ou de sceptiques interprètes de la vie.

Nous avons défendu, ou plutôt expliqué de notre mieux la morale de Molière. Est-ce à dire qu'aucune objection ne subsiste contre elle? Evidemment, si. Molière veut plaire, et il ne plait pas toujours par d'excellents moyens ; il flatte certains instincts; il mêle aux nobles et grands sujets des plaisanteries parfois risquées (2). J'ai beau croire très sincèrement à la pureté de ses intentions, je ne pense pas qu'il soit prudent de traiter sur la scène la question de l'hypocrisie. Et j'ai beau me dire qu'il veut donner aux pères et aux maris de salutaires leçons, je crains tout de même qu'il n'ait ridiculisé, pour les sots, le mariage et la paternité : et il y a bien des sots dans une salle de théâtre. Mais, là encore, il faut lui accorder de larges circonstances atténuantes, quand on le compare à ses prédécesseurs et à ses contemporains, pourquoi ne pas dire même à quel-

(1) Pour 1,1 <ni.-(i<)!i (!'\li<'-t.'. ci. (•ha|>ilre slir J.-J. Rousseau.

(2) t:i. 1VU.41-. I. I, 1». iHi.

MOI.IKRF, KT f-A rOMKniR AT XVIl'' SlKf.T.R ."iiV.)

|U«';;-uns de stis Buccesaeiirs. Si bien que, pour un Français ■lisonnable, la morale de Molière est saine, à la condition le n'y chercher que ce qu'il y a mis.

Le style de Molière. — C'est un style de théâtre. Aussi a-t-il, 'i verses époques, provoqué les critiques soit des puristes, lime La Bruyère, soit d'écrivains peu habitués au théâtre, comme Fénelon. Le premier dit : « Il n'a manqué à Molière que d'éviter le jargon et le barbarisme, et d'écrire purement * {Caractères, ch. ij. Et Fénelon : « ..'. En pensant bien, il parle souvent mal ; il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, avec la plus élégante simplicité ce que celui-ci ne dit qu'avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. J'aime bien mieux sa prose que ses vers... Mais en général il me paraît, jusque dans sa prose, ne parler point assez simplement pour exprimer toutes les passi'^ns ». {Lettre à rAcadétnie^ ch. vu). Ces reproches faciles a expliquer relativement^ que valent-ils en eux-mêmes? Il faut avouer que Molière écrit très vite, soit en vers, soit en prose; de là, surtout en vers, quelques passages pénibles, quelques figures pas assez cohérentes, quelques traces de galimatias. Mais, d'autre part, il faut toujours se rappeler que Molière a le génie dramatique si objectif, qu'il écrit chaque rôle sous la dictée de son personnage. Le marquis et les jeunes élégants parlent naturellement le langage alambiqué, un peu précieux, des gens à la mode, et c'est une sorte de jargon que Molière ne prend pas à son compte. Les gros bourgeois, comme Chrysale, M. Jourdain, M'^*' Jourdain, M. Josse, M. Dimanche, parlent la bonne, simple et drue langue française, celle du Palais et des boutiques. Et les servantes s'expriment sans façon, tantôt avec les proverbes des Halles, et tantôt avec l'accent de leur province. Les gens dô métiers usent des métaphores et des locutions de leur état. Molière a senti le premier combien la condition façonne et déforme à la longue l'individu. Comparez le style du maître de danse, du maître de philosophie, du maître d'armes, dans le Bourgeois genti(hom,me ; étudiez celui do Tartuffe et celui de M. Jourdain, vous serex con-

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vaincu que, bien avant Diderot, Molière a fait parler les conditions. En un mot, Molière n'a pas un style, il a autant de styles que de personnages différents; en quoi il est infiniment supérieur à Regnard, à Marivaux, à Beaumarchais et à Dumas fils. Jamais Molière ne fait d'esprit. Les naïfs et les imbéciles restent chez lui tout ce qu'ils sont. Et vous vous rappelez la réponse de Dorante {Critique de l'École des femmes) au marquis Turlupin, qui se moque d'une sottise d'Arnolphe : « L'auteur n'a pas mis cela pour être de soi un bon mot, mais comme une chose qui caractérise l'homme. »

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