VOLTAIRE A TRENTE ANS
D'après le portrait peint par Largillière et gravé par H. Tardieu.
lieu, à la fois grand homme de guerre et. libertin achevé, son héros; Cideville, qui, comme conseiller au Parlement de Rouen, lui rendit de grands services ; d'Argental, un de ses /'(irtotums à Paris, du jour où il habite Cirey, la Prusse et Ferney,-etc.
Ses études achevées, le jeune Arouet a un goût décidé pour les lettres et pour la vie élégante. Il voit, dans le salon de son père, des poètes comme Chaulieu, La Fare, J.-B. Rousseau ; et (les personnages comme M. de Caumartin, l'abbé Servien et son neveu le chevalier de Sully. Son parrain le présente et le fait valoir chez les Vendôme, au Temple. Et Tétude du droit, auquel son père voulait le contraindre, lui paraît de plus en plus rébarbative.
Premiers exils et débuts littéraires (1714-1718). — Le père Arouet, que les audaces de son fils inquiétaient, et qui voulait à tout prix en faire un homme sérieux, le donna comme page ou secrétaire au marquis de Châteauneuf, ambassadeur en Hollande (1713). Le jeune homme passa quelques mois à La Haye ; c'était un milieu des plus intéressants pour un esprit ouvert et hardi. De la Hollande, patrie intellectuelle (le Bayle, partaient alors toutes ces gazettes, tous ces pamphlets, qui, au nom de la tolérance philosophique et religieuse, battaient en brèche la monarchie de Louis XIV. Mais le futur philosophe n'y reste point; et il faut attendre son séjour en Angleterre, dix ans plus tard, pour le voir se pénétrer de ces idées. Revenu à Paris en 1714, il entre, comme clerc, chez un procureur de la place Maubert, M^ Alain ; c'est là ([u'il rencontre Thiériot, que sa correspondance nous fera connaître comme le plus dévoué et le plus négligent des îimis. Dans cette étude, le jeune Arouet fait des vers, et des vers satiriques. Alors, M. de Caumartin, ami du notaire, emmène François-Marie dans son château de Saint-Ange; et celui-ci en profite pour faire causer son hôte, et pour commencer la Henriade et Œdipe. La mort de Louis XIV émancipe la société du Temple ; il y reparaît ; il est présenté à Sceaux, et il y donne une lecture &' Œdipe. Mais son esprit lui joue un méchant tour; on le croit auteur de pièces satiriques contre le Régent et contre sa fille, et il est exilé à
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Tulle, puis à Sully-sur-Loire, chez squ ancien condisciple de Louis-le-Grand (1716). Qïiand on lui permet de rentrer, il n'est pas plus sage. Ses intempérances de langage lui font attribuer une satire du règne de Louis XIV, dont le dernier vers était : « J'ai vu ces maux, et je n'ai pas vingt ans. » Cette fois, il est mis à la Bastille, où il reste près d'un an et où il écrit une partie de la Henriade. Puis il est exilé dans la propriété de son père, à Chatenay. Cependant, le Théâtre- Français répétait son Œdipe, qui est joué et applaudi le 18 novembre 1718. Ce premier triomphe public lui donne la notoriété, en attendant la gloire ; et c'est ^lors qu'il abandonne le nom d'Arouet, pour prendre celui de Voltaire [anagramme formé de ^rowe^ l{e)j{eune),en changeant Vu env, et le y en i].
De la tragédie d'Œdipe à l'exil en Angleterre (1718-1726).
— Pendant sept ans, Voltaire est le plus agité et le plus heureux des homrnes. Il est choyé par la société lettrée et aristocratique. — En 1723, il publie la Ligue (premier titre de la Henriade), qu'il fait imprimer presque clandestinement à Rouen, par les soins du dévoué Cideville, et qui obtient un succès prodigieux. Voltaire est alors pensionné par le Régent, puis par le Roi. Il écrit pour la cour des divertissements. Ses poésies légères le font à la fois rechercher et redouter. En même temps, il travaille à sa fortune, et, guidé par les frères Paris, il commence à s'assurer pour l'avenir cette indépendance dont il sent qu'il a besoin.
Mais, à continuer ce métier de poète hommp du monde, et malgré ses opinions frondeuses, Voltaire fût resté un bel esprit. Vaniterux à l'excès, jaloux d'accaparer à lui seul les faveurs et les applaudissements, il se fût peut-être oublié dans les épitre^ de circonstance, les à-propos de cour, etc. Une « catastrophe » vint l'obliger sinon à changer tout à fait d'esprit et d'idées, du moins à s'orienter différemment. Le chevalier de Rohan, à qui il avait répondu, à l'Opéra, avec une fierté impertinente, le fit demander, pendant qu'il dînait chez le duc de Sully, et bàtonner sous ses yeux par ses gens. Voltaire voulut, mais en vain, se battre avec Rohan ; on le mit à la Bastille, et, sur sa demande, on le laissa passer en Angleterre (mai 1726).
Voltaire en Angleterre (17'2li-I729). — Volfdirc éftiit homme non pas à bouder contre son' nialheilr, mais plutôt à eri fi^ér tout le parti possible. A peine arrivé à Londi^es, il est l'hôte^ des plus grands personilag'es et l'ami des^ plus célèbres! écrivains. Bolingbroke, qu'il avait connu éiV Fraiiôe, en fait son favori; il fréquente Robert Walpole (dontl'é ffls Htrrace devait à son tour se plaire dans les salons^' dé Paris^, lord et lady Hervey (c'est à lord Hervey qu'ir écrira im^belfe lettre sittle Siècle de Louis XIV, en 1740), le duc de NëwcaStle, làdtïchesse de Marlborough. Il voit familièrement Pope, Swift, Young, Clark. Le prince et la |irincésse de Galles le reçoivent à la cour; et la princesse, une fois reine, accepte la dédicace d'une nouvelle édition de la Ligue, dévenue la Henriade, que Voltaire publie jicir souscription. En même temps, il va au théâtre dB Drùry-Lanë, où il voit tout un répertoire nouveau pour lui, à la fois du Shakespeare et du Dryden, — et il apprend Tanglais. Dans ses Lettrés philosophiques ou Lettres angla'isîès, publiées sëiliemént eri 1734, Voltaire nous dira quelles fureilt ses impfessions à Londres, et quels avantages il a tirés de cet exil. Son esprit et son goiit s'y sont formés. 11 a joui d'une liberté politique et religieuse dont il a senti tout le pr'ix; et surtout il a eu, simple homme de lettres, une situation sociale dont il ne pourra plus se passer ; ees ministres et ces grands seigneurs n'ont pas été, comme en France, ses protecteurs; mais ses égaux. Indépendance politique, civique, morale, littéraire, voilà' désormais ce qu'il lui faudra ; il est devenu citoyen et philosophe, tout en conservant, de son éducation et de son premier fonds, un goût classique assez étroit.
A Paris (1729-1734). — Revenu d'Angleterre, en mars 1729, Voltaire reçut l'hospitalité chez la comtesse de Fontaine- Martel, près du Palais-Royal. Il s'occupa d'abord dfe faire représenter Brutus, qui fut joue en décembre 1730, avec succès. Puis il publia l'Histoire de Charles XII, à Rouen. Vinrent ensuite Ériphyle (1732), qui tomba ; et, la même année, Zaïre, son plus beau triomphe dramatique, et le Temple du goût^ petit ouvrage mêlé de prose et de vers, où le dieu du- goût assignait des rangs selon les préférences et
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les intérêts de M. de Voltaire. Adélaïde du Guesclin, autre tragédie historique, tomba en 1734. Les Lettres philosophiques ou Lettres anglaises, auxquelles il avait joint des remarques sur les Pensées de Pascal, parurent clandestinement en 1734; et le livre, condamné par le Parlement, fut saisi et brillé : on en vendit cinq éditions dans cette seule année. Mais Voltaif*e pouvait être arrêté; et il se liàta de quitter Paris pour se rendre en Champagne, à Cirey, où M"^ du Chàtelet lui offrait l'hospitalité.
Voltaire à Cirey (1734-1749). — Cirey-sur-Blaise, non loin de Vassy et de Saint-Dizier, était à quelques lieues du Barrois, appartenant au duc de Lorraine ; en cas de danger sur le territoire français, on pouvait aisément s'enfuir. Voltaire s'y sentait donc en toute sûreté ; il y passa de longues années, non sans revenir fréquemment à Paris. A Cirey, auprès d'une femme studieuse jusqu'au pédantisme, et qui avait la manie des sciences, Voltaire travaille mieux que dans une capitale où sa vanité ne sait pas résister aux tentations du monde. Il ne renonce pas aux « petits ouvrages » ; c'est l'époque de la Pucelle (poème héroï-comique, qui fera toujours tache dans l'œuvre de Voltaire, entre la Benriade et le Siècle de Louis XIV), du Mondain, satire à la fois superficielle et hardie, et de la Défense du Mondain, etc. Le théâtre continue à l'occuper : en 1735, la Mort de César, imitée de Shakespeare, sans rôles de femme, est jouée au collège d'Harcourt; en 1736, Alzire, un grand succès, et l'Enfant prodigue, comédie larmoyante; en 1740, Mahomet (joué seulement en 1742, à Paris) ; en 1743, Mérope, encore un triomphe ; en 1745, la Princesse de Navarre, comédie-ballet représentée à Versailles; en 1748, Sémiramis, fabriquée avec les débris à!Éri'phyle, et qui réussit sans encombres. — Sous l'influence de la belle Emilie, Voltaire s'occupait, lui aussi, de sciences physiques. Il faisait venir à Cirey des appareils, et écrivait une traduction des Éléments de Newton. Il envoyait à l'Académie des sciences un mémoire Sur la nature du feu. Enfin, il travaillait à des ouvrages d'histoire et de philosophie ; c'est à Cirey qu'il a préparé, avec une ardeur infatigable, son Siècle de Louis XIV .
Mais il ne. faut pas considérer Voltaire ii Cirey comme une sorte de reclus, boudant obstinément contre Paris, ou n'osant y paraître. Dabord, il vient au collège d'Harcourt pour voir représenter la Mort de César ; il assiste à Mèrope, dans la loge de M™^ de Luxembourg ; il se présente, en 1736 et en 1743, à l'Académie française où il est enfin élu en 1746, et où il prononce un remarquable discours sur l'Universalité de la langue française. En effet, il était presque rentré en faveur auprès des puissances, grâce aux d'Argenson et à Richelieu. On lui avait confié, en 1743, une mission auprès de Frédéric; et celui-ci, depuis longtemps en coquetterie avec Voltaire, qu'il avait déjà vu en 1740, n'avait pu le retenir. A son retour de Berlin, Richelieu lui fait composer la Princesse de Navarre pour les fêtes du mariage du Dauphin avec l'infante d'Espagne. Il est alors nommé gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi, et historiographe de France. C'est en cette dernière qualité qu'il écrit, en quelques jours, son Poème de Fontenoy. Il espère pouvoir lier sa fortune à celle de M"^^ de Pompadour. Mais le parti de la reine, auquel Voltaire était suspect, l'emporte, et la faveur de Voltaire à la cour de France est de courte durée.
Si l'on travaillait beaucoup à Cirey, on s'y amusait aussi. On y recevait des amis et des admirateurs. Ce n'est pas encore l'incessant pèlerinage de Ferney; mais déjà il y a un théâtre, où les invités sont obligés de jouer les pièces de Voltaire (1). Celui-ci voyage, et souvent avec M-^^ du Châtelet. On le voit à Bruxelles, à Lille ; et, en 1748, à la cour de Lunéville, chez le roi Stanislas (2). C'est là que mourut M™^ du Chàtelet, le 10 septembre 1749.
Voltaire et Frédéric II (1750-1753). — Après la mort de M^« du Châtelet, Voltaire revint à Paris, et se logea provisoirement rue Traversière. Repris par la rage du théâtre, et jaloux de Crébillon protégé par M™« de Pompadour, il refaisait les tragédies du vieux poète, donnait Oresie (contre Electre), et jouait chez lui Home sauvée (contre Catilina).
(n Voir les lellres de M""* de r,i-aflif;uy, de 17:i8 el 1739, citées par M. Lanson {CIwix de lettres du dix-huitième siècle). 2) G. Maugkas, la Cour de Lunéville.
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('epeiidaul,, FiTMlrj-ic II ndoublait d'instances aiijirès de \ oltaire ; et celui ci, déçu dans son ambition de rentrer en .i:,râce à la conr de P'^rance, partit pour Berlin le 18 juin 1750; . il y arriva le 10 juillet.
Foi't bien reçu par Frédéric, logé près de lui à Potsdaln, \ oltaire est d'abord enchanté. Il ne tarit pais de compliments; dans ses lettres à d'Argental et à sa nièce M*"*' Bénis, sur le « Salomon du Nord », sur les « Baiiquetis de Platon », où un cercle de Français spirituels et hardis, ptésidê par Frédéric, peut se permettre de tout dire. li y avait là MaWpertuis, président de l'Académie de Berlin, célèbre mathématicien; La Mettrie, médecin, que ses opinions matérialistes trop affichées avaient comprottiis, et auquel Frédéri'ô avait offert un refuge ; et quelques subalternes, tous d'esprit aventureux et de moralité facile. Mais Voltaire et Frédéric, tous deux susceptibles etabsolUs, ne pouvaient s'entendre longtemps. Divers incidents firent prévoir la brouille. Frédéric dit à La Mettrie, qui le rapporta à Voltaire : « J'aurai besoin de lui encore un an au plus; on presse l'orange et on jette l'écorce. » A quoi lui siprvait Voltaire, en effet? a corriger ses vers français, à égayer ses soupers, à donner par sa présence un certain lustre philosophique et littéraii^e à la cour de Prusse. Frédéric achetait fort cher, selon lui, ces avantages : et Voltaire avait 20.000 francs de pension. Cependant, toujours trop occupé de ses intérêts, celui-ci faisait de loiiches spéculations de banque, qui donnèrent lieu à un scandaleux procès. Il se brouillait avec Maupértuis, contre lequel il lançait \'à Diatribe du docteur Akakia. Le Roi se fâcha. Voltaire, le \^^ janvier 1753, lui rendit sa clef de chambellan, ses décorations, et sa pension. Une courte réconciliation n'empêcha pas la rupture définitive, en mars 1753. Voltaire se fît porter malade, et, sous prétexte d'aller prendre les eaux de Plombières, il quitta Berlin.
Voltaire passa par Leipzig, Gotha, Cassel; il fut partout bien accueilli. Mais, à Francfort, un agent du roi de Prusse l'arrêta, saisit ses bagages, le retint prisonnier pendant cinq semaines avec M"»® Denis, qui était venue le rejoindre; tout cela, pour l'obliger à restituer Vœuvre de poéshie du Roi que Voltaire avait emportée. Voltaire comptait faire rire l'Euïope
entière aux dépens de Frédéric ; mais il n'obtjiit sa liberté qu'eu se dessaisissant de ce précieuîf: gqigp. Il repartit; jtravorsa, toujours fêté, Mayence et Mann)ieim, et il arriva à Strasbourg, en août 1753.
Voltaire en Suisse et à Ferney (1754-1778). — Après la dure expérience qu'il vient de faire à Berlin, Voltaire est décidé à demeurer son maître, à s'établir dans un pays libre, loin de tout despotisme. Il est riche, ayant continué à spéculer dans les fournitures militaires; il peut devenir propriétaire et seigneur. En décembre 1754, après avoir passé par Lyon, il se rend à Genève, où il est l'hôte de Tronchin, cousiudu célèbre médecin, réside peu de temps au château de Prangins, et loue une maison d'hiver à Monrion, entre Lausanne et le Jac. Il achète en même temps, pour la belle saison, la propriété de Saint-Jean, près de Genève, qu'il baptise les Délices. Enfin, il se remet à travailler.
Ce n'est pas que sa dévorante activité l'ait jamais abandonné. En 1751, il avait fait imprimer à Berlin son Siècle de Louis XI \\ et il avait commencé V Essai sur les mœurs. Il venait d'achever VOrphelin de la Chine (joué en 1755) et les Annales de l'Empire. Il compose, en 1756, son Poèm^e sur le Désastre de Lisbonne; il correspond avec l'Europe entière, et surtout il joue la comédie sur son théâtre des Délices. Il la joue trop. Le Grand Conseil de Genève lui enjoint d'avoir à cesser ses représentations sur le territoire de la République, et défend à tous les Genevois d'y assister. Voltaire se venge en inspirant à d'Alembert l'article Genève de ï Encyclopédie, par lequel il fait donner de compromettants éloges aux pasteurs, et réclamer l'installation d'un théâtre dans la cité de Calvin. J.-J. Rousseau, qui l'a déjà viven^ent pris h partie lors de son Poème sur le Désastre de Lisbonne, écrit contre lui la Lettre à d'Alembert sur les spectacles. Voltaire, en un sens, est enchanté de tout ce tapage, mais il ne laisse pas d'en être aussi quelque peu inquiet ; il veut pouvoir jouer la comédie tout à son aise.
Alors il acquiert, non loin de Genève, mais en pays français, la terre de Fernex (l'orthographe Ferney est de Voltaircî), et i] loue au président de Brosses le comté de Toqrnay.
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Il écrit à Thiériot (24 décembre 175S) : « J'ai quatre pattes au lieu de deux : un pied à Laïusanne, dans une très belle maison d'hiver; un pied aux Délices, près de Genève, où la bonne compagnie vient me voir : voilà pour les pieds de devant. Ceux de derrière sont à Ferney et dans le comté de Tournay. » A partir de 1760, Voltaire fait de Ferney sa résidence favorite, II y bâtit un château ; il dote le village de fabriques d'horlogerie, et d'une église, où il a son banc seigneurial. Et Ferney devient une sorte de cour. Grands seigneurs et gens de lettres y viennent visiter le patriarche, qui donne toujoufs l'hospitalité, en moyenne, à une cinquantaine de personnes. Le prince de Brunswick, le landgrave de Hesse, le duc de Villars, le marquis de Florian, le chevalier de Boufflers, d'Alembert, Turgot, l'abbé Morellet, La Harpe, Lekain, Grétry, etc., font le voyage, séjournent à Ferney, y acceptent des rôles dans les tragédies de leur hôte, et ne se décident qu'avec peine à partir pour faire place à d'autres. Il en fut ainsi pendant dix-huit ans.
Peut-être croirait-on que Voltaire, après les périodes laborieuses de Cirey et de Berlin, auteur de la Henriade et de Zaïre, de Charles XII et du Siècle de Louis XI Y, âgé de soixante ans lorsqu'il s'établit aux Délices, s'est contenté de jouir d'une gloire incontestée et de trôner devant ses adorateurs? Mais non; il n'a jamais eu plus d'activité, il n'a jamais tant produit, ni jamais exercé, par l'action et par la plume, pareille influence. — Il est encore poète et homme de lettres, et le sera jusqu'au dernier jour. Il compose des tragédies : 7'ancrède, un de ses grands succès, le dernier si l'on ne compte pas l'apothéose d'It^ène, est de 1700. Puis^ de 1762 à 1763, un certain nombre de pièces plus philosophiques, pour la plupart, que tragiques : Olympie, le Tr'iumvirat, les Scythes, les (ruèbres, etc. De nombreuses épîtres, dont les meilleures sont adressées : à Jf™® Denis (1761), sur les travaux des champs, à Boileau (1769), à Horace (1772). Il écrit encore des ouvrages historiques, et qui supposent de patientes recherches : V Histoire de la Bussie sous Pierre le Gratid (1169), et, même année, le Précis du siècle de Louis XV, et encore V Histoire du Parlement. Mais tout cela n'est rien; et le vrai Voltaire n'est plus là. Il est désormais, presque tout entier.
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dans la polémique et dans la satire. — Ses romans, à partir (le 1759, Candide, VIngènu, l'Homme aux quarante écus, etc., sont moins des contes, charmants d'ailleurs, que des pamphlets philosophiques et économiques. — Contre Le Franc de Pompignan, dont le discours de réception à l'Académie était une vive attaque du parti encyclopédique, contre Fréron, le rédacteur infatigable et courageux de VAnnèe lillèraiye, contre Palissot, auteur de la comédie des Philosophei> : il lance des brochures, des satires, des pièces de théâtre : Les Quand, les Si, les Mais, le Pauvre Diable, le Jiufise à l'avis, l'Écossaise. — Il travaille ii Y Encyclopédie, et, en I7()4. il réunit ses articles pour en former le Dictionnaire philosophique. Il y ajoute, de 1770 à 1772, ses Questions sur VEnri/clopédie. Et puis paraissent une quantité de brochures, aux titres piquants, vives et courtes, comme des articles de journaux, dans lesquelles il saisit l'actualité avec un flair étonnant, et qu'il décoche comme autant de flèches aiguës et parfois mortelles. Toute cette partie de l'œuvre, rassemblée dans les tomes des Mélanges de ses éditions complètes, est aujourd'hui la moins connue : c'est là pourtant qu'on trouve le vrai Voltaire, bien plutôt que dans Zaïre ou dans le Siècle.
Mais il agit surtout par sa correspondance. Il écrit ou dicte vingt lettres par jour. Rois, princes, grandes dames, ministres, gens de lettres, gens d'affaires, toutes les classes de la, société échangent des idées avec lui.
Enfin, c'est l'époque où il intervient enfavenr de tous ceux qu'il considère comme les victimes du fanatisme religieux ou d'une mauvaise justice. Il prend en mains la réhabilitation des Calas et des Sirven; il y emploie son crédit, son talent, son argent; rien ne le rebute, ni les lenteurs des tribunaux, ni les menaces du pouvoir, ni l'indifférence de l'opinion; il triomphe de tous les obstacles, et remporte des victoires complètes. S'il n'avait jamais soutenu la tolérance que par de tels actes, sans s'abaisser, comme dans ses pamphlets, à des « turlupinades » antireligieuses, on n'aurait, dans aucun parti, aucune réserve à faire sur son zèle philosophique. 11 s'employa avec la même ardeur à la réhabilitation de Lally-Tollendal.' Et il pouvait dire avec une légitime fierté : « J'ai fait un peu de bien, c'est mon meilleur ouvrage. »
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Ajoutez encore l'adoptioii d'une arrière-petite-nièce du grajid Corneille, quïl fait venir à P^eri^ey, élever et instruire sous ses yeux, et qu'il niarie, en la dotant, à un jeune officier. Il est vrai qu'il écrit, pour amasser cette dot, son Commentaire sur Cormeille, qui est bien quelquefois d'une sévérité étroite et injuste. Mais n'en accusons que le poète tragique et le puriste ; l'homme n'en fît pas moins une généreuse a-ction.
Dernier voyage à Paris. La mort (1778). — VQltair^, cependant, ne voulait pas mourir sans avoir revu cette capitale où il avait connu « les premiers rayons d^ la gloire «, et dont, même dans sa royauté de F'erney, il coTiseryait la nostalgie. Le nouveau règne s'annonçait par d'heureuses réformps et par d'excellentes intentions ; Voltaire avait des amis au pouvoir; le moment parut favorable. Précisément, les comédiens répétaient, au Théâtre-Français, sa tragédie à' Irène. Voltaire quitta Ferney le 4 février 1778, et le 10 il arrivait. On sait ce que fut ce dernier séjour de Voltaire à Paris; une série de visites triomphales et d'ovations. Tout ce que la ville comptait de gens illustres, français ou étrangers, se pressa rue de Beaune, à l'hôtel du marquis de Villette où Voltaire était descendu. Franklin lui amenait son petit-fils, que le patriarche bénissait en disant : Dieu et liberté ! Le 30 mars, il se rendit à l'Académie, où il fut élu directeur par acclamation, où il présida la séance, et où il traça le plan d'un nouveau dictionnaire, dont il devait faire la lettre A. Le même jour, il assista à la sixième représentation ^' Irène. Un acteur monta dans sa loge et lui posa sur la tête une couronne de lauriers. Pendant l'entr'acte qui séparait Irène de Nanine, son bustP fut placé sur la scène, et couronné à son tour par tous les artistes, aux acclamations du public. Tant d'éiuotions l'épuisaient. Il mourut le .30 mai i77B. Son neveu, l'fvbbé Mignot, fît ensevelir son corps à l'abbaye dé Scellières, ep Champagne. En juillet 1791, Voltaire fut transporté au Pantl^^pn. D'après une légende longtemps accréditée, le cercueil de Voltaire aurait été profané en 1814, et ses restes jetés à 1^ vpirie. Il est aujourd'hui établi que le corps de Voltaire repose intact dans la. sépulture qui lui fut donnée en 1791.