I. -- L'Assemblée coti$»tUiiiitile et là Lé^li^liltlve
Mirabeau (1749-1791). — Vîô. — Gabriel-Hoftoré de Ëiquetti, comte de Mirabeau, eut pouf père le marquis de Mirabeau, surnommé l'Ami des hommes, célèbre par ses écrits d'économie politique et sociale. Le marquis, d'un caractère violent, fut le tyran de sa famille. D'ailleurs, il avait légué à son fils sinon son orgueil, au moins son tempérament et son goût pour la politique. TôUs ces Mirabeau étaient des originaux singuliers et excessifs* Le frère du grand orateur, celui que le peuple surnomma Mirabeau- fùnneau, siégea parmi les royalistes de l'Assemblée- Nationale, émigra et se battit bravement; il mériterait aussi, par ses articles de journaux et ses pamphlets, une place dans la littérature (2).
Gabriel-Honoré de Mirabeau eut une enfance des plus précoces. Il apprenait avec passion et facilité. Latin, grec, anglais, italien, espagnol, sciences, économie politique, il dévore tout. Devenu officier, il étudie la stratégie et l'histoire. Puis, commence la vie la plus romanesque : il est renfermé à l'île de Ré, tient garnison en Corse, se marie, se ruine ; il est de nouveau incarcéré, en vertu d'une lettre de cachet sollicitée par son père, au château d'If et au fort de Joux. Il s'enfuit en Hollande, où il publie toutes sortes d'ouvrages
(1) On peut le voir datis lé livre do Cit. Ai'BEKti^t, l'Éloquence politique l't parlenlenUiire en France avant 1789. Hkmn, 1SH2.
{'À) Voir LOMÉNiK, les Mirabeau, études sur la socirir française an dixhuîtième siècle. 1870.
LITTEKATUKE FRAjNÇAISE
sur la politique et l'iiistoire ; est repris et enfermé au donjon de Vincennes, où il reste trois ans (1777-1780). Il y écrivit
des lettres, qui furent publiées, un an après sa mort, sous le titre de Lettres à Sophie, et qui sont un des chefsd'œuvre de la littérature passionnée.
Mais surtout il s'abîme dans le travail, fait des traductions, des mémoires, et achève de s'approvisionner pour son rôle de grand orateur politique.
Ainsi se confirme, à propos de Mirabeau
comme de Bossuet, la théorie cicéronienne, qui veut que l'orateur n'aborde la chaire ou la tribune qu'après une préparation générale très approfondie. De même que Bossuet était nourri de l'Ecriture et des Pères, et versé de bonne heure dans les questions les plus ardues de dogme et de controverse, Mirabeau arrive à la politique non seulement avec d'exceptionnels dons de nature, mais encore avec une masse de connaissances, que sa prodigieuse mémoire lui permettait d'exploiter en toute occasion.
Il sort de Vincennes, plaide contre sa femme, fait de la banque, séjourne à Berlin, et enfin se présente aux élections des Etats généraux, en Provence. Repoussé par la noblesse,
Mirabeau
D'après le portrait peint par J. Guérin (1760-1836), gravé par Flesinger.
l'éloouExNCE sous la révolution 725
il prononce (ou plutôt il publie) un discours véhément (1) adressé aux nobles provençaux. Il est alors nommé par le Tiers, à Aix et à Marseille.
L'orateur. — On sait la place que Mirabeau tint à l'Assemblée Nationale, depuis le jour où il répondit à l'envoyé du Roi : < Nous sommes ici par la volonté du peuple, on ne nous en arrachera que par la force des baïonnettes », jusqu'à sa mort. — Ses plus célèbres discours sont : sur la Contribution du quart (26 septembre 1789) (2) ; sur les remerciements «le l'Assemblée à Bailly et à Lafayette (3) ; sur le Droit de paix et de guerre (20 et 22 mai 1790), discours où Mirabeau eut à lutter contre Barnave, qui l'accusait de s'être laissé corrompre par la cour (4) ; sur la Constitution civile du clergé (novembre 1790 et janvier 1791) (5), sur V Emigration (février 1791) (6), etc.
Mirabeau avait, du grand orateur, d'abord les qualités physiques : une tète imposante malgré sa laideur, des épaules puissantes, un regard foudroyant, une voix forte et flexible, un débit martelé, plutôt lent, animé par une émotion intérieure, qui ne s'échappait qu'au moment opportun. On aurait tort de se le représenter comme un déclamatour impétueux; il étonnait, au contraire, par son sang-froid et par la pleine possession de tous ses moyens.
Dans le fond, les discours de Mirabeau sont admirables par leur solidité et par leur logique. L'étendue de ses connaissances lui donnait, sur toutes les questions, une compétence imposante et redoutable. De plus, il avait plusieurs secrétaires qui l'aidaient à préparer ses discours. Quelques-uns lui en font un grief et l'accusent d'avoir seulement récité de sa belle voix les morceaux écrits par les autres. Mais c'est là justement qu'éclate tout son génie ; car ses rivaux en éloquence pouvaient aussi se faire aider, et ne s'en privaient guère, et ils ne sont p;is Mirabeau! Lui, il savait à la fois profiter des documents et des idées qu'on lui fournissait, et
(1) Chabrikr, les Oratews politiques de la France (Hachette), p. 206.
(2) Morceaux choisis, 2" cycle, p. 86S.
(3) Chabrier, p. 221.
(^i) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 867.
(5) Chabrier, p. 253.
(6) Id., p. 275.
y ajouter tout ce que leH circonstancei^, êuf le chantp de ba^ taille, exigeaient de lui. Il apparaissait à la tribune aÂ^ecuri discours écrit, et le modifiait, le pétrissait, en dégageait les arguments essentiels, y introduisait des répliques et des personnalités.
Son style a quelqUes-uns des défauts du temps. Trop de souvenirs classiques, d'apostrophes, de figures qui s'accumulent; de la lourdeur, de l'emphase, des néologismes inutiles. Mais quand le sujet le soutient, et quand il arrive au fort du débat, il est clair, nerveux, pressant ; la période prend une ampleur vigoureuse et harmonieuse. Il a des brusqueries lyriques, des mouvements d'indignation qui emportent, et une puissance verbale digne de Démosthène et de Bossuet; Si l'on songe à tout ce que perd l'éloquence politique, au lendemain même des circonstances qui l'ont produite, on reconnaît qu'il a fallu à Mirabeau un véritable génie, pour que ses discours nous fassent encore aujourd'hui une si vive impression»
L'abbé Maury (1746-1817) fut un des principaux adversaires de Mirabeau. Il avait un talent impétueux, un style ardent et emporté, l'art de répliquer, et aussi de développer brillamment des lieux communs. Mais c'est plutôt un rhéteur qu'lm véritable orateur (1).
Barnave (1761-1793) combattit également Mirabeau, mais avec plus de méthode et de sang^froid, C'était un modéré, d'idées et de talent. Ses discours, en partidulier sa réplique à Mirabeau sur le Droit de paix et de guerre , sont puissants par le raisonnement et par la netteté (2).
SieyèB (1748-1836) restera célèbre par sa brochure sur le Tiers-État (Qu'eêt-ce que le tiers état? tout; qu'a-t-il été jm^ qu'à présent? rien; que d,einmide^t-il? à devenir quelque chose). Mais ce titre lui fut donné par Chamfort. Député à la Constituante et à la Convention, il y parla peu, et fit surtout de;5 mots.
(1) Cf. CiiABUiEK, p. 224. 26.^. - Maury devint cardinal et arclifViHiu^? de Paris. On a de lui un Essai sur l' éloquence de ta chaire, d'uiio cHtifjile souvent personnelle.
(2) Id., p. 238.
l'éloquence sous '.a. révolution 727
Isnar^ (1751-1836) eut son jour de génie. II prononçât, dans hiséçince du 29 novembre 1791, nn Discours mr VèmigraHQn, {\\\\, pour être trop e:?valté et trop abondant ep images aujourd'hui démodées, n'en respire pas moins le plus sincère enthousiasme, et pourrait encore, par- son rythiiie et par son éclat, soulever les applaudissements (1).
On sent avec Isnard, et avec les principaux Girondins (que nous allons surtout voir à l'osuvre pendant la Convention), que l'éloquence, tfop souvent théorique et abstraite à la Constituante, est déjà devenue, à la ï^égislative, plus passionnée. Les événements politiques se pressent, à l'intérieur coninie à l'extérieur. La fuite du Roi ii Varennes, l'émij^ration, Ja guerre, l'ambition croissaute des homnios nouveau^Vj tout excite à la fois l'activité pt l'éloquefice.
IL — La Convention.
Déjà, à la Législative, les Girondins s'étaient distingués avec Isnard et surtout avec Vergniâud.
Vergniaud (1753-1793) fut presque le Mirabeau de la Législative et 4e la Convention, Il avait une forte instruction, des idées générales, du patriotisme, et, dans la forme, un mélange heureux de logique et d'imagination. Le 3 juillet I79Q, sur la Patrie en danger, il prononce un de ses plus beaux discours; le 16 septembre de la même année, il dénonce la Commune de Paris et fait de nouveau appel à la concorde des citoyens pour sauver la France. — A la Convention, Vergniaud combat Robespierre ■ il soutient que l'on doit faire appel au peuple pour juger Louis XVI (31 décembre 1792). Mais le plus beau discours de Vergniaud est sa réponse aux accusations que Robespierre avait formulées contre le parti girondin. La dernière partie, celle où il se glorifie d'être un modéré^ est remarquable par la chaleur et la précision du style (10 avril 17^3) (2).
Parmi les Girondins, il faut encore signaler Guadet, Gen-
SONNÉ, BuZOT,BrISSOT.
(1) Morceaux choisis, 2" cyrl(% p. 872.
(2) Morceaux choisis. 2'' cyrlc, p. 809.
Danton (1759-1794) fit partie de la Législative et de la Convention. Il faut beaucoup lui pardonner, pour avoir été un des patriotes les plus courageux, et pour avoir payé de sa tète son opposition à Robespierre. Physiquement, il n'est pas sans rapport avec Mirabeau ; comme lui, il en imposait par sa carrure et par son aplomb. Mais il était tribun populaire, plutôt qu'orateur. — Le 2 septembre 1792, à la nouvelle du siège de Verdun par les Prussiens, l'assemblée est frémissante ; c'est ce jour-là que Danton prononce la harangue qui se termine par la phrase célèbre, souvent mal comprise : « Le tocsin qu'on va sonner n'est point un signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, Messieurs, il nous faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, et la France est sauvée. » Il prononce encore un discours impétueux, le 7 mars 1793, pour arracher à la Convention, au soir d'une séance longue et incertaine, l'organisation du tribunal révolutionnaire. Il voulait, à l'en croire, n'en faire qu'un instrument de victoire contre les ennemis de la France ; on sait qu'il en fut lui-même la victime (1).
Robespierre (1759-1794). — L'éloquence de Robespierre est très difficile à définir. Ses discours sont souvent gâtés par la rhétorique la plus artificielle, un goût d'antiquité qui sent moins l'humaniste que le pédant, de l'emphase à froid, un jargon sentimental qui lui vient de Jean-Jacques, et surtout je ne sais quoi de fuyant et de faux qui caractérise son hypocrisie jacobine. Mais les qualités sont remarquables. Robespierre sait composer, placer et enchaîner ses arguments; il sait aussi développer un lieu commun, en le rajeunissant par l'adaptation aux circonstances; il enveloppe ses adversaires et ses auditeurs dans un réseau de plus en plus serré, et finit par convaincre, sans persuader; il est souvent vif et nerveux, âpre, jusqu'à faire frissonner.
Parmi ses discours les plus célèbres, rappelons son accusation contre les Girondins, le 31 mai 1793, et sa défense personnelle, dans la séance du 26 juillet 1794.
Nommons encore Saint-Just, Barère, Tallien, Carnot.
(1) Charrier, pp. m9, .'529.
L'h:LOQl.E.NCK SOLS LA HÉVOLUTIUN 729
11 ne faut pas oublier non plus : Maleshekbes (1721-1794), qui, après s'êtrç distingué par son intelligente tolérance comme directeur de la librairie, devint ministre, suivit Turgot dans sa retraite, et réclama de la Convention le périlleux honneur de défendre le Roi accusé; — De Sèze (1748- 1828), qui, déjà célèbre comme avocat, plaida également pour Louis XVI. On a retenu de son plaidoyer ces mots : « Je cherche parmi vous des juges, et je n y trouve que des accusateurs. »