I. — Le Roman
Le Roman devient, au dix-huitième siècle, un des genres les plus variés, à la fois frivole et profond, réaliste, idéaliste, social, tout ce que l'on voudra. Tantôt il a douze volumes, et tantôt c'est un conte de cent pages. — Nous parlons ailleurs de la Nouvelle Héloïse et de Paul et Virginie, qui sont restés, de tous ces romans, les plus célèbres. Il nous reste ici à étudier : Le Sage, Marivaux, l'abbé Prévost, Voltaire et Marmontel.
Le Sage (1668-1747). — Le Sage n'est pas seulement un poète comique de premier ordre par son Turcaret; dl reste un des maîtres du roman français, avec le Diable boiteux (1707) et Gil Blax (1715-1735).
Le Diable boiteux est imité de l'espagnol. Le diable Asmodée transporte don Cléophas au-dessus de Madrid, ôte aux maisons leur toit, et lui permet de voir tout ce qui se passe à l'intérieur, — fiction commode pour la peinture de la société et des mœurs. L'ouvrage est intéressant, entre les Caractères de La Bruyère et les Lettres persanes de Montesquieu.
Dans Gil Blas, qui se passe aussi en Espagne, il n'y a plus que des imitations de détail. L'ouvrage, quoi qu'en ait dit Voltaire, est en lui-même tout à fait original (1). Le héros est un jeune homme de dix-sept ans, appartenant à une très modeste famille d'Oviédo, et qui s'en va étudier à l'Université de Salamanque. Il est arrêté en route par des voleurs, dont il reste six mois le prisonnier. Il s'évade, se fait laquais, sert différents personnages (dans lesquels Le Sage incarne des types très bien observés, depuis le petit-maître don Rafaël et le médecin Sangrado, jusqu'à l'archevêque de Grenade); devient secrétaire, puis favori du duc de Lerme, premier ministre ; monte au comble de la puissance et de la richesse ; puis est disgracié ; reconquiert la fortune, rentre
(1) Sur cette question, cf. P. Morillot, lé Roman en France, p. 186; et E. LiNTii.HAC, Le Sage {Eac.httie).
à la cour comme secrétaire du comte d'Olivarès, et se retire dans son château, où il se marie et finit paisiblement une existence si agitée.
C'est un tableau très vivant et trè^ piquant d'une société qui n'a d'espagnol que le nom, et sa variété est telle qu'on le lit sans fatigue, en dépit de sa longueur et de sa complexité. — Gil Blas, malgré sa faiblesse de caractère et ses fautes, ne perd point la notion du bien et du mal. Lui aussi, il pourrait dire : « Je ne fais pas le bien que j'aime, et je fais le mal que je hais. » Mais, ce qui nous inquiète en lui, c'est un excès de docilité à l'égard des hommes et des événements : par luimême, il n'est rien ; il est toujours un complice, une ombre, un reflet ; il n'agit pas, il est agi ; il reconnaît humblement ses chutes ; mais il recommence à tomber le plus aisément du monde. Il représente donc cette humanité moyenne et médiocre qui se laisse mener par la volonté bonne ou mauvaise d'autrui; et, sans être un criminel ni tout à fait un malhonnête homme, il est de ceux qui ne peuvent inspirer aucune confiance. Et il est si bien l'incarnation de ce tempérament neutre^ que la fin du roman, où il s'assagit tout à fait et devient une sorte de patriarche, semble artificielle.
Le style de Le Sage, dans Gil Blas, est simple et varié. Il a aussi les qualités « dramatiques ». Chaque personnage y parle au naturel le langage de son caractère et de sa condition (1).
Marivaux (1688-1763). — Encore un poète comique, excellent romancier. Ce n'est pas le lieu d'examiner ici les rapports du roman et du théâtre; mais on peut dire que si l'écrivain qui a la vocation du roman se transforme difficilement en un auteur dramatique, le contraire est plus aisé, quand il s'agit du roman psychologique. Personne ne s'étonnera que le délicat et pénétrant auteur de la Surprise de Vamour ait écrit la Vie de Marianne. Il lui a suffi de prolonger et d'approfondir ses analyses du cœur.
C'est de 1731 à 1741 que Marivaux publie, tout en travaillant pour le théâtre, les diverses parties de Marianne et du Pay-
(1) Morceaux choisis, !«'• cycle, p. 288 ; 2« cycle, p. 7'i;î.
San parvenu. Ces deux romans sont incomplets, mais il ne reste qu'à y coudre un dénouement, facile à imaginer. ~ Marianne est un récit fait par l'héroïne elle-même, devenue la comtesse de *^, et qui commence par une histoire de brigands. Une chaise de poste, qui emmène à Paris la petite Marianne, <âgée de deux ans, et toute sa famille, est attaquée sur la route, et tou^ les voyageurs sont tués ; seule Marianne est épargnée. Elle est recueillie par un curé de campagne, dont la sœur se charge de l'élever. Puis elle entre en pension. Et toute l'histoire est faite des menus détails de cette existence, dans laquelle apparaissent des personnages très variés, très naturels, d'abord un peu pâles mais dont la silhouette et le caractère se précisent peu à peu : M^'^^ Dutour, la lingère; M. de Climal, proche parent de Tartuffe ; U^^ de Miran, la grande dame spirituelle et bonne; M"« de Tervire, etc. De plus, Marivaux peint avec soin et exactitude les différents milieux : le couvent, le salon, la boutique, la rue même. Le style en est un peu précieux, çà et là ; on y sent parfois trop d'esprit; mais, dans l'ensemble, il est naturel, facile, entraînant.
Qwàni dM Paysan parvenu, c'est l'histoire d'un jeune paysan de Champagne, Jacob, qui arrive à la fortune par toutes sortes de moyens. L'ouvrage, moins moral que Marianne., est d'un réalisme plus curieux. Les types familiers et moyens y abondent, et sont décrits avec un remarquable souci de la vérité (1).
L'abbé Prévost (1697-1763). — L'existence de Prévost est aussi romanesque .que celle de ses héros. D'abord officier, puis Bénédictin très appliqué, il quitte le couvent en 1727, s'exile en Hollande et en Angleterre, rentre en France en 1734 comme aumônier du prince de Conti, et redevient un excellent prêtre. Il faut connaître cette vie agitée, en proie aux passions et aux aventures, parce que certains romans de Prévost sont en grande partie une autobiographie. Prévost fut frappé d'une attaque d'apoplexie, en pleine campagne. On raconte qu'un barbier de village voulut faire son autopsie,
(1) Morceaux choisis, 2" «'ycle, p. 751.
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et que Prévost se redressa au premier coup de scalpel, puis tomba mort, M- Victor Schrceder a réfuté cette légende (1).
Prévost publia de 1728 à 1732 les Mémoires d'un homme de qualité, en 8 volumes dont le septième contient son chef-d'œuvre, Manon Lescaut; de 1732 à 1739, Cléveland, en 8 volumes en 1735, le Doyen de Killerine^ etc. Il traduisit aussi les trois célèbres romans de jRichardson : Paméla (1742), Clarisse Harlowe (1751) et Grandisson (1775). M. P. Morillot fait justement remarquer que les originaux avaient paru en Angleterre de 1740 à 1748 et qu'ils §ontpar conséquent postérieurs aux grands romans de Prévost, sur lesquels ils n'ont pu exercer d'influence.
Nous n'avons pas à insister sur cet écrivain, peu « classique ». Disons seulement que Manon Lescaut a pris rang parmi les chefs-d'œuvre de la littérature passionnelle, et peutêtre le premier rang. La sincérité de l'analyse fait oublier la triste moralité des principaux personnages. Quant au style, on ne sait de quelle épithète se servir pour le caractériser. Estce un style ? et la nature pouvait-elle parler un autre langage?
Prévost eut, ou devait avoir une grande influence. Car Manon contient en germe la j^assion de la Nouvelle Héloïse et peut être considérée comme le modèle des principaux romans du dix-neuvième siècle. En introduisant dans notre pays les romans anglais, Prévost servait la monomanie française, qui est toujo\irs de chercher et de trouver à l'étranger ce que l'étranger nous a antérieurement emprunté. Mais on ne peut nier que Richardson, puis Fielding, Goldsmith, Sterne, etc., dont les traductions se multiplièrent en France, n'aient contribué à la transformation du roman dans notre pays. A ce titre encore, Prévost est donc un initiateur.
Voltaire a écrit un grand nombre de petits romans, qui sont presque tous des thèses philosophiques, religieuses, économiques, présentées sous la forme de fictions ingénieuses, spirituelles et impertinentes. Nous avons assez insisté sur Voltaire pour qu'il nous suffise de rappeler ici les titres et les dates de ses principaux romans : Zadig ou la Destinée
(1) V. SCHROEDER, CAbbé Prévost (Hachette, 1898), p. U».
(1747) (1), — Memnon ou la Sagesse humaine (1750), — Candide ou roptimisme (1759), le plus philosophique, réponse indirecte à la lettre de Rousseau sur la Providence, — Jeannot et Colin (1764), simple nouvelle, tout à fait charmante (2), — l'Ingénu (1767), histoire d'un sauvage au milieu de nos institutions et nos mœurs, à comparer aux Lettres persanes, — V Homme aux quarante écus (1768), roman « économique ». Ces ouvrages ne contiennent guère de psychologie, et les aventures n'en sont calculées, selon la fantaisie de l'auteur, que pour en faire ressortir les idées. Mais Voltaire n'a peut-être jamais mieux écrit.
Marmontel (1723-1799). — Nous connaissons la vie de Marmontel par ses Mémoires^ dont la lecture est encore très agréable. L'homme est honorable; mais l'auteur est le type de ces médiocrités triomphantes, toujours satisfaites d'ellesmêmes, et dont le succès semble de loin difficile à expliquer.
Ses Contes moraux, publiés dans le Mercure et réunis en 1761, sont bien ennuyeux; son Bélisaire (1767) n'a aucun intérêt historique, et dut sa vogué à un chapitre sur la tolérance, condamné par la Sorbonne; les Jncas ou la Destruction de l'Empire du Pérou (177S) a un peu plus de couleur locale et de vérité : c'est un plaidoyer parfois éloquent, le plus souvent déclamatoire, contre les procédés barbares des Espagnols à l'égard des Indiens, et contre l'esclavage.
IL — Les Moralistes.
Comme au dix-septième siècle, la morale se glisse, au dixhuitième, dans tous les ouvrages. Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot, Buffon lui-même sont, sous certains rapports, des moralistes. Mais quelques écrivains, successeurs plus directs de La Rochefoucauld et de La Bruyère, traitent spécialement des mœurs. Ce sont RoUin, Vauvenargues, Duelos, Chamfort et Rivarol.
Rollin (1661-1741), recteur de l'Université de Paris et
(2) Morceaux choisis, V cycle, p. 298.
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principal du collège de Beauvais, a publié, de 1726 à 1728, son Traité des études, qui le classe à la fois parmi les pédagogues et parmi les moralistes. Mais, chez lui, du moins, — et ne devrait-il pas en être toujours ainsi? — ces deux qualités se confondent, car Rollin « expose la manière d'enseigner et d'étudier les belles-lettres par rapport à l'esprit et au cœur ». Dans les huit livres de son Traité, il prend successivement les langues anciennes, la langue française, la poésie, la rhétorique, l'éloquence, l'histoire, la philosophie; puis il donne des conseils pratiques aux maitres et aux élèves. Toujours préoccupé ^'éducation, il cherche surtout dans les études une méthode propre à former l'intelligence et la sensibilité. Une longue expérience de l'enseignement lui sert de base; et ce n'est pas à lui que l'on pourrait reprocher de dangereuses utopies ! Nous le trouverions même aujourd'hui bien timoré. Sans revenir à ses lenteurs ni à ses timidités, il y a toujours à s'inspirer de la prudence avec laquelle il veut que l'on manie l'âme des enfants, de son respect pour leur fragilité intellectuelle et morale, et surtout de sa parfaite loyauté.
Son Histoire ancienne et son Histoire romaine^ qu'il écrivit dans ses dernières années, ne sont que d'honnêtes compilations des auteurs anciens. Rollin n'avait d'autre but que de présenter les grands événements de l'antiquité dans un récit intéressant et moral; il y a réussi.
Vauvenargues (1715-1747). —Vie. — Presque tous les grands moralistes ont été malheureux, ou ont cru l'être. Celui-ci le fut réellement. Officier du plus rare mérite, il prit part à la campagne d'Italie de 1734 et à la retraite de Bohême en 1742. 11 dut quitter le service, à la suite d'infirmités contractées dans cette dernière campagne, et tenta vainement d'entrer dans la diplomatie (1). De plus en plus, il se renferma dans l'étude, y cherchant une consolation contre ses maux physiques et contre son. dégoût de l'existence. 11 se lia avec quelques écrivains du temps, entre autres avec Voltaire, à qui il inspira une vive amitié, et qui pleura sincèrement sa mort prématurée. Écoutez plutôt cet éloge funèbre : « Tu n'es plus,
UUMAiNClEHS- — MORALISTES. — CRITIQUE 689
ô douce espérance du reste de mes jours. Accablé de souffrances au dedans et au dehors, privé de la vue, perdant chaque jour une partie de toi-même, ce n'était que par un excès de vertu que tu n'étais point malheureux et que cette vertu ne te coûtait point d'elîort... Par quel prodige avais-tu, à l'âge de vingt-cinq ans, la vraie philosophie et la vraie éloquence, sans autre étude que le secours de quelques bons livres? Comment avais-tu pris un essor si haut dans le siècle des petitesses? Et comment la simplicité d'un enfant timide couvrait-elle cette profondeur et cette force de génie? Je sentirai longtemps avec amertume le prix de ton amitié ; à peine en ai-je goûté les charmes (1). »
Vauvenargues s'est peint lui-même dans le portrait de Clazomène, « qui a eu l'expérience de toutes |les misères de l'humanité... Toutefois, qu'on ne pense pas que Clazomène eût voulu changer sa misère pour la prospérité des hommes faibles. La fortune peut se jouer de la sagesse des gens vertueux; mais il ne lui appartient pc« de faire fléchir leur courage (2) ».
Sa morale. — Le fond de sa philosophie et de sa morale est donc un certain stoïcisme ; mais ce stoïcisme n'a rien de la résignation farouche d'un Alfred de Vigny, qui, ayant passé comme Vauvenargues par « la servitude et la grandeur militaires », n'est pas sans analogie avec lui. Vauvenargues est un optimiste et un enthousiaste (3). Il croit à la bonté de l'homme; à l'excellence des passions, qu'il suffit de savoir diriger; à la vertu, à la gloire. Il tente de réhabiliter le sentiment contre la raison, et l'homme contre La Rochefoucauld. « Ceux qui méprisent l'homme, dit-il, ne sont pas de grands hommes. * — Il a dit encore : « Les grandes pensées viennent du cœur » ; « La raison nous trompe plus souvent que la nature » ; « Quand je vois l'homme engoué de la raison, je parie aussitôt qu'il n'est pas raisonnable » ; « Alors que le corps a ses grâces et l'esprit ses talents, le cœur n'aurait, lui, que ses vices? » Il fait sentir la valeur sociale de la vertu, et
(1) Éloge des officiers morts pendant la guerre de 1741.
(2) Morceaux clioisis, 2« cycle, p. 758.
(3) Morceaux choisis, 1«' cycle, p. 342.
réfute par là même une partie du sophisme fondamental de La Rochefoucauld : « Parce que je me plais dans l'usage de ma vertu, en est-elle moins profitable, moins précieuse à tout l'univers ou moins différente du vice, qui est la ruine du genre humain (1)? — Il annonce, dans une certaine mesure, le système de J.-J. Rousseau : la bonté de la nature et le critérium de la sensibilité. Mais que de réserves il eût faites sur les Discours et sur V Emile ! Et surtout, s'il eût vécu, quel adversaire du progrès matériel soutenu par V Encyclopédie, etde Voltaire lui-même! Comme il aurait combattu la morale épicurienne, et comme ce défenseur des belles passions eût protesté contre l'émancipation prêchée par Diderot! — Il est vraiment mort avant son heure. Sa perte nous a privés du seul philosophe capable de représenter, au dix-huitième siècle, une morale digne de ce nom.
Comme peintre de caractères, Vauvenargues est ingénieux et tin, mais bien au-dessous de La Bruyère, qu'il imite et dont il n'a pas la pittoresque précision (2). Comme critique, il est plus intéressant. Ses jugements sur Corneille, Racine, Pascal, Bossuet, etc., ne sont pas d'un « homme de goût » qui suit une tradition, ou d'un ignorant qui veut être original aux dépens du sens commun, encore moins d'un homme de parti à qui ses théories et ses préjugés cachent le vrai et le beau. Vauvenargues, critique, est indépendant. Il sent, il aime, il éprouve des sympathies et des répulsions : il les exprime avec délicatesse. On aura toujours profit à discuter des jugements empreints de cette loyale personnalité et qui, fondés sur le sentimetit, vont souvent, comme plus tard ceux de Joubert, jusqu'au paradoxe. Vauvenargues met en pratique sa maxime : « Il faut avoir de l'âme, pour avoir du goût. »
L'écrivain. — Enfin, écrivain, Vauvenargues a des qualités précieuses. Il a dit : « La netteté est le vernis des maîtres. » Et la netteté est son premier mérite. Mais il y a joint une certaine chaleur juvénile, qui va parfois jusqu'à Tenthousiasme, sans jamais monter jusqu'à l'emphase. Son éloquence est spontanée; elle vient du cœur. Lisez sos Conseils à un
(1) Morceaux choisis, 2" cycle, |). 7;v.>.
(2) Morceaux choisis, !<"■ cycle, p. Z!iU.
jeune homme : « En toute occurrence, préférez la vertu à tout; elle vaut mieux que la gloire. Si vous avez quelque passion qui élève vos sentiments et qui vous rende généreux, qu'elle vous soit chère. Mais surtout osez, ayez de grands desseins. Vous échouerez? Eh bien! qu'importe! le malheur même n'a-t-il pas ses charmes dans les grandes extrémités. » — Il trouve, pour colorer ses pensées, des images à la fois discrètes et pénétrantes : « Les premiers jours du printemps ont moins de grâce que la vertu naissante d'un jeune homme » ; « Les feux de l'aurore ne sont pas si doux que les premiers regards de la gloire » ; « ... Vous voyez l'âme d'un pêcheur qui se détache en quelque sorte de son corps pour suivre un poisson sous les eaux, et le pousser au piège que sa main lui tend ».
Dudos (1704-1772). — C'est un assez inquiétant personnage que Duclos, homme de beaucoup d'esprit, et qui semble avoir eu moins de droiture dans la conduite que de franchise affectée dans le langage. 11 eut une belle carrière d'homme de lettres, très indépendante; et, sans être affilié à aucun parti, il tira toujours son épingle du jeu.
11 se place parmi les moralistes avec ses Considérations sur les mœurs de ce siècle (1751). Ce sont de petites dissertations piquantes, d'une actualité peut-être trop exclusive, mais où l'on peut s'instruire encore sur l'homme du dixhuitième siècle et même sur l'humanité.
Chamfort (1741-1794) se fit dans les salons du dix-huitième siècle, par son esprit mordant et sa misanthropie paradoxale, une place prépondérante. C'était un méchant dans toute la force du terme, le Cléon de Gresset. Il a laissé dans ses Maximes et Pensées quelques phrases d'un tour vif, piquant, à l'emporte-pièce : « On n'imagine pas combien il faut d'esprit pour n'être pas ridicule »; « La pire (ies mésalliances est celle du cœur » ; « Pour être heureux dans ce monde, il y a des côtés de son âme qu'il faudrait entièrement paralyser » ; « La pauvreté met le crime au rabais » ; « On souhaite la paresse d'un méchant et le silence d'un sot ». 11 fut malheureux, malgré ses succès mondains, et moumt victime de cette Révolution qu'il avait souhaitée;
mais ce ne fut pas sans avoir fourni à Sieyès le titre de sa brochure sur le Tiers-Etat (1).
Rivarol (1754-1801). — Rivarol tint, lui aussi, un rang éminent dans les salons de Paris, et, pendant l'émigration, dans ceux de Bruxelles, de Berlin et de Londres. 11 avait de l'esprit, et du meilleur, autant qu'un Français du dixhuitième siècle pouvait en avoir; c'est tout dire. 11 écrivait sur ses Carnets des maximes tantôt profondes, tantôt piquantes : «Le peuple donne sa faveur, jamais sa confiance » ; « Les passions sont les orateurs des grandes assemblées » ; « Un peu de philosophie écarte de la religion, beaucoup y ramène ». On disait de quelqu'un : «'Il court après l'esprit » ; Rivarol répondait : « Je parie pour l'esprit ». Florian sortait un manuscrit de sa poche : « Ah ! Monsieur, s'écriait Rivarol, si on ne vous connaissait pas, on vous volerait! »
Rivarol a d'autres titres que ces mots. Il a écrit, en 1784, un Discours sur Vuniversalité de la langue française, qui est à sa date un chef-d'œuvre de critique. Nous "l'avons cité ailleurs comme journaliste. — Il mourut à Berlin.