CHAPITRE III MONTESQUIEU
SOMMAIRE
1" Montesquieu (HyH9-llbb) est à la fois arisUxrate, magistrat allaché aux institutions de son pays, , — tiardi et rétormateur, — satirique, — bel esprit.
2*" Les Lettres persanes (1721) sont, dans un cadre commode, une satire, h la fois spirituelle et profonde, de la société et des institutions. Il faut y distinguer : l'intrigue, assez fade; les passages où Montesquieu critique, à la façon de La Bruyère, les mœurs et les ridicules du jour ; les chapitres où il aborde des questions de politirjue ou de religion, et par lesquels il annonce l'Esprit des lois.
S"" Les Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains (1734) sont le fruit d'un travail personnel et approfondi sur l' histoire romaine. Montesquieu a plutôt étudié la décadence que la grandeur, et il a déterminé plutôt les causes politiques que les causes morales. Le style de cet ouvrage est grave et tout romain.
¥ L'Esprit des lois (1748) est l'étude positive, faite sur les documents, des rapports qui existent entre les différentes législations et les peuples qui y sont soumis. Montesquieu part des faits et cherche à les expliquer; il se distingue par là de tous les théoriciens abstraits. — Ce chef-d'œuvre est écrit souvent dans une forme trop piquante : M"® du Deffand accuse l'auteur de faire « de l'esprit sur les lois ».
Biographie. — Charles de Secondât, baron de la Brède et de Montesquieu, est né au château de la Brède, près de Bordeaux, le 18 janvier ,1689. Sa famille était de noblesse ancienne ; s'il s'en est toujours montré fier, il a lui-même ajouté à cette noblesse le plus impérissable de ses titres. Quand il eut achevé ses études chez les Oratoriens, à Juilly, « on lui mit entre les mains des livres de droit; il en chercha l'esprit ». En 1714, il fut nommé conseiller au Parlement
POKTRAIT DE MONTESQUIKU.
D'après restanipo si'avôe ij;ii- llenrifjuez.
Ors CraNGES. - JJtlriatuiM^
de Bordeaux, et, eu 1710, président à mortier. II était un magistra,t exact et travailleur, mais peu convaincu. Déjà, il se cherchait des occupations en dehors ou à côté de ses fonctions, et il devenait, faute de mieux, membre très assidu de l'académie des sciences de Bordeaux, à laquelle il communiqiiait des mémoires sur des questions de physique, Vécho, la pesanteur, la transparence des corps, etc. Cependant, il préparait son premier ouvrage. « J'ai la manie de faire des livres, disait-il, et d'en être honteux après les avoir faits. » X<es Lettres persanes parurent en 1721, sans signature, et le succès en ^ut étourdissant: Mais déjà Montesquieu méditait un ouvrage plus sérieux. Il vient à Paris, vend sa charge, de JPrésident, fréque,nte quelque temps les salons et les cercles et se fait recevoir à l'Académie française (1727).
De 1728 à J7âl, Montesquieu voyage. Il veut recueillir des documents et surtout des observations directes pour V Esprit des lois. D'ailleurs, il était aussi curieux que son compatriote ^ontaigne ; .uiais comme l'auteur des Essais, il sera be?i,ucpup moins séduit par les beautés de la nature, qu'atteri||f aiLx mœurs et aux institutions : il se rend d'abord à Vien;fte, en Autriche, o,ù il peut causer avec le prince Eugène ; pws en .Hongrie, d'où il revient par Venise : là, il interroge le iina,ncier Law sur Vesprit de ses célèbres et malheureuses spéculations. Il séjourne à ]VIiIan, à Turin, à Florence (J), h ^ome, à Naples. 11 rei^ipute ensuite vers le no.rd, fait en sens inverse la, route suivie par Montaigne, d.é ^Vérone à Innsbriick, rejoint les bords du Rhin et arrive en iHoMan^e. .De là, sur le yacht de lord Chesterfield, il gagne l'Angle- ^terre, oùil séjourne pendant deux ans. A Londres, il étudie de très- près le fonctionnement de cette constitution à la fois inonarohique et démocratique, qui devait rester pour J^ni ridéal. .On sait ce que nos plus grands hommes du dix-lxijiitième siècle doivent à r^n^-leterre : Montesquieu, yQita;ire,et Buffon en tirèrent profit ; le seul J.-J. Rousseau y gardera ■j.v^<^useaneBt son ombrageuse personnalité, et en reviendra sans avoir rien oublié ni rien appris.
De retour en France, Montesquieu s'enferme en son châ-
(1) Morceaux choisis, l^"" cycle, p. 282.
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teaii de là Brède, poiiï- luottro eu ordre ses notes et ses impressions. Eiï 1734, il donne lès (Considérations sûr les causes de la grandeur et de la décadence des Bomains, important fragment détaché de VEsjjrit Hes lois. L'ouvrage é^'t accueilli avec faveur. Montesquieu fait d'assez fréquents voyages à Paris, pour se délasser de l'immense labeur qu'il s'impose à la Brède. On le voit dans les principaux salons, chez Mn»« du Deffand, chez M°^« GeoftVin, chez M^^ de Tencin. Mais il retourné toujours plus ardent à sa vie de provincial et de travailleur. U Esprit des lois paraît eil 1748, et réussit avec éclat; on le traduit dans toutes les langues. Épuisé par cet effort prodigieux, Montesquieu ne donne plus que la Défense de VEsprit des lois^ en 1750. Il triomphe, d'ailleurs, de toutes les oppositions et de totis les adversaires. 11 était à Paris, en f évier 1755, quâiid il mourut, âgé dé soixante-six ans.
Caractère. — Son caractere est formé d'éléments assez contradictoires (1). Il y a en lui un aristocrate très attâclié aux privilèges de la noblesse et consacrant les deux derniers livres de soù Esprit des lois à des recherches sur lés lois féodales poUr établir en quelque sorte la légitimité de ses propres titres, — un magistrat de race et de carrière, exigeant « que l'on ne touche aux lois que d'une main tremblante », et défendant l'organisation judiciaire de son pays, — un penseur à l'intelligence libérale et hardie, très clairvoya;nt sur les abus du régime, et désireux que noxis empruntions aux Anglais une partie de leur constitution, — un satirique plus mordant que Voltaire, — un peintre de mœurs aussi vif que La Bruyère, — un bel esprit qui ne résiste pas à la tentation de placée un trait, de surprendre ou de piquer son lecteur, de prendre le plus grave sujet par le côté plaisant, çn un mot, comme le disait Voltaire, « de faille le goguenard ».
Moralement, mêmes contrastes : peu de sensibilité, « n'ayant jamais eu de chagrins qu'une heure de lecture n'ait dissipés », et s'indignant avec une éloquence émue
(1) Morceaux choisis f 2« cycle, p. éùk»
contre l'esclavage ou la torture, comme aussi se montrant généreux et charitable avec la discrétion d'un bourru bienfaisant. Nous allons trouver tous ces contrastes dans ses ouvrages et dans son style.
Les Lettres persanes (1721). — Presque tous les grands « réformateurs », avant de publier ce que l'on pourrait appeler leurs ouvrages positifs, ont commencé par décrire et par attaquer les abus existants : c'est comme la partie négative de leur tâche.
Montesquieu fut d'abord frappé de ce qu'il y avait « quelque chose de pourri dans le royaume de France ». Chacun s'en accommodait, par paresse ou par intérêt. L'esprit supérieur de Montesquieu aperçoit nettement les vices et les tares, et peut-être déjà les remèdes. Il diffère des moralistes comme La Bruyère, en ce qu'il est aussi et surtout un politique, et que ce ne sont pas seulement les mœurs qu'il rend responsables de la corruption sociale, mais aussi les institutions : par là, il est bien du dix-huitième siècle, et ses successeurs ne feront que reprendre et exagérer sa thèse.
Mais Montesquieu, moraliste et politique, connaît les salons de Paris et le goût de ceux qui lisent. 11 sait qu'un ouvrage de pure . morale n'a pas chance de réussir. Déjà La Bruyère a dû composer un livre piquant et amusant; et, depuis La Bruyère, on est devenu encore plus frivole et plus difficile à satisfaire. Aussi Montesquieu cherche-t-il à présenter, sous une forme séduisante, ce procès d'une société qui s'amuse. En 1707, Dufresny, célèbre surtout par ses comédies, avait publié les Amusements sérieux et comiques d'un Siamois. Il supposait qu'un Siamois, venu à Paris, analyse naïvement pour ses compatriotes ce qu'il voit et ce qu'il entend. Le cadre était commode, et cette apparente fiction permettait une certaine hardiesse. Montesquieu s'en empare. 11 nous montre deux Persans, Rica et Usbeck, qui visitent l'Europe, et qui écrivent à leurs amis restés en Perse.
C'est du Journal de Chardin, paru en 1711, que Montesquieu lira quelques renseignements précis sur les mœurs des Persans; et, pour donner un lien à ces Lettres, pour obliger le lecteur et la lectrice à aller jusqu'au bout du livre, il invente une intrigue de sérail qui court à travers la correspondance, et qui, de loin en loin, pique la curiosité.
Il faut donc distinguer plusieurs éléments dans les Lettres persanes : 1° l'intrigue, qu'il nous suffit d'indiquer; — 2" la satire des ridicules de société et des mœurs; ici se placent des portraits dans la manière de La Bruyère, et qui sont excellents : la coquetterie des femmes (lettre XXVI), le théâtre (XXVIII), la badauderie parisienne (XXX), les cafés (XXXVI), l'alchimiste (XLV), le tinancier, le directeur de conscience, le poète famélique, l'officier retraité (XLVIII), les rivalités des femmes de différents âges (LU), le
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jeu (lA'l), lt> inagislrat ignorant (LWUI), \ç. décision nabre (LXXlIj, de. C'est la partie « amusante » des Lettres penaanes. Montesquieu s'y montre à la fois excellent peintre et satirique clairvoyant jus- (pi'à la méchanceté. —3" Enfin, il y a un certain nombre de lettres plus sérieuses, où, non sans pei-sillage, mais sur le ton d'une dissertation aisée, sont abordées des questions de politique, de religion, de littérature : d'abord, l'histoire des Troglodytes (XI, XII, XIII, XIV), le Roi de France (XXIV, XXXVII), le Pape (XXIX), les disputes théologiques (XLVI), la métaphysique (LXIX), le suicide (LXXVI), les dilfcrentes formes de gouvernement (LXXX), la gloire (LXXXIX-XC), ^a justice ^XCV), les Romains (CXV), le divorce (CXVI, CXVII), les colonies (CXXI), les lois (CXXIX), la bibliothèque d'un couvent, et à ce propos des jugements sur les genres (CXXXIII et suivants), etc. — Il faudrait de trop nombreuses références pour indiquer tout ce qu'il y a de profond dans les Lettres persanes. L'auteur des Considérations et celui de VEsprHt des lois s'y annoncent presque à chaque instant. Et quand on a lu avec , admiration un certain nombre de pages sérieuses, on est toutsurjuis de retomber sur cette fade intrigue à laquelle il semble bien (lue Montesquieu lui-même ait pris plus de plaisir qu'il ne convenait (1).
Les Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains (1734). — Voici l'ouvrage proprement elassique de Montesquieu. — Dans les Lettres persanes, on trouvait déjà de nombreuses allusions aux Romains; Montesquieu semblait y revenir avec une sorte de prédilection. Jadis, il avait lu, devant TAcadémie de Bordeaux, en 1716, une Dissertation sur la politique des liomains dans la religion, d'autant plus importante à retenir que Montesquieu, dans les Considérations, négligera absolument la religion romaine. Après les Lettres persanes, il a,vait composé, en M'H, le Dialogue de Sylla et d'Eucrale, qu'il lut alors dans un salon et qu'il ne publia qu'en 1745.
Voici quel est le plan des Considérations : Chap. i : Commencements de Rome. Ses guerres. — Chap. ii : De l'art de la guerre chez A'.s' Romains. — Chaj). m '.Comment les Romains purent s'agrandir. — Chap. IV : Des Gauluis. De Pyrrhus. Parallèle de Carthage et de Rome. Guerre dWnnihal. — Chap. v : De l'état de la Grèce, de lu Macédoine, de la Syrie et de l'Egypte, après rabaissement des Carthaginois. — Chap. vi : De la conduite que les Romains tinrent pour soumettre tous les peuples. — Chap. vn : Comment Mithridate put leur résister. — Chap. vni : Des divisions qui furent toujours dans la ville. — Chap. i\ : Deux causes de la perte de Rome (la grandeur de l'empire et la grandeur de la ville). — Chap. x : De
(1) Morceaux ckoisis, 1<"^ cycle p. 'iHk; Id., 2" cycle, p. 646.
ht corruption des Romains. — C.hap. xi : De Syiia. iJe Pompée et de César. — Chap. xii : De l'état de Rome après la mort de César. ~- Chap. XIII : Auguste. — Chap. xiv : Tibère. — Chap. xv : Des empereurs depuis CaiuH Caligula jusqu'à Antonin. — Chap. xvi : Dé l'étal de l'empire depuis Antôtiin jusqu'à Probus. — Chap. XVii : Changement dam l'État (partage entre deux empereurs). — Chap. xviii : Nouvelles maximes prises par les Romains (tributs donnés àox barbares; perte de la milice nationale; exactions lînanoières). ~ Chap. XIX : Gr-andeur d'Attila. Cause de rétablissement des Barbares. Raisons pourquoi l'empire d'Occident fut le premier abattu. — Chap. XX : Des conqu£tes de Justinien. De son gouvernement. — Chap. XXI : Désordres de l'empire d'Orient. — Chap. xxii : Faiblesse de l'empire d'Orient. — Chap. xxiiï : Raison de la durée de l'empiré d'Orient. Sa destruction (Prise de Constantinople par Mahomet II, 1453).
Pour écrire les Considéra lions, comment Montesquieu s'est-il •documenté? Il avait lu, la plume à la main, tous les grands historiens de l'antiquité : Salluste, César, Tite-Live, Florus, Tacite, Suétone, Polybe, Plutarque, Deiiys d'Halicarnasse, Diodore de Sicile, Josèphe, etc. Pour la décadence, il cite encore : Suidas, Justinien, Nicétas, Lactance, saint Augustin, etc. 11 consulte également Machiavel {Discours sur la première décade de Tite-Live), Saint-Évremond [Réflexions sur les divers génies du peuple romain) et Bossuet [Histoire universelle, 3" partie, chap. vi et vu). Il est donc temonté aux sources pour étudier l'histoire romaine, et il a lu tous ses prédécesseurs sur ce sujet; et il faut l'en louer, car ses lectures ont été considérables. Mais il est bon d'ajouter qu« Montesquieu n'a ni l'esprit critiqua ni l'esprit scientifique tels que nous les entendons aujourd'hui. Il ne met jamais en doute l'authenticité d'un texte ou d'un témoignage; et l'on peut dire qu'il se montre parfois plus crédule que l'antiquité, lorsqu'il s'agit de certaines légendes. Il ne discute pas les origines de Rome, il accepte docilement tout ce que Tite-Live rapporte des rois, et les jugements des partis sur les empereurs ; surtout il ne distingue pas les différents moments dans l'histoire des mœurs romaines (1). Est-il besoin d'ajouter que Montesquieu ne soupçonne même pas ce que Ton peut tirer des sciences auxiliaires de l'histoire, telles que l'archéologie, répigraphie, la numismatique, etc. ? Or, que l'on ne dise pas que c'est tout à fait la faute à son temps. Peu d'années après, le président d« Brosses, parcourant l'Italie en quête de documents pour son Salluste, écrivait (1739-1740) des lettres qui révèlent les plus curieuses et les plus fructueuses recherches.
Ne demandons à Montesquieu que ce qu'il a voulu nous donner,
(1) Sur celte crédulité de Montesquieu, voir l'introductiou de rétiition £m. Persou (Garaier).