Gestes particulières. — Chansons non classées
Geste des Loherains ou Lorrains. — Ce poème se compose de plusieurs poèmes dont le plus célèbre est Garin, — qui contient une scène très belle, la mort de Bégon. — Bégon, lorrain, chasse le sanglier; il est entraîné par la poursuite jusque sur les terres de son ennemi, le bordelais Fromont. Les gardes-chasse et les serfs de Fromont tuent Bégon (2). Ue là une suite de représailles et de vengeances.
Raoul de Cambrai. — Raoul est le type le plus accompli du féodal primitif, à la fois courageux, brutal, féroce : et le poème tire sa beauté originale du développement logique et serré de ce caractère. Raoul, pour s'emparer du fief de Vermandois, dévaste le pays et brûle l'abbaye d'Origny. Puis il combat Ernaut de Douai, oncle de son écuyer Bernier. Ici, la situation est particulièrement dramatique et psychologique, parce qu'une sorte de cas de cons-
(1) Lire, dans la Chrestomathie, de M. Clédat, le Combat contre Charlemagne et contre Roland, p. 111. — J. Bédier, IV, 189.
(2) Lire, dans les Récits extraits des poètes et prosateurs du moyen âge, de G. Paris, la Mort de Bégon, p. 40.
cience agite et retient le malheureux Bernier : sa mère a été brûlée par Raoul au moutier d'Origny; son oncle Ernaut est blessé et poursuivi par Raoul ; — mais Raoul est son seigneur, et Bernier n'ose défendre Ernaut. Enfin, tous les défenseurs d'Ernaut ayant été taillés en pièces, et l'horrible poursuite reprenant de plus belle, Bernier se décide à tirer Tépée contre Raoul et le tue. Ce passage est une des plus belles descriptions de combat que nous ayons dans notre littérature : on y trouve autant de précision que d'enthousiasme (1).
Ami et Amile. — Ami, frappé de la lèpre, ne peut être guéri que s'il se baigne dans le sang des deux enfants d' Amile. Celui-ci n'hésite pas à donner cette preuve de dévouement et de reconnaissance à Ami, qui jadis lui a sauvé la vie. Ami est guéri; mais Dieu fait un miracle pour récompenser Amile, qui, rentrant dans la chambre où il a égorgé ses enfants, les retrouve vivants et jouant sur leur lit avec une pomme d'or (2).
Le cycle de la Croisade s'est formé tardivement, alors que l'âge de la production épique était clos. Les chansons de ce cycle ne sont guère que de l'histoire chantée. Leur sécheresse prouve que la grandeur des événements ne suffit pas à produire de la poésie, mais que la poésie est toute subjective et n'a qu'un moment. On peut citer la Chanson de Jérusalem ou d'Antioche, et le Chevalier au Cygne. Toutes ces chansons furent remaniées au quatorzième siècle (3).