FONTENELLE. — BAYLE. - LES PREMIERS SALONS
SOMMAIRE
1° Fpntenelle (1^57-1757) n'est d'abord qu'un médiocre poète et un bei esprit de salon. \\ devient i^n excellent vulgarisateur scientifique dans ses entretiens sur la pluralité des mondes et surtout dans ses Éloges des savants. Par son scepticisme discret, il annonce Voltaire.
2° Bay le (1647-1706) est le précurseur des encyclopédistes. Dans son Dictionnaire (1697), il remet en question les traditions et les croyaapes, et cpmbat l'autorité.
3° Les premiers <Sa/on.s du siècle so|it : la Cour d^e SçççLuXy q\x la duchesse du Maine groupe des gens de lettres, des savants, et toute la société polie ; on s'y amuse ; on y écoute volontiers des conférences scientifiques. M"* Delaunay nous a laissé sur cette cour de piquants Mémoires; — M""' de. Lambert reçoit, de 1710 à 1733, les écrivains les plus illustres et les grands seigneurs; sou salon est un centre de préciosité et f]e dj^licatesse aristocratique; — ^/"'^ de Tençin est plus hardie, et la philosophie commence à s'insinuer dans son salon.
Biographie. — Bernard le Bovier de Fontenelle, né à, Rouen en 1657, neveu des Corneille par sa mère, fit comme eux ses études chez les jésuites de sa ville natale, et devint avocat. Mais il renonça au barreau, pour venir ;i Paris, auprès de Thomas Corneille, qui encouragea sa vocation littéraire. Ses débuts ne furent jias brillants. Sa tratiédie (VAspar fl(iSO)
OOO LITTÉRATURE FRANÇAISE
tomba (1), et il n'eut pas plus de succès avec quelques autres pièces du même genre. 11 écrivit pour l'Opéra une Psyché, nneLavinie, etc. Puis, ce furentles Dialogties des m,orts (1683), les Poésies pastorales (1688). Et partout Fontenelle y parut médiocre et affecté. Mais ses Entretiens sur la pluralité des mondes (1686) annonçaient déjà en lui un intelligent et délicat vulgarisateur scientifique.
Fontenelle fréquentait surtout les salons à la mode, où sa conversation à la fois aisée et pleine d'idées, le faisait rechercher. C'est alors qu'il est le Cydias peint par La Bruyère ; il est ^civ profession « un bel esprit » : il fait de petits vers sur toutes sortes de sujets ; « il débite gravement ses pensées quintessenciées et ses raisonnements sophistiqués... C'est un composé du pédant et du préàieux... ». Le portrait est des plus jolis : il est exagéré. Nous sommes au plus fort de la querelle des anciens et des modernes, et Fontenelle est surtout coupable, aux yeux de La Bruyère, d'être uri moderne. De son côté, Fontenelle, dans le Mercure, n'épargnait pas l'auteur des Caractères, qui lui répondait vertement dans la préface de son Discours à V Académie.
Enfin, le véritable Fontenelle se dégage lorsque, comme secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, il écrit les Éloges des académiciens (1708-1719). — A partir de ce moment, tout en restant un causeur charmant, dans les salons de M"^^ Lambert et de M™« de Tencin, il exerce sur son siècle une influence philosophique. Son caractère est aimable et modéré. Il ménage tout le monde, et surtout il se ménage lui-même. Sa devise est : « Tout est possible, et tout le monde a raison. » Mais son défaut est de manquer de sensibilité : ]\jme (Je Tencin lui disait, en lui montrant son cœur : « C'est de la cervelle que vous avez là. » Il parvint ainsi à une extrême et lucide vieillesse, et mourut centenaire en 1757.
Ses œuvres scientifiques. — Dans les Entretiens sur la pluralité des mondes, Fontenelle suppose que, se trouvant à la campagne, chez la marquise de G..., il expHque à cette dame le système des astres et les théories sur les mondes habités.
(1) Voir répig:ramme de Racine sur Voriginc des sifflets. Morceaux choisis, 2*' cycle, p. 561.
LA ÏHANSITION t»01
Chaque soir, on va se promener dans le parq ; la nuit est magnifique ; la marquise a l'esprit curieux, et Fontenelle n«î demande qu'à causer. Le premier soir, il démontre à la marquise « que la terre est une planète, qui tourne sur ellemême et autour du soleil » ; le second soir, « que la lune est inie terre habitée » ; le troisième soir, « que les autres planètes sont habitées aussi » ; le quatrième soir, il expose « les particularités des mondes de Vénus, de Mercure, de Mars, (le Jupiter et de Saturne » ; le cinquième soir, « que les étoiles lixes sont autant de solipils dont chacun éclaire un monde » ; enfin, le sixième soir est consacré « aux dernières découvertes qui ont été faites dans le ciel ». — Il y a toujours quel- ([ue inconvénient à mettre trop d'esprit en ces matières ; et l'impression que donnent les premières pages de ce livre est celle d'un auteur qui se travaille à faire de l'esprit sur les lois astronomiques. Plus on avance dans cette lecture, plus le sérieux se dégage. On s'aperçoit que le bel esprit n'y est pas répandu pour masquer le vide du fond, mais pour y orner la science (1).
Les Éloges des académiciens sont plus franchement sérieux. Mais Fontenelle s'adresse encore au monde, et son but est de faire comprendre à ceux qui n'ont pas une instruction scientifique spéciale, les travaux de Tournefort, de Leibniz, de Newton, de Du Fay, de Montmort, de Cassini (2). Partout, Fontenelle est clair et précis ; il analyse avec sûreté les travaux de physique, de botanique, de chirurgie, etc.. Et il sait nous inspirer l'admiration et l'amour de la science.
Fontenelle est donc d'abord un novateur, en ce sens qu'il annexe un nouveau domaine à la littérature. Ce que Descartes avait fait pour la philosophie, Pascal pour la théologie, ce que Montesquieu devait faire pour le droit, il le fait, avant Buffon, pour les sciences. Les lecteurs de V Histoire naturelle et des Epoques de la. nature ont été préparés par l'auteur des Entretiens et des Éloges.
Sa philosophie. — Mais Fontenelle est encore du dix-huitième siècle par son scepticisme, et parce que, comme adversaire des anciens et partisan des moderries, il a contribué
(1 Morceaux choisis, le»" cycle, p. 278. (2) Morceaux ckoisis, l*"" cycle, p. 280.
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Iciit'iiiciil: cl, paissîlmiiieiit à dèvélo{)për l'idée de p^og-hés. il appai'ciit dails ses Dialogues, dans sôri kUloirc des ôf-ucliss (1), dans sa Digression sur les àhciens et sûlrles fnôdehies, cohime un véritable |ii"écurseui'. Il est trop prudent pour prendre Ib ion agressif ou impërtiîiënt de Voltaire ; inaife, [iat ses itisinuatiôns, il l'annonce. Il ëicelle déjà, coniinë l'aiïteur dil î)ictiônnairè philosophique ëi de Caàdidc, à conter une petite histoire, ancienne, orieiitale, saiis aucun rclJ)port {ipj)arëiit pour les naïfs avec nos croyailces et nos moBilrs, mais dont les malins savëiit tit'er les conclusioiis. Et il pose enfin là, question des anciens, cOtnme le feront les Encyclopédistes. C'est Foiitënellè qui écrit, en 16§8 : « tiri bon esprit est p'OUr aiiisi dire cditl|)Osé de tous les esprits des siècle^ précédents ; ce n'est qu'un même esprit qui s'est cUÎilvê Jjendant tdilt ce temps-là. 11 est mairiiétiant dans l'âge de virilité, dû il raisonne avec plus de force et plus de lumières qiië jamais. Cet homme-là n'aura point de vieillesse : les hommes ne dégénéreront jamais, et les vues saines de tOus les bods esprits qui se succéderont, s'ajouteront toujours les unes aiix autres. » Il sait d'ailleurs distinguer, comnie le fera M°i^ de Staël, les différents objets du progrès. « Afin, dit-il, que les moderiiës puissent toujours renchérir siir les àncîëiis, il faut que les choses soierit d'Ufie espèce à le p'ernïètlrè. Pour l'éloquence et la poésie, qui soiit le siijet de la principale contestation entre les anciens et les modei-iies, quoiqu'elles ne soient pas en ellës^tnémes fort importantes, je crois que les anciens en ont pu atteindre là perfection. Contentoris-nOus de dire qii'iis ne peuveiit être sUrpassés, mais ne disons pas qu'ils ne peuvent être égalés (2). » Voilà des àsseHions bien intelligentes, et qui soht tellement sëhsées qu'elles iious paraissent banales ; et, pourtant, b'est patce qu'il a oSé s'exprimer ainsi que ï^ontenëlle a été iùaimené et ridiculisé par les défenseurs des anciens. — Comnie philosophe, c'est au nom de la même idée de progrès, que Fontenelle croit de moins en moins à V autorité et de plus en plus à la raison.
(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. fe35. Vqii- l'édition de l'Histoire des Oracles, publiée par M. L. Maigron. Cornély, 1908 {Société des textes français modernes). y
(2) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 636.