‹ Histoire de la littérature, françaiseChapitre 138 sur 323 · II. — La Fontaine · texte numérisé non relu

II. — La Fontaine

Vie. — Enfance et jeunesse. — Jean de La Fontaine est né à Château-Thierry, le 8 juillet 1621, dans une maison qui existe encore et qui a été transformée en une sorte de musée. Son père, Charles de La Fontaine, était maître des eaux et forêts, capitaine des chasses, et fils lui-même d'un marchand drapier. Jean fit, avec son père, et bientôt tout seul, beaucoup de promenades en forêt, et lut à tort et à travers dans la riche bibliothèque de son grand-père. Mais c'est, croyons-nous, une erreur de se le représenter comme un écolier vagabond. Un humaniste aussi profond, aussi sûr de lui, a dû faire, dès l'enfance, de fortes études latines. La légende a fleuri de bonne heure autour de La Fontaine; et tous les paresseux, tous les ignorants qui se croient du génie, ont transformé en inconscient un des écrivains les plus réfléchis et les plus savants de notre langue.

Séjour à Château-Thierry. — Sous l'influence d'une lecture, La Fontaine se crut la vocation ecclésiastique; et à l'âge de dix-neuf ans il entra à l'Oratoire, où il resta un peu plus d'un an. Puis il se fit recevoir avocat; et, en 1644, on le retrouve à Château-Thierry, d'où il ne bougera pendant près de dix ans que pour faire quelques voyages à Reims et à Paris. C'est là qu'à l'âge de vingt-sept ans, il se laissa marier avec M"« Marie Héricart, fille du lieutenant criminel de la Ferté-Milon. Sa femme n'avait point, paraît-il, ces qualités d'ordre et de jugement qui eussent balancé les défauts de La Fontaine; elle préférait le bel esprit et les romans au ménage ; et ce mari rêveur et négligent aimait les maisons bien tenues. Aussi vécut-il plutôt chez les autres. En même temps, La Fontaine avait hérité de la charge de son père, dont il resta titulaire jusqu'en 107'?, et qu'il remplit fort mal. A cette époque, en effet, il accumulait, ])nr la rêverie et par la lecture, le fonds qu'il devait exploiter bientôt, dans ses Contes et dans ses Fables. L'amitié si profitable du savant et charmant Maucroix, qui

lA FONTAINF

D'après le portrait peint par Charles Lel)run (1619.1690), gravé par (V. Kdelinck (1649-1717).

Pes Granoes. — Littérature.

r)4A LTTTKRATimK FRANÇAISF,

J'îiitifait souvent, à Hnims, lui donnait do ])lns eti phis le iditii dos an<-iejis ci (1rs Italiens. 11 dut alors compôsrr beaitcôHp de petits vers, pour Im sociétés pi'oviîicialés, où sa facilité d'humeur lui faisait déjà pardonner ses dîstfâ<îlions; mais la traductidti de V Eunuque de térencé, qu'il publia en 1654, marque son véritable début dans les lettrés, et traliit en lui l'humaniste appliqué.

S'il commençait à s'acquérir une réputation de poète, La Potltaifle délaissait de plus en plus ses affaires qui étaient foH embrouillées. 11 affive souvent â ceux qui ont horreur dé la chicane d'être condamnés à vivre dans les pfocès, juste cdnsêquencé d'une négligence initiale : c'était le cas de cet homme absorbé par son génie dominateur. Sans doute, il ne faut pas voir en lui un grand enfant naïf; mais s'il y avait du parti pris dans son attitude de distrait, c^est qu'il était obligé de choiûir entre la vie pratique et la vîe du poète. Oî*, c'est pour échapper définitivement aux tracas qui venaient le relancer chez lui, qu'il accepta, en 1657, de se laisser présenter aU surintendant Fouquet, par son oncle Jannart,.

S^our Chez Fouquet. — De 16ôt à 1661, La Fontaine vécut chez Fouquet, à Saint-Mandô ou k Vaux» Il lui avait dédié, en 1657, son poème A' Admis; le surintendant lui fit une pengion, en échange de laquelle il ne lui demandait, tous lestri^ mestres, que quelques vers. De cette époque, datent un certain nombre de petites pièces, odes, ballades, madrigaux, où La Fontaine rencontre parfois d'heureux détails. Le séjour cher, î^otiquet lui fit connaître la société du temps : M"^« de Sévlgné, M''^ de Scudéry, Desmarets, Conrart, Chapelain, et en général les poètes que Boileau allait bientôt ridiculiser; Mais aussi il assista, en 1661, à ces fêtes fameuses où furent représentés VÉcole deê maris et les Fâcheux par la troupe de Molière ; et il témoigne, à ce propos, dans une lettre à Maucroix, d'un entliousiasme de connaisseur (1).

A Paris. — Les Contes — La chute de Fouquet (auquel il resta plus fidèle qu'on ne l'aurait attendu d'un caractère aussi

(1) Morrrnu.r choisis, l*""" cycl«', p. 22.'i

lA FONTAINE Kl' 1,A i'AHKK !î4-7

faible que le sien) (1) le troubla dans cette quiétude. Jannart ayant été exilé en Limousin, La Fontaine fit le voya^^e avec lui. Nous le savons par les lettres charmantes qu'il adressa à sa femme (2). — A son retour, il est protégé par la duchesse de Bouillon (Marie Mancini), qui habitait tantôt Château- Thierry, tantôt Paris. L'hôtel de Bouillon était un centre d'indépendance littéraire et de libertinage ; c'est là qu'en 1677 devait s'organiser la cabale contre la Phèdre de Racine. On éprouve quelque ennui à voir La Fontaine hébergé et pensionné par la protectrice de Pradon. En même temps, il fréquentait chez la duchesse douairière d'Orléans, veuve de Gaston, au Luxembourg, autre centre de littérature déjà démodée, et d'opposition. Rien ne prouve mieux l'originalité du génie de La Fontaine, qui se forme en dehors du groupe classique, qui prend au genre Louis XIII, et par là au vieux fonds français, des éléments déjà négligés, et qui s'en enrichit ; mais qui, en même temps, admire Molière, se lie avec Boileau et Racine, et, peu à peu, s'assimile en leur compagnie le meilleur du classicisme.

Cependant, en 1664, La Fontaine avait publié son premier recueil de Contes, sous ce titre : Nouvelles en vers tirées de l'Ariosle et de Boccace ; — en 1665, il en vIo;inc une seconde série. — En 1668, paraissent les six premiers livres des Fables, dédiés à W"" le Dauphin. La Fontaine espérait, par cette dédicace, se concilier la faveur de Louis XIV, qui ne l'aimait point, et qui ne l'aima jamais. En 1669, c'est Psyché, poème mêlé de prose (3). En 1671, un troisième recueil de Contes.

Chez M'"*' de la Sablière. — L'Académie. — L'année 1672 marque une date importante dans la vie de La Fontaine : M"^^ de la Sablière, femme d'un riche financier, lui offre l'hospitalité. La Fontaine devait rester vingt ans chez elle. Lorsque W^'' de la Sablière se retira aux Incurables (1683), elle laissa au fabuliste un appartement dans son hôtel de la rue Saint-Honoré, d'où La Fontaine ne sortit qu'en 1693, à la

(1) Morcean.v choisis, 2-' i-\cU\ p. :>S2 {f:ié{flc <m.r Nymphcn de I aux}.

(2) Morceaux choisis, l*"^ cycle, p. 2.^0.

mort de sa bienfaitrice, pour aller habiter chez M™e d'Hervart. C'est chez M"'® de la Sablière quïl composa et publia, en 1678 et 1679, son deuxième recueil de Fables (liv. VII à XI), dédié à M'"^ de Montespan, dont il connaissait déjà la sœur aînée, M^^^ de Thianges. Mais la publication de nouveaux Contes, en 1675, l'avait encore compromis dans l'esprit de Louis XIV. Et lorsqu'il fut élu, en 1683, à l'Académie française, le Roi refusa de ratifier son élection, jusqu'à ce que celle de Boileau, l'année suivante, lui ait paru une compensation suffisante. On sait que l'abbé de la Chambre, chargé de répondre au discours de La Fontaine, le sermonna comme un enfant. La Fontaine, heureusement, lut ensuite son Discours à M"^^ de la Sablière^ qui effaça cette fâcheuse impression (1).

Dernières années. — « Il avait promis d'être sage. » Mais il publia encore plusieurs Contes en 1685, et il était entré en relations avec les Vendôme, neveux de la duchesse de Bouillon, qui tenaient au Temple, et dans leur château d'Anet, une cour libertine; et avec les Conti, neveux du Grand Condé, dont la réputation n'était pas meilleure. C'est l'époque où il écrit quelques médiocres pièces de théâtre, en collaboration avec Champmeslé, mari de la célèbre actrice qui créa plusieurs rôles des tragédies de Racine. Ce sont Ragotin (1684), le Florentin (1685), qu'il ne faut pas confondre avec une satire contre Lulli, publiée sous ce titre en 1686 (2), et la Coupe enchantée (l^S8). Enfin, en 1694, La Fontaine dédie au jeune duc de Bourgogne, l'élève de Fénelon, son douzième livre de Fables. — Une grave maladie, en 1692, l'avait déjà ramené à des sentiments de piété sincère ; il avait désavoué ses Contes. Le 13 avril 1695, il mourut très chrétiennement, chez M. d'Hervart, rue Plâtrière (rue J.-J. Rousseau).

Son caractère.'— On a exagéré la bonhomie de La Fontaine, vX, nous l'avons dit, son inconscience. Le sentiment de son génie très particulier, et qui ne pouvait se développer qu'en l'absence de toute contrainte et de toute préoccupation matérielle, l'a rendu égoïste et a fait de lui un véritable parasite.

(2) Morceaux cUoisis, i"' cycle, i). 2.H2.

LA KUMAhM': KT LA. FAHLK S4V>

Ses distractions, souvent ruelles, devinrent pour lui un moyen de dépister les importuns. D'un autre côté, il semble jivoir manqué au plus haut degré d'énergie morale et de volonté ; sa bonté même était faiblesse ; il s'est laissé jusqu'à la lin entraîner dans de fâcheuses sociétés ; et l'on ne saurait s'empêcher de le juger très inférieur sur ce point à Boileaii et à Racine. Si quelque chose, du reste, peut lui faire pardonner ses défauts, c'est la franchise sincère et touchante avec laquelle il les a souvent avoués ; c'est la confusion qu'en ses meilleurs moments il en a éprouvée ; c'est enfin, il faut bien le dire, qu'il a possédé, comme penseur et comnn; écrivain, les qualités de ses défauts, et qu'il représente seul, avec son génie, au dix-septième siècle, la poésie indépendante.

Les Poésies diverses, les Contes, les Lettres. — On a vu, par

la biographie qui précède, que La Fontaine ne fut pas seulement un fabuliste, mais que, de 1654 à 1694, il a écrit un peu dans tous les genres. Nous avons même oublié de citer : une tragédie, Achille, dont il ne fit que deux actes (publiés après sa mort), Clymène, comédie (1674), la Captivité de saint Malc (1673), poème refigieux dédié au cardinal de Bouillon, et le Quinquina (1682).

La Fontaine, chez Fouquet, avait rimé, nous l'avons dit, nombre de petites pièces légères, — le poème à' Adonis (où se trouve le vers fameux : Ni la grâce plus belle encor que la beauté), — le Songe de Vaux, poème allégorique, non terminé. Mais il faut surtout retenir de ses œuvres diverses, pour les mettre tout à côté des meilleures fables : d'abord, V Élégie aux Nymphes de Vaux (1661) sur la disgrâce de Fouquet(l); — la Lettre à Maucroix (1661), mêlée de vers, où il apprécie si bien le génie naissant de MoHère (2) ; — le Florentin (1686), mordante satire dirigée contre Lulli(3); — le Discours à il/"» de la Sablière (1684), essentiel pour l'analyse du caractère de La Fontaine (4); — VÉpUre à Huet, évêque de Soissons (1687), pour accompagner l'envoi d'un exemplaire de Quintilicn, épître où La Fontaine définit heureusement l'imitation originale des anciens (5) ; — Psyché, en deux livres, où la prose tient presque autant de place que les vers ; on peut en négliger la partie mythologique, dans le goût du temps, pour en retenir le fameux

(1) Morceaux choisis, 2" cycle, p. 582.

(2) Morceaux choisis, V cycle, p. 225.

(.S) Morceaux c/toisw, l""" cycle, p. 2;V2. {ti) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 585. (5) Morceaux choisis, 2' < yelc p. :)87.

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Prologue du livre \"% où La Fontaine, qui se donne le nOia de Polyphile, se représente dans les jardins de Versailles avec trois amis, ylWs^e (Boileau), A cante (Racine) et Gèlasle (Molière ou Chapelle) (1) ; — enfin, Pliilémon et Baiicis, imité d'Ovide, et presque toujours publié à la suite des Fables.

Les Cordes, imités de Boccace, célèbre conteur italien du quatorzième siècle, et de l'Arioste, poète italien du seizième siècle, tirés souvent du vieux fonds français et gaulois, n'auraient point suffi à immortaliser La Fontaine. Quelles que soient les qualités du style et de la versification, la forme des Contes est loin de valoir celle des Fables. Dans quelle mesure La Fontaine a-t-il été conscient de l'immoralité de la plupart d'entre eux? Bien fin qui le dira.* Mais il est bon de faire observer que ses contemporains ne toléraient déjà, plus ce degré de licence, que le lieutenant de police, par ordre du Roi, supprima le recueil de 1675, et que La Fontaine n'eut de succès, comme conteur, que dans les sociétés libertines de son temps.

Nous possédons de La Fontaine un certain nombre de Lettres. On a vu plus haut qu'il en écrivit à sa femme, pendant son voyage en Limousin ; nous avons cité une lettre à Maucroix, de 1661 ; il y en a plusieurs autres, au même, en particulier celle que La Fontaine lui écrivit trois jours avant sa mort (1695) (2) ; des lettres à Saint-Évremond, à la duchesse de Bouillon, etc. M. Lanson juge ainsi cette partie de l'œuvre de La Fontaine : « On peut dire qu'on trouve dans les Lettres, à l'état primitif et dans leur parfait naturel, toutes les qualités qui, affinées, épurées par le choix et la réflexion, ont mis l'auteur des Fables au premier rang de nos poètes. On y voit en môme temps plus distinctement par où La Fontaine tient à Voiture, et comment il s'est insensiblement affranchi d'une influence fâcheuse (3). »

La Fontaine trouve dans la Fable le cadre qui lui convient. — Mais, dans toutes ses autres œuvres, La Fontaine ne pouvait donner sa complète mesure. Il lui fallait un genre qui fiit à peine déterminé, et qui, en môme temps, embrassât tous les autres. Il trouva la fable. — La fable est un conte : or, La Fontaine est narrateur exquis, formé à l'école des vieux trouvères, du seizième siècle, et des Italiens ; — la fable est une comédie : La Fontaine sait observer et peindre les ridicules, entrer dans les caractères, prêter à chacun le langage de sa

(1) Morceaux choisis^ 2" cy'cle, p. 59L

(2) Morceaux choisis. 2" cycle, p. 5Wî,

(3) G. Lanso\, Clioix de lcttre!< du dix-septième siècle^ p. 325,

I,A FANTAINF. RT LA FAliT.R \>U\

coiidiUon; — la tUble <'(^m])oi'l;(». mi <1(^('()F [Vm'um'' [,>:iv la, (U-scriptioii (le lu iwtm'o : La Foiitaimr iîc*m»J-t efc ajjaae ht nature ; — la fable permet des réfl€xi«tas>p«rs€)*ineHes, et par conséquent la poésie individuelle etlyriqu^!^ exclue des autres genres : La Fontaine^ rêveur, capricieux, mélancolique, y pourra nous confier ses impressi-oas et ses vœux; — enfin la fable demande une morale : La Fontaine, épicurien, bonhora^me, ironiqu'e témoin des devoirs sociaux, nou» dira ce qu'il f^nse àm hommes à propos des bêtes.

Comment La Fontaine transfarme îaFabte. — Mais nous venons de parler de la fable telle que Lu Fontame ]a traite et non de la fable ésopdque. Voyons donc comment il latranrifcrme pour lui donner cette étendue et cette richesse, et pour s'y trouver à l'aise.

^0 11 ge soucie peu d'inventer les siijets ; il les prend à ses devanciers, anciens ou modernes. Regardez une édition où l'o*! indique les sources de chaque fable ; vous serez édifié. « Son originalité, a dit Sainte-Beuve, est dans la manière, non dans la matière. » •

2^ Il trmive chez Ésope, Phèdre, Pil^ay, etc., les éléments d'un petit drame, et il le perfectionne : — a) en organisant: l'intrigue, dont l'exposition, les péripéties, le nœud, le dénouement, sont admirablement liés (cf. le Chat, ta Belette et le- Petit Lapin: les Animaux malades de la, peste ; le Loup et te dhien rmtiffre ; le Singe et le Chat, etc.). Tonte fabh; de L.1 Fontaine intéresse par la façon môme dont le cmite y est b.itK — />) Il lui donne souvent un petit déem-, très sobre-, mais très suggestif et que nous n'^avons pas de peine h compléter (le Chêne et le Roseau; le Hé^n; la Colombe et la Fourm^i; le Jardinier et son Seigneur, etc.); mais le plus grand nombre des fables n'a pas de décor indiqué. — c) Il y précise, avec une étonnante sûreté, le caraeté-e de ses personnages. Chacun d'eux est vivant, a son allure, sa physionomie, ses gestes et son langage. — rf) La Fontaine, comme Molière, n'a pas un style; il laisse parler le renard, le loup, le lion, le financier, le savetier, la laitière, selon ïe caractère et la condition qu'ils représentent. — Tels sont les éléments essentiels du drame chez La Fontaine. Ajoutons ici qu'il faut également

.\.\-2 I.ITI KliATI.ltK KllANr.AISK

entendre la délinition qu'il donne de ses fables, « une ample <omédie à cent actes divers », dans un sens plus étendu, — comme la Comédie humaine de Balzac.

3*^ La Fontaine connaît les animaux ; il les aime, et il proteste contre la théorie de Descartes qui ne veut voir en eux que des machines {Discours à M""^ de la Sablière). — Ici, gardons-nous d'une erreur. Ne voyons pas dans La Fontaine un naturaliste T>Gi ne lui cherchons pas chicane parce qu'il aurait commis quelques erreurs scientifiques. Il a décrit les animaux et les a analysés, comme l'ont fait de tout temps les enfants et les gens du peuple. Son génie consiste à les avoir observés, peints d'après nature, et à leur avoir prêté des sentiments toujours d'accord avec leur physique. Dans cette limite, il est admirable. Inutile de rappeler ici les heureuses épithètes qui lui servent à caractériser le chat, le chien, le rat, etc., et qui sont dans toutes les mémoires. Mais songez aux rôles qu'il assigne, dans cette ample comédie, au lion^ au loup, au renard, à l'âne... Comparez avec les épisodes du Roman de Renart. Vous verrez à quel point l'avantage est du côté de La Fontaine. •

4° La Fontaine a le sentiment de la nature. Ces animaux, il les a vus aller et courir dans les bois, sur les prés, dans l'eau du fleuve ou du ruisseau. Si concises que soient ses descriptions, elles frappent par leur justesse et par leur profondeur. C'est l'herbe que les tièdes zéphyrs ont rajeunie; c'est l'onde transparente où les poissons font mille tours ; c'est le chemin montant, sablonneux, 'malaisé ; ce sont les humides bords du royaume des vents, etc. Ces brefs paysages donnent une sensation de réalité. Souvent aussi, La Fontaine se laisse aller à la rêverie : Oh! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles!... C'est par là qu'il est un lyrique, au sens le plus large du mot.

5'^ Il peint dans ses fables toutes les conditions sociales, tantôt sous la figure des animaux (le lion est le ?'oi, le renard le courtisan, etc.), tantôt sans aucune transposition (le savetier, les paysans, le meunier, le curé, l'astrologue...); car il y a beaucoup de contes parmi les fables. — On peut tirer de La Fontaine, comme de Molière et de La Bruyère, toute une galerie de portraits dli dix-septième siècle,

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est guère de plus variée ni de plus couiplète.

La Fontaine est notre Homère. — La fable, telle que l'a comprise La Fontaine, a tant d'ampleur, que Joubert a dit : « La Fontaine est notre Homère. » Ce jugement paraît d'abord paradoxal. Si nous songions à comparer La Fontaine à quel- (pie poète de l'antiquité, ce serait peut-être plutôt à Théocrite, àAnacréon, à Virgile auteur des Georf/ù/ues, à Horace... Mais Joubert savait bien ce qu'il voulait dire. Qu'est-ce que l'épopée homérique, en effet? C'est, pour le peuple grec, le livre par excellence, le recueil des traditions, des légendes, des croyances, en un style tour à tour sublime et familier. Les Français du dix-septième siècle ne possédaient aucun ouvrage .inalogue, d'autant plus qu'ils avaient oublié leur littérature du moyen âge. N'est-ce pas La Fontaine qui enferme le premier, dans ces fables au cadre si complaisant, tous les paysages, tous les caractères, toutes les manifestations de la vie? Est-il un livre plus français, en ce sens? Et ne l'est-il pas à ce point que les étrangers n'en goûtent pas la saveur ? — Mais bornons là cette comparaison. H manque bien des choses aux Fables pour qu'on les assimile à l'Iliade et à V Odyssée; et nous serions bien à plaindre si nous y trouvions, comme les Grecs le pouvaient chez Homère, l'expression de notre idéal.

La morale de La Fontaine. — Les anciens n'avaient composé (le fables que pour la morale. La petite historiette était une dcnwnstration, et s'achevait chez Esope par une formule géométrique. La Fontaine n'a évidemment pas entrepris ses fables pour donner des leçons à ses contemporains ; son indulgente philosophie ne peut lui suggérer l'idée de dogmatiser. Mais, enfin, il écrit des fables; la tradition veut que la fable ait une moralité, et il ne prétend pas s'y soustraire. Dans sa préface de 1668, il insiste sur Vutilité de Vapologue, lequel se compose de deux parties : le corps qui est le récit, et Vâme qui est la moralité. C'est nous dire, très habilement, que nous ferons bien de ne pas attendre que l'auteur ait exprimé la leçon qu'il prétend tirer de la fable, mais que cette leçon circule en quelque sorte dans tout le récit et s'en dégage comme de la vie elle-même. — La Fontaine enseignera.

'ro^ IjirjMiATtJKE l<'RAN(.:AlSfi

comiïi6 la vie, la morale de Vexpérience. Il nous appi-endra que la présomption, la vanité, l'orgueil, la dureté du cœur, la prodigalité, l'avarice, etc., poussent riiomn-te à méconnaître les conditions natw^elles ou sociales de la vie. ■* \\ se faut entr'aider, c'est la loi de nature ». « On a souvent besoin d'un plus petit que soi » . « L'avarice perd tout, en voulant tout gagner » . « En toute chose, il faut considérer la fin » . « Ne nous associons qu'avec nos égaux, » etc. Il nous prévient contre toutes les puissances, la cour, la justice, les gens de finance, etc. — 11 nous donne une leçon générale de mode-, ration et d'intelligente bonté. — IS'est-ce rien? et faut-il, avec J.-J. Rousseau et Lamartine, nous défier de cette morale? Ne pourrait-on pas dire, au contraire, que cette expérieiice de la vie usuelle, acquise au moyen de ces charmants apologues, nou-s épargnera les dures leçons de la réalité? Veilà pourquoi, malgré Reusseau, les fables de La Fontaine seront toujours une excellente lecture. pour l'enfance, à la conditi<wî, ])ien entendu, qu'un maître intellig'ent les leur explique; et la chose est possible, quoi qu'en pense l'auteur de V Emile.

Et maintenant, disons que cette mo-rale est incomplète, que le nom même de morale ne lui convient qu'à demi, qu'elle n'apprend ni le dévouement, ni le sacrifice, niaucime de ces vertus dont il faut que l'homme soit épris pour être vraiment grand. Mais il suffit de s'entendre, de prendre La Fontaine pour ce qu'il est, et de ne point croire qiie les Fables puissent i-cmplacer FÉvang-ile.

La Fontaine écrivain. — Il est, avec Molière, et plus encore ([ue lui, l'écrivain classi(iuo le plus riche et le plus varié. La Fontaine sait prendre tous les tons. Il est gi*ave et presque sublime, tantôt sérieusement {les Animaux malades de la peste, le Paysan du Danube, la Mort et k Mourant, le Bûcheron et la Mort), lantèt à la façon héroï-comique [le Soleil et les Grenouilles, le Lion malade, la Tortue et les Deux Canards, Phébus et Borée). Il est simple et ironique, amttsé autant iju'amusant, dans la plupart de ses fables. Il est parfois ému et lyrique. 11 est enfin satirique. Dans chaque genre, sa langue est d'une remarquable propriété. De là, un vocabulaire plus étendu que celui d'aucuii autre écrivain de son

LA FONTAINE ET I-A FART.E EBI

icMips. \\»ll;iii-(^ ((hiiis sa Lislr. (1rs rcrivaiHs. Ju dix-t^eptiéwc. siècle) le lui a reproché; il le juge mgli(jé et inèyal. « Il faut que les jeunes gens, dit-il, et surtout ceux qui dirigent leurs lectures, prennent bien garde à ne pas confondre, avec son beau naturel, le familier, le bas, le négligé, le trivial, défauts dans lesquels il tombe trop souvent. » Singulier reproche, accompagné de plus singuliers exemples! La Bruyère, qui était pourtant un 'puriste, n'a pas été si dédaigneux; dans son discours à l'Académie française, il disait de La Fontaine : « Un autre, plus égal que Marot, et plus poète que Voiture... homme unique dans son genre d'écrire... qui a été au delà de ses modèles, modèle lui-même difficile à imiter. » C'est justement cette variété et cette richesse, qui ont préservé La Fontaine, au dix-neuvième siècle, contre les critiques; son réalisme a plu, comme plaisait son lyrisme. Mais il est bien classique, par la mesure et par l'unité. — Versificateur, La Fontaine a prouvé qu'il connaissait tous les secrets du métier. Ce n'est rien de dire qu'il a usé de tous les genres de vers ; son mérite est de les avoir toujours appropriés à son sujet. Le vers libre était la forme obligée d'un genre où l'on passait de la description au dialogue, de la satire à la morale, du comique au lyrisme. C'est merveille de constater à quel point le rythme, sans cesser jamais d'être musical, se plie aux changements les plus imprévus du sujet et du ton, et combien aussi il contribue à parfaire l'impression que doit donner le trait descriptif ou satirique.

Pourquoi Boileau omet la fable dans VArt poétique. — On a prétendu que Boileau pouvait craindre de déplaire à Louis XIV en parlant, dans son Art poétique, de la Fable, représentée par un écrivain que le Roi tenait pour suspect. Cette raison ne saurait être admise. La vérité est que Boileau donne exclusivement les règles des genres 'poétiques, c'est-à-dire de ceux qui devaient être écrits en vers. Aussi ne trouve-t-on dans son ouvrage ni le Conte, ni VÉpître, ni le genre didactique, ni la Fable, qui peuvent user de la prose comme de la poésie. Ajoutons que Boileau ne nomme que des anciens, ou des contemporains morts à l'époque où il écrit (1).

(1) Sur cette question, rf. î,i: Riimis, ha Fontaine (Halier).

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