‹ Histoire de la littérature, françaiseChapitre 19 sur 323 · IV. — La Chanson de Roland · texte numérisé non relu

IV. — La Chanson de Roland

1. L'Histoire et la Légende. — L'Histoire. — Éginhard ou Einhard nous a laissé le récit très succinct des événements historiques transformés en légende dans la Chanson de Roland. Charlemagne revenait d'une expédition contre les Sarrazins dans le nord de l'Espagne. Son arrière-garde, commandée par le comte de la marche de Bretagne (Bretagne française), Roland ou Hroland, fut surprise dans là vallée de Roncevaux par les montagnards basques. Ceux-ci, armés à la

(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 17; — Chrestomdthie, de G. Paris, p. 37. — J. BÉDIER, II, .^19.

(2) Lire dans la Chreslomathie, de M. Clédat, Ami et Ami l se retrouvait et se reconnaissant, p. 122. - J. Bédier, II, 170.

(3) G. Paris, Littérature française au moyen âge, % 29,

légère et habitués à combattre parmi les rochers et les précipices, eurent facilement raison de chevaliers pesamment aî*més et étrangers au pays. Les Fi^ncs furent cernés, écrasés ; et Charlemagne ne put tirer aucune vengeance de cet affront (778).

La Légende. — De Roland, on fit le neveu de Charlemagne (nous ne savons pourquoi) et l'un des douze pairs de France. A ses côtés, dans l'arrière-garde, on plaça Olivier {dbnt la sœur, Aude, est fiancée à Roland), l'archevêque Turpin, et les autres pairs de France. Cette arrière-garde se composa donc de l'élite des barons chrétiens, au nombre de vingt mille.

Il fallait leur donner des adversaires dignes d'eux. Comment tolérer que Roland, Olivier, Turpin et leurs héroïques compagnons aient été écrasés sous des quartiers de rocher, dans une embuscade dressée par des Basques, ennemis obscurs et insaisissables? Les Francs revenant d'Espagne seront donc attaqués à Roncevaux par cent mille Sarrazins, bien armés et très braves. Et l'on oubliera que pareilles masses ne pouvaient évoluer à Roncevaux. Dans la pensée des trouvères du Nord, de Roncevaux il ne restera plus qu'un décor ténébreux et grandiose, une toile de fbnd avec des rocs, des pins, plantés comme des portants de théâtre.

Une modification en amène une autre. Est-il vraiseinblable que les Sarrazins aient osé attaquer cette arrière-garde, ou que celle-ci se soit laissé surprendre? Alors, trait essentiellement populaire et primitif, naît la pensée de la trahison. Dans toutes les littératures, la mort des héros est attribuée à l'intervention d'un traître. (C'est par trahison que Paris tue Achille, que Hagen tue Siegfried, que Laerte tue Hamlet... Cf. les morts historiques, presque toujours attribuées par le peuple à la trahison ou au poison.) Charlemagne, qui vient de traiter avec le roi sarrazin Marsile, quitte le pays en toute sécurité; mais Ganelon a préparé, comme une vengeance personnelle, la mort de Roland.

Il n'est pas possible enfin que pareil affront soit resté sans représailles. Et tandis que, dans la réalité, Charlemagne n'avait jamais pu châtier les Basques, on le terra, dans la légende, revenir en EsJ)agne, pour exterminer les Sarrazins et, d'autre part, punir le traître Ganelon.

JJTTKRATUHE FKODAt^E 43

Bien entendu, tous les éléments sont agrandis en proportion, et il y a une sorte de logique surprenante dans ce travail. A la qualité des héros, à leur vertu^ à l'importance du combat, à la beauté du décor^ correspondent des caractères dont la vraisemblance relative parait avoir été calculée par un artiste conscient, — et un merveilleux tout à fait approprié.

Mais ce qui doit surtout nous frapper dans la genèse obscure (le la plus belle de nos Chansons, c'est que le héros succombe, qu'il est responsable de sa défaite, par son orgueil, sa « desmesure », et que sa mort y est glorifiée.

2. Plan et Analyse critique. — SimpHcite cl clarté du plan. — Le plan général du Roland est simple et facile à saisir; il est d'une clarté toute française et d'une construction dramatique ; il contient une exposition, un nœud et un dénouement; ce dénouement, il est vrai, est double et prolongé. — IS exposition est formée par les préparatifs du départ de Charles magne et de la trahison de Ganelon ; — le nœud, c'est l'épisode où Roland refuse d'appeler Charles à son secours, et engage une bataille inégale; — le dénouement, c'est d'abord la mort de Roland, puis la punition des Sarrazins et du traître. Aucun épisode étranger à l'action ne rompt la suite du développement; si les entretiens de Ganelon avec Blancandrin et Marsile, si les combats entre F'rancs et Sarrazins nous paraissent trop délayés, toujours est-il que nous ne sortons jamais du sujet (1).

Analyse de là Chanson de Roland. - - Depuis sept ans, Charlcniagne est en Espagne; il ne lui reste plus à triompher que de Saragosse et du roi Marsile. Or celui-ci demande la paix ; et c'est à ce moment précis que le poème commence. Pour discuter les propositions du Sarrazin, Charlemagne convoque ses barons. Après une délibération à laquelle prennent part le vieux duc Naîmes, Roland, Olivier, l'archevêque Turpir., Ganelon, le traité de paix est accepté en principe ; mais il s'agit de désigner un ambassadeur, qui partira avec les envoyés musulmans et traitera directement avec Marsile, La mission est dangereuse : Roland la réclame avec impétuosité. Charlemagne refuse de la lui confier; il

(1) J. BÉDiER, Légendes épiques, 111, p. lB3^iâ5.

44 LITTÉRAIUKE FRAISÇAISE

ne vent pas davantage deTurpin, ni d'Olivier. C'est alors que, sur l'avis de Roland, l'Empereur choisit Ganelon ; et celui-ci en conçoit une vive colère. Tout en cheminant vers Saragosse, aux côtés du Sarrazin Blancandrin, Ganelon prépare sa trahison; et quand il est en présence de Marsile, il promet de faire placer Roland et les autres pairs à Tarrière-garde, de façon à ce que les Sarrazins puissent surprendre et massacrer à Roncevaux l'élite de la cheva lerie française.

Charlemagne, après le retour de Ganelon, est parti pour la France. Roland avec l'arrière-garde vient de pénétrer dans les défilés des Pyrénées, quand il se sent entouré par l'ennemi. Olivier lui conseille de sonner son cor, pour rappeler Charlemagne ; par trois fois Roland refuse (1), et la bataille s'engage. Après des exploits héroïques, tous les barons français succombent. Seuls, survivent Olivier, Turpin et Roland. Celui-ci se décide à sonner son olifant. Sous l'effort de sa voix, ses tempes se brisent, mais le son arrive aux oreilles de l'Empereur, qui revient en grande hâte, après avoir fait enchaîner Ganelon, dont il comprend trop tard la félonie (2). A Roncevaux, Olivier meurt; après lui, Turpin; enfin Roland essaye de briser sa Durandal contre le rocher, et n(^ pouvant y parvenir, il met sous lui son épée et son olifant, et meurt, la tête tournée vers l'Espagne, et tendant à Dieu le gant de sa main droite (3).

Cependant, Charlemagne est revenu. Il poursuit les Sarrazins qu'il extermine, tandis que Dieu prolonge pour lui le jour. Puis il rend les derniers honneurs aux barons étendus dans la plaine, et il emporte dans des peaux de cerf les corps de Roland, d'Olivier et de Turpin. De retour à Aix-la-Chapelle, l'Empereur annonce à Aude, sœur d'Olivier, la mort de son fiancé Roland ; Aude tombe morte (4). — Un conseil se réunit pour juger Ganelon; celui-ci est défendu en champ clos par son parent Pinabel, contre Thierry, champion de Roland. Pinabel est vaincu ; et Ganelon, condamné à mort, est écartelé. Le poème se termine par un songe de Charlemagne, à qui apparaît un ange qui lui ordonne de se préparer à une nouvelle expédition.

Le décor. — Il y a trois décors principaux : le verger où se tient le conseil de Charlemagne, et qui est d'un aspect riant et pittoresque, avec le fauteuil d'or de l'Empereur, le perron de marbre bleu, le cortège des envoyés de Marsile, les cos-

(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 12.

(2) Morceaux choisis, l®"^ cycle, p. 3.

(3) Morceaux choisis, 2^ cycle, p. 5.

(Il) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 16.

tûmes, etc.. C'est une sorte d'enluminure ou de brillante mosaïque ; — le lieu de la bataille est sinistre : « Hauts sont les puys, ténébreuses les vallées, la roche est noire... » Au loin, sur la terre de France, éclate une merveilleuse tempête : « A midi, il y a de grandes ténèbres... C'est le grand deuil pour la mort de Roland ! » Et quand Charlemagne cherche le corps de ses preux, « il trouve le pré rempli d'herbes et de fleurs, qui sont toutes vermeilles du sang de nos barons » ; — enfin nous sommes à Aix; là, plus de description; le trouvère se contente de nommer le palais où Charlemagne juge Ganelon, et la plaine où combattent les deux champions.

La variété. Les épisodes. — Quant aux épisodes, il est injuste d'en exagérer la monotonie. Les scènes de la deuxième partie sont agencées, quand on y regarde de près, avec une véritable habileté. Voyez d'abord Roland et Olivier apercevant au loin l'armée sarrazine. Et pendant qu'elle approche, cette armée innombrable, la scène du cor, entre les deux chevaliers : trois fois, Roland refuse d'appeler Charlemagne à son secours. Puis le combat s'engage. Cette succession de beaux coups d'épée nous intéresse moins, sans doute, que les auditeurs du onzième siècle. Mais on doit rendre au trouvère ce témoignage qu'il a cherché à varier, sinon les coups, au moins la physionomie et les paroles des adversaires : une lecture attentive suffit à le prouver. Enfin Roland se décide à sonner du cor; et ici nous pouvons admirer sans restrictions une des plus belles inventions épiques : au cor de Roland, Charlemagne tressaille, mais Ganelon le rassure; puis nous revenons à Roncevaux, où, de nouveau, Roland sonne l'olifant « à grande douleur, à grande angoisse ». Le roi dit : « Ce cor a longue haleine. » Et il revient; il fait jouer toutes ses trompettes, qui répondent au cor de Roland, tandis que dans l'armée « il n'en est pas un qui ne pleure et ne sanglote ».

Mais où la variété nous frappe le plus, c'est dans la mort des trois derniers survivants de la bataille : Olivier, Turpin, Roland.

Olivier est aveuglé par le sang; et tout étourdi par sa faiblesse, il frappe, le prenant pour un païen, son ami Roland;

puis il s'excuse, il l'embrasse, et il meurt. L'archevêque Turpin, blessé à mort, conserve assez de farce i)our béuir les corps que Roland a rangés devant lui; etoçmme il voit Roland se pâmer, il se traîne jusqu'au ruisseau pour puiser de l'eau avec Folifant; mais la vie l'abandonne dans ce dernier

eflort, et Roland, revenant ù lui, ne trouve plus que son oadavi^.

Enfin, c'est le lourde Roland. S'il ne s'a^nssait ici d'un vieux tr ou V è re anonyme , écrivait dans une langue que les Fran<;ais se, sont décidés, par une singulière paresse, à traiter d'enfantine et de barbare, il n'y aurait qu'une voix sur 1^ suprême beauté de ce passage. Et d'abord, la scène est préparée de la façon la plus sûre. Un à un, les compagnons de Roland sont tombéstui, le héros, il aurvit à tous. Tant qu'il luttait au milieu des siens, nous admirions sa vigueur et s* bravoure; mais maintenant il se détache, plus héroïque encore, car nous sentons qu'une volonté supérieure retient seule la vie dans ce cetrps épuisé et sanglant. Pourtant, il n'a reçu des païens aucun coup mortel. Il n'a qu'une brèche à son casque, celle que lui lit l'épée d'Olivier. Il n'a qu'une déchirure, sa tempe ouverte qui a crevé, quand il jetait à Charlemagne, par-dessus les

*"*. \Sê

BJÈft " 1

IbÉÉ^H

^sBB

La VLjuT l>h' llOLAND.

Miniature de la fin eu xiv* siècle tirée (tvn manuserit des Grandes Cbroviques de France.

LiTtÉhATtiRË FÉOÙÀLÈ 47

monts, l^aippel désespéré de son olifant; mais par là son sang s'écoule, et sa dernière hèui^é èstpfOChe. Chefchez dans l'épGfpée ancienne cfti étrangèrey vous n'y tr'oûverè^ pas dé scène pareille : ùh héros qui meurt invaincu, seul, la face fournée vers les ennemis épouvantés, ttrie main tendue vers Dieu, l'autre sur sa bonne épéej dont par trois fois il rappelle les prouesses avec Une fierté nïélartcoliqiie, et percevant au loin^ dans rétOùi-diSsemènt de son agôniej là marche sôte et formidable du vengeur;

3. Les personnages. — On a voulu, par une sorte de sophisme scolaire, établir une comparaison suivie entre les personnages de V Iliade et Ceux de la Chanson de Roland. Cette Comparaison n'est légitime que si l'on tient à constater, dans deux épopées primitives, conçues à deUx moments psychologiques et sociaux tôUt à fait opposés, certaines analogies curieuses. Sans doute, Roland ressetable à Achille, eii ce sens que tous deUx ils iiicârnent la vaillaUCe e3ètessii)e ; et Olivier peut être rapproché du Ti^oyen Hector, parce que, comme lui, il fait contraste, par son courage raisonné et par sa prudence sans faiblesse^ avec la bravoure téméraire et inconsciente. Mais, poussé plus loin, le parallèle devient artificiel jusqu'au ridicule. Je veux bien encore que le duc Naîmes soit le Nestor de notre épopée. Mais que dire de ceux qui font * faire vis-à-vis » à Charlemagne et à Agamemnon, à l'archevêque Turpin et au devin Galchas?

Roiàhtl. — Ëbiând a ^bûr lui la beauté (1) ; une tbrce physi(|ue prodigieuse (2) ; son courage égale sa force (3) ; il est fidèle à son roi (4) ; tttàis il eSt orgueilleux, et par Sa démesure il est rèspôhsabië du désastre (5). Ni cette bravoure, ni cet orgueil h'exclueht ÏB. pitié; il aime Olivier (6); il sait pleurer et soUpirër (7) ; il est pieux, et h'oUblie paS, en mourant, de battt'e sa Coulpé (8). Ce Càt-aclèihé n'est d'dnc pas tout d'une

(1) Nous renvoyons aux numéros des laisses, édition L. Gautier. Ce sera un excellent exercice pour les élèves que de chercher eux-mêmes ces citations, pour en tirer un porfrojf de ftoland, d'Olivier, etc.. Laisse XCV.

(2) CXXXVlt et passim. — (.î) XCÏ, CLXV, CLKVII, GLXXXHI, etc. — (/i)XCU, XGIII. - (5) XIV, XVHI, LXI, LXV, LXXXVIÎ, et suivants. — (6) CLXXl 1

CLXXlil, CLXXXIX, CXC, etc. — (1) ÇfcUI. — (8) CCIÏ, CClïï.

pièce; ce n'est pas de lui qu'on peut dire : « Et rien d'humain ne bat sous cette bonne armure. » Il n'est « ni tout à fait bon, ni tout à fait méchant », comme Aristote l'exige du héros tragique. Quand on l'étudié sans prévention, on y trouve, autant que le permettent les circonstances où il agit, une certaine complexité. M. J. Bédier écrit : « En ce poème, Roland et ses compagnons, loin de subir leur destinée, en sont les artisans au contraire, et les maîtres, autant que des personnages cornéliens. Ce sont leurs caractères qui engendrent les faits et les déterminent, et mieux encore, c'est le caractère du seul Roland » (Légendes épiques, III, 411).

Olivier. — * Roland est preux, mais Olivier est sage. » Le caractère d'Olivier se soutient d'un bout à l'autre du poème. Sage, il l'est dans le conseil de Charlemagne (1), avant la bataille (2), quand il demande à Roland de sonner du cor (3) et quand il raille Roland qui se décide trop tard à lui obéir (4) ; son amitié est sincère et franche (5) ; sa bravoure, dans le combat, égale celle de Roland (6).

Charlemagne. — Charlemagne, qui en 778 n'avait que trentesept ans, nous est représenté, dans le Roland, comme un ancêtre ; « Il a la barbe blanche et le chef tout fleuri (7) » ; et, cette barbe, tantôt il l'invoque (8), tantôt il l'étalé sur sa cuirasse (9), tantôt il la tire et l'arrache en signe de douleur (10); Marsile a pour Charlemagne une sorte de terreur superstitieuse, il le croit âgé de deux cents ans (11). Le grand empereur consulte ses barons (12) non pour se laisser dicter des ordres, mais pour s'éclairer. Son souvenir est sans cesse présent à l'esprit des combattants de Roncevaux (13), et surtout il est invoqué par les mourants (voir mort de Roland) (14), Charlemagne les aime autant qu'il en est aimé ; voyez son angoisse quand il entend le cor de Roland (15), sa douleur quand il retrouve le corps de ses barons (16), son indignation quand on lui propose de faire grâce au traître Ganelon (17).

(1) XVIII. - (2) LXXXIV, LXXXV. — (3) LXXXVII à XCII, et XCYI. - (4) CL à CLIV. — (5) XVIII, CLXXI à CLXXV. — (6) CX, CXI,CXXX, CXVIII, CXLVII, etc.. — (7) VIII. — (8) xyiL —(9) CLXI, CCLIV. ^ (10) CCIV, CCXLl, GCCXVIII. - (11) XLII, XLIII, XLIV, —(12) VIII à XXVII et CCXGYUI àCCClV.

— (13) XC, XCI Xail, XGIV, etc.. — (1^) GXCVIII à CCIU. — (15)GLV àCLXl.

— (16) CCXXXl à CCXL. — (17) CCGIII, CGGIV.

Il n'est pas moins brave que Roland, et frappe de rudes coups dans la bataille (1). Mais au milieu de tous ces chevaliers, qui semblent n'avoir d'autre fonction que de pourfendre leurs ennemis, et qui, le combat fini, se reposent, l'Empereur représente le chef suprême qui, dans les intervalles de l'action, pense et prévoit; il n'est pas seulement un bras, il est un cerveau. Son sommeil est agité, il a des songes, et les anges de Dieu lui parlent (2).

Turpin. — Quant à l'archevêque Turpin, il a, lui aussi, son caractère cohérent, vivant et très distinct des précédents. Prêtre et soldat, son originalité consiste à ne jamais oublier qu'il est à la fois' l'un et l'autre. Après avoir donné aux Français sa bénédiction (3), il se bat en preux (4) ; quand il entend la dispute de Roland et d'Olivier, il les sépare, et prononce des paroles sensées (5) ; il est blessé à mort et frappe toujours (6), et, le dernier, il combat aux côtés de Roland. Sa mort est celle d'un prêtre ; il bénit les corps rassemblés par Roland (7), il essaye de secourir Roland qui se pâme, et meurt de cet effort de charité.

Ganelon. — Ganelon n'est point une figure banale. Il nous est représenté au début comme un beau et brave chevalier (8); devant Marsile, il défend les prétentions de Charlemagne, au risque de sa vie (9) ; et, même quand il apparaît devant le conseil qui doit juger sa trahison, il a belle mine et bonne tenue(lO). Mais on nous le représente comme vindicatif et jaloux (11) : ainsi s'explique sa trahison.

Aude. — Aude est la sœur d'Olivier, fiancée de Roland (voyez Girard de Vienne) : il faut louer le poète de lui avoir donné une douleur si noble et si discrète. Elle meurt, elle aussi, comme elle doit mourir (12).

4. Le merveilleux. — Toute épopée comporte, par le recul même et par la grandeur des exploits, l'intervention du merveilleux. A mesure que l'imagination populaire exagère la

(1) CCLXVI à CCXCII. — (2) CCXI à CCXIII. — (3) XCIIF, XCIV. — (U) C\XX, V, CXLIL — (5) CLin. — (6) CLXXIX, CLXXX. — (7) CLXXXVII à (WC - (8) CXCl àCXCIV. —(9) XX. —(10) XXXII à XXXIII. — (11) CCC - (12) X\ . XX à XXVI.

situation et les notes, elle sent, toujours boriduite par une logique secrète, que les seules forces humaines seraient restées au-dessous d'une pareille tâche. On ne se cotitente pas de rendre le héros invulnérable (Abhille, Siegfried)^ on fait intervenir en sa faveur la divinité:

Le merveilleux de là Chanson de Bblahd fest tout chrétien, sans aucun mélange de superstitions populaires ou de magie : c'est plutôt du su7matureL De plus, il y en a, pour ainsi dire, un minimum. Le poète nous dit que Dieu combat avec la France; que lé diable, avec ÂJ)ollon et Tervagant, est dii côté des Sarrazins. Mais ni bieù ni le diable ne sortent du surnaturel subjecïîjf pour jouer un rôle airect dans la bataille. Les seules appàMtiohs sont celles de saint Cabriel et de saint Michel, qiiana ils viennent recueillir l'âme de Roland (1) ; à deiik reprises encore, saint Gabriel descend du ciel vers Charlemagne, mais c'est en rêve qu'il lui apparaît (2). On voit quelle est la discrétion de ce merveilleux.

5. La langue et le style. — Le meilleur texte que noiiâ possédions de la Chanson de Roland est celui d'Oxford, netitre d'Uri scribe anglo-normand, dont Léon Gautier place l'exécution eritt-e il50 et liôb. C'est Une mauvaise copie, aussi inai corrigée que thâl écrite ; le manliscHt original devait être rédig»'» eh dialecte nbi:*mahd. — Rappelons seulement qiie le roman àii orizièhié fet du dotizièthë siècle est une langue à deux cas, où le fonds ïatiri ë^t encore trèà transparent, pîi Pihdtience gërmaiii(iue apparaît dans la fdl*nie tout extérietire dès mots. La syntaxe en est raide et peti variée : là est i^ihsdffisancè réelle de cette langue^ dont le vocabulaire n'est pas aufesi pauvre que l'affirment les ignorants: Lès formules l'eviennerit fréquemment dans les récits et dans les desci"iptions ; elles suppléent aux images qui sont très rares. Évideihraent, la poésie du Roland est dans les situations et dans les sentiments, et presque pbiht dàilslàforthè. Noua sôtriniés haoîtiiés, par iiotrè éducâtibh blàssiqtlë, â ce que les poètes iioùs fournissëht la poésie toute faite, tbUtè parée dé figurés qui s'iihposent à notre imagination paresseuse ; et sous ce rapport, le roriiantisme nous a rendus encore plus passifs : nous aimons

(1) cccui. — (2) (1) ccxii et cccxvni.

UTTKRATURB FÉODALE 51

1rs poètes et les artistes, nous n'aimons ni la poésie ni les arts. J'eut-étre nos pères sentaient-ils plus vivement que nous la ])oésie des choses ; une indication rapide et .sobre suggérait à leur imagination plus fraîche un tableau ou une émotion.

Page 1