‹ Histoire de la littérature, françaiseChapitre 141 sur 323 · BOILEAU · texte numérisé non relu

BOILEAU

D'.'iprôs 1c porlrail immuI en IW» par Rif et gravé par P. Drevel.

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\ illeneuve-Saint-Georges, comme on l'a cru loiigtempsj, le ^■'" novembre 1G36. Il était le quinzième enfant de Gilles Boileau, greffier au Parlement. Deux de ses frères, Gilles, avocat qui fut de l'Académie française vingt-cinq ans avant Despréaux), et l'abbé Jacques Boileau, clianoine de la Sainte- Chapelle, eurent également une réputation de « bel esprit » et de causticité; leurs bons mots furent célèbres (1). — iNicolas perdit sa mère un an après sa naissance. Il fut élevé, dit-on, très durement, par une vieille domestique. On signale ainsi l'absence de l'affection maternelle dicz de grands écrivains, pour expliquer leur manque du sensibilité; on oublie que Racine avait trois ans quand il perdit sa mère. Toujours est-il que le futur auteur des Satires était, dans sa première enfance, plutôt timide et taciturne; son père disait de lui : « Pour celui-ci, c'est un bon garçon qui ne dira jamais de mal de personne, y II commença ses études, à l'âge de huit ans, au collège d'Harcourt (aujourd'hui lycée Saint-Louis) ; et, vers onze ans, dut subir la grave opération de la pierre. Il passa ensuite au collège de Beauvais, à Paris. On le destinait à l'Eglise ; et, de bonne heure, il fut tonsuré ; mais rebuté par la théologie, il obtint de son père la permission de faire son droit, et il devint avocat. D'ailleurs, il n'aimait pas plus la chicane que la théologie.

La mort de son père (1657) lui donna, sous tous les rapports, l'indépendance dont son talent avait besoin pour se développer. D'abord, il put renoncer au barreau, pour faire de la poésie. Et, surtout, il se trouva possesseur d'une modeste mais solide fortune, ce qui explique en grande partie l'absolue liberté de ses satires. Boileau fut un rentier, à une époque où la plupart des écrivains ne vivaient que des libéralités des grands et du Roi. Qu'on ne l'oublie pas en lisant les louanges qu'il adresse à Louis XIV, à Gondé, à Colbert, à Montausier : il n'en attendait rien, que de l'estime. — A cette époque, probablement, il prit le nom de Despréaux, d'un bout de terre appelé les Préaux, que possédait son père à Crosne : c'est presque toujours sous ce nom qu'il est désigné au dix-septième siècle.

(Ij Cf. .Saiml-F.elvj:, Causeries du lundi, t. VI.

LA THEORIE JJK l.'iDEAE (JLASSluLK îiOl

Boileaii commença par publier quelques vers médiocres dans un recueil de poésies f/alantes paru en 1663. Mais, dès 1660, il avait écrit sa première satire ; et il continua jusqu'en 1669 à combattre les mauvais poètes et à défendre ceux que la postérité a reconnus. C'est la première période ^de sa vie littéraire. — La seconde s'étend de 1669 à 1677 : elle comprend les Épitres, les quatre premiers chants du Lutrin, VArt poétique j la traduction du Traité du sublime, de Longin. lioiieau réside alors le plus souvent dans sa maison d'Auteuil : il y reçoit ses amis Molière, Racine, La Fontaine, Chapelle, Furetière. Protégé et aimé par le Koi, il n'en obtient une ])ension qu'en 1676; et, en 1677, il est nommé historiographe en même temps que Racine. -^ La troisième période, de 1677 à 1711, est celle pendant laquelle Boileau compose ses derniers ouvrages en vers, quelques satires et épitres, les chants V et M du Lutrin. L'Académie ne songeait point à lui; elle était pleine encore des écrivains qu'il avait ridiculisés; le Roi l'imposa en 1684. Il fut alors très occupé par la querelle des anciens et des modernes, à partir de 1687; il ajouta en 1693 au Traité du sublime, de Longin, des lié flexions critiques. A la fin de son existence, survivant à tous ses amis, accablé d'infirmités, il était devenu morose et chagrin. 11 échange alors avec Brossette, un avocat au Parlement de Lyon, fort épris de son talent et de son caractère, des lettres très intéressantes, et qui constituent pour son histoire, celle de ses œuvres et celle de la société contemporaine, un document des plus précieux.

11 mourut le 13 mars 1711, rue du Cloitre-Notre-Dame, chez le chanoine Lenoir. 11 fut inhumé dans la Sainte-Chapelle. Un imposant cortège accompagnait ses modestes funérailles. « Il avait donc bien des amis, s'écria un passant, cet homme ([ui disait du mal de tout le monde! » Depuis 1819, les restes de Boileau ont été transportés à l'église Saint-Germain-des- Prés.

Chronologie des Satires. — Les satires de Boileau ne sont pas rangées, dans toutes les éditions actuelles, d'après leur ordre chronologique (I). Or, il est bon de les classer par dates, pour

(1) C'est cet ordre que uous avons essayé de rétablir dans notre édition de boiLEAU (Ilatier, 191i).

I)(i2 1,4 II K K Ai U HE Fft ANC AISE

iiiicu-\ iiicsurcr les pi'ogrès de Boileau, <il surtout pour mUux sentir certaines allusions.

En 1660, Boileau écrit la satire I (Adieux d'un poète à la ville de Paris); il en détachera plus tard le long épisode des Embarras de Paris, pour en former la satire VI. De 1663, date la satire Vil (sur ie Genre satirique). De 1664, la satire H (à Molière, sur la Rime) ; ■et la satire IV (à l'abbé Le Vayer, sur Les Folies humaines). De 1665, la satire III (le Repas ridicule); la satire V (à Dauê^eau, Siur /« Noblesse); et le Discours au Roi. — BoiJean n'avait encore tait imprimer aucun de ces morceaux, qu'il récitait volontiers à seys amis, et dans certains salons où l'on goûtait fort ses hardiesses juvéniles, lorsqu'il en parut, en Holknde (1666), sous le titre de Discoiars libres et moranw en vers, une édition qu'il qualifie de « monstrueuse «. Aussitôt Boileau donna, cette même année, yae édition correcte, chez le libraire Billaine. Le livre eut un très grâ.a4 succès. Il y ajouta, l'année suivante (1667), deux auti-es satires, la VHP (à Claude IMorel, doyen de la Faculté de théologie, sur l'Homme) et la IX« (.1 son Esprit). — Kn 16^4, il publia la satire X :{les Femïms); en 1698, la XI* (à Valîncour, l'Honneur)-, -en 1711, la Xiî* [VÉqu'ivnqiue),

Les Satires bourgeoises et morales. — Disons d'abord quelques mots des satires pittoresques et « bourgeoises », et des satjnis morales. C'était une tradition qui datait d'Horace, de Juvénal, t't qui s'était continuée en France avec Mathurin Régnier, qiie 4e tracer des portraits ou des tableaux satiriques, en s'inspiraflt des mœurs du jour. Boileau n'inventait pas, il imitait plutôt quand il écrivait les Embarras de Paris et le Repas ridicule. Son originalité consiste à avoi'r introduit, dans ces cadres traditionnels, certains détails nouveaux. Or, c'est bien le Paris de 1660, ce sont bien les ridicules bourgeois de la même époque, qui nous plaisent dans les satires III et VI. On s'en convaincra en faisant une comparaison entre Boileau et ses modèles (1). — Mais il faut encore remarquer (pie Boileau n'a jamais été meilleur poète, dans le sens où ce mot im]>lique le don de voir et de peindre le détari pittoresqne. îl est aioi's un réidiale tJ'ès spii'ituel. Et chaque lois ♦i^ic, dai*s les iiatires morales et littéraii^es, il se l'emet à dt'c^'t^r, les mêmes quiwlités se retrouvent (voyez en particulier, dans la satire X, riiistoire du lieutenant-criminel Tardieu) (2). A plus forte raison dans le Lutrin. Il est bon, sans doute, de citer les beaux vers des Épilres et de VArt poétique; mais Boileau y est abstrait, et sa langue n'a plus la même saveur.

Les satires morales sont décidément moins bonnes, sauf la

vl) Ces ttomjwu-aifious sont aisées, grâce aux odes des éUiiio(i>s classiques. (2) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 59/i.

LA TnKORIE DE î.'lDKAL rLAPSIOUP; f}C>^

t-atire V(/'/ y<>if/e.-ise.), qui ost ju<lici«'.usH et courageut^»*- Ebpi'itiroj» parisien, d'une causticité systématique, Boileau ne possède, en ce ^'enre, ni idées générales assez profondes, ni finesse psychologique. Son jansénisme bourgeois lui donne un ton à la fois morose et railleur qui agace. La satire IV {les Folies humaines), la satire VIII {l'Homme)^ sont formées de lieux communs anciens, et qui cette fois ne sont renouvelés ni par l'observation des mœurs contemporaines, ni par le pittoresque de l'expression. La satire X (les Femwes\ assez maladroitement imitée de Juvénal,- contient cependant quelques portraits vivement tracés, et elle se sauve par l'épisode que nous citions plus haut; replacée à sa date, dans la querelle des ancieîis et des modernes^ cette dixième satire se comprend mieux (1). On peut presque négliger les faibles satires XI et XII (l'Honneur et l'Équivoque),

Les Satires littéraires. — Déjà, dans les satires bourgeoises ou morales, les traits ne manquent pas contre les mauvais poètes (le Repas ridicule), les précieuses (les Femmes), et les noms de Cotin, de Chapelain, de Coras, de Pradon, y apparaissent soudain, au détour d'un vers. On sent que Boileau est avant tout, et par nature, un critique littéraire. Ses meilleures satires, celles auxquelles on est obligé de reconnaître à la fois de l'opportunité et de \'i?ifluence, sont donc les satires II (sur. la Rime) (2), VII (le Genre satirique) (3), IX (.4 son Esprit),

Trois excès, nous l'avons vu, s'étaient manifestés dans la poésie française ; la préciosité, V emphase et le burlesque; et chacune de CQS déformations de la nature était représentée, vers 1660, par des poètes influents. De si loin, nous nous imaginons volontiers que les Benserade, les, Cotin, les Chapelain, les Scarron, les Pradon, etc., étaient peu estimés d'une société qui applaudissait Corneille et savourait les Provinciales; et que Boileau s'est attaqué bruyamment, pour se faire à lui-même une réputation, à des écrivains que le bon sens public avait déjà exécutés. Mais c'est une erreur. Boileau prenait à partie des critiques dont le jugement était considéré comme infaillible (et n'est-ce pas Chapelain que va consulter respectueusement le jeune Racine, en 1660?); des poètes qui faisaient les délices des ruelles par leurs sonnets et leurs madrigaux, ou qui fondaient leur réputation sur d'emphatiques épopées; des romanciers qui menaient impunément leurs lecteurs jusqu'au vingtième volume; des tragiques qui encombraient la scène de héros grandiloquents ou doucereux. Ces messieurs avaient pour eux

(l)Elle souleva une polémique assez vive, à laquelle prirent part Arnauld, Perrault, La Bruyère. Cf. Boileau (Hatier), pp. WO -^99.

(2) Morceaux choisis, l*"" cycle, p. 257. '

(3) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 597,

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les libraires, les grands seigneurs, et l'Académie, l'Académie où Boileau, répétons-le, ne fut reçu qu'après avoir publié presque tous ses ouvrages, et dix ans après l'Art poétique^ sur le désir formel de Louis XIV. Si Scudéry, Chapelain, Saint-Amand, CoUelet sont devenus des « grotesques » au sens exact du mot, c'est que la campagne courageuse entreprise par Boileau a fini par les discréditer à ce point, que leurs noms mêmes seraient aujourd'hui oubliés si Boileau ne les avait mcAffs dans ses vers immortels. « Et ((iii saurait sans moi que Cotin a prêché! •> — D'autre part, combien ces grande classiques, installés depuis deux siècles dans une r(^puta,tion indiscutée, les Molière, les Racine et les La Fontaine, ne furent-ils pas combattus par des cabales d'auteurs ou de gens (lu monde? On a fait l'histoire dos ennemis de Racine; que dire des ennemis de Molièrel L'opinion publique ne les a donc pas reconnus <lu premier coup. Elle a hésité entre Quinault et Racine, entre Boursault et Molière, entre Benserade et La Fontaine. C'est Boiionu qui, avec une singulière sûreté de diagnoUic, a proclamé dès le premier jour la supériorité du génie durable sur le talent à la mode. Quand il adressait à Molière ses stances sur l'École des femmes ou sa deuxième satire; quand il distinguait, dès VAlexandre, Rnrine de Quinault; quand il défendait Britannicus contre los railloi'ies de Boursault; quand il écrivait, après Phèdre, son épître sur rutilité des ennemis (1) où Racine et Molière entrent dans l'iumiortalité, on était en plein combat. Lorsqu'il s'agit de contemporains, les plus clairvoyants parfois sont aveuglés par la prévention ou par l'amitié. Or, Boileau n'a commis d'erreurs littéraires que sur les auteurs de l'antiquité, du moyen Age et du seizième siècle; sur son propre temps, il ne s'est jamais trompé, ni •m bien ni en mal. Ses réserves mêmes sur Molière, dans fArl poétique, peuvent s'expliquer.

Ainsi, le rôle de Boileau satirique, à son heure, fiit double : (l'une part, ruiner les fausses réputations qui encombraient les salons et la scène, pour déblayer la route aux grands génies; (l'autre part, imposer à l'opinion les Racine et les Molière. Sans doute, ceux-ci auraient fini par triompher. Boileau n'a point été à leur égard un critique positif. Les lois des genres classiques, il ne les formule qu'après l'apparition des chefs-d'œuvre. Mais il a peutêtre préservé ses amis du découragement; il les a moralement soutenus contre les cabales; il leur a persuadé que la postérité leur rendrait justice; il leur a fourni le caractère et l'àme.

Boileau pouvait donc légitimement faire son apologie dans la neuvième satire, qu'il adresse A son Esprit. Il y répondait victorieusement à des objections qu'il savait retourner contre ses adversaires eux-mêmes, avec une verve digne du Pascal des Protnnciales

(1, Morrrum.r ./Khsis. 2- cvrlr, i>. 002.

T.A TflKolîlE DF. L iDKAF, Cf-ASSIOUK iiOll

OU de P.-L. Courier (1). Les « droits et les limites » de la satire sont ici parfaitement tracés, et Boileau se vante avec raison de n'avoir jamais l'ait de fâcheuses personnalités : i\ a toujours su « de l'homme d'honneur distinguer le poète ». Croyait-il par là désarmer ses ennemis? et ne savait-il pas que l'amour-propre de l'homme de lettres est plus chatouilleux que l'honneur de l'honnête homme (2)?

Les Épitres. — Voir-i. d'nbnnl. quoi est l'ordre chronologique

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