IX. — Les Influences extérieures
L'influence anglaise. — La Révolution a quelque peu compromis le prestige de l'Angleterre en France, et Napoléon fut son irréductible ennemi. C'est pourtant des premières années du siècle, que date l'influence vraiment littéraire des Anglais. M""^ de Staël donne à l'Angleterre et surtout à Shakespeare, dans sa Littérature, un rang éminent. Et Chateaubriand, qui a passé plusieurs années à Londres, s'est nourri d'Ossian et de Milton. — Cette influence devient très forte avec Byron (f 1824), qui, s'il imite René, est à son tour imité par tous les poètes romantiques (1). — A côté de. lui, Walter Scott (f 1832) répand sur l'Europe ses innombrables romans, et réveille chez tous le sens de la couleur locale et de l'histoire. — Cependant, Shakespeare est directement apporté en France par des acteurs anglais. En 1827-28, une troupe d'acteurs londoniens donne une série de représentations shakespeariennes, qui révèlent à Alexandre Dumas, à Vigny, à Hugo, à Berlioz, le plus grand génie dramatique de tous les temps (2). — A la vogue des romans de W. Scott, succéda un peu plus tard celle des romans de Dickens (t 1870) et de- George Eliot (f 1880), dont l'influence fut réaliste et morale. — Les poètes, comme les lakistes (Wordsvvortii, Coleridge, Sôuthey), et, plus près de nous, Tennvson et SwiNBURNE, ont servi la réaction contre le romantisme, en nous donnant des modèles de poésie familière ou symbolique.
L'Allemagne, qui avait tant imité la France, et qui ne s'en était dégagée qu'à la fin du dix-huitième siècle, va prendre sa revanche. Nous savons déjà que Werther, traduit en 1778, avait eu un grand succès. Les drames de Gœthe en ont moins. Mais Schiller a tout de suite une influence sur le mélodrame de la Révolution et de l'Empire et sur le drame romantique. U Allemagne de M™^ de Staël, livre écrit d'après des impressions directes, frappe vivement l'opinion publique.
(1) Cf. E. EsTÈVE, Byron et le Romantisme français. Hachette, 1907.
(2) Cf. Ch.-M. des Changes, la Presse littéraire sous la Restauration {Mercure de France), 1907, pp. 355-362.
On veut, connaître les poètes, les philosophes, les conteurs, dont elle a si bien parlé. En 1821, commence la publication des Chefs-d^ œuvre des théâtres étrangers, où Gœthe, Lessing, KoTZEBUE, Werner, figurent à côté de Shakespeare et de Calderon. Le premier essai dramatique de Dumas père est un Fiesque imité de Schiller. Faust est traduit en 1822; les Contes d'HoFFMAvN, en 1829. Les historiens et les critiques se passionnent pour Herder et pour Niebuhr- V. Cousin voyage en Allemagne et s'initie à la philosophie de Kant, de FiCHTE et de Schelling. Henri Heine v-ient s'établir à Paris, où il mourra en 1856. Le Cours de littérature dramatique de G. Schlrgel est traduit (1814), et ses idées pénètrent la critique française. — Enfin, la philologie allemande exerce, vers la fin du siècle, une influence dominante. Les érudits français se forment à l'école de Diez, de Mommsen^ de Curtius.
L'Itahe — Parmi les ouvrages où se fait sentir l'influence italienne, il faut citer la Corinne de M'"^ de Staël (1807). L'auteur a connu Monti et âlfieri ff 1803). Ginguené écrivit, en 1811, une Histoire littéraire d'Italie, et Sismondi, en 1812, une Histoire des littératures du Midi de V Europe. — En même temps, Stendhal faisait connaître l'Italie à la France par différents ouvrages de critique. Lamartine, dans ses Premières Méditations, est plein de souvenirs de l'Italie; l'un de ses maîtres est Pétrarque. — Léopardi publie ses poèmes en 1818 ; mais son influence, déjà réelle sur A. de Musset, s'exercera surtout plus tard, vers 1850. — Manzoni (f 1873) donne son Carmagnola, drame romantique, en 1820, et, en 1827, les Fiancés, puis il se renferme dans le silence jusqu'à sa mort. — Les Prisons de Silvio Pellico sont traduites dès leur apparition (1833).
L'Espagne. — Il y avait des affinités entre le romantisme français et la littérature espagnole. — On traduit le Romancero (1814). On retraduit plusieurs fois Don Quichotte. Les chefsd'œuvre de Calderon et de Lope de Vega entrent dans le Théâtre étranger. — Le ton espagnol se fait sentir dans plusieurs drames de V Hugo et dans quelques pièces de la Légende des siècles Mérimée pastiche l'Espagne dans son Théâtre de Clara Gazul (1825). Th. Gautier et Alex. Dumas
écrivent des Voyages en Espagne. — Mais les œuvres plus récentes ne sont pas aussi connues que celles de l'Angleterre et de l'Allemagne. Ni l'éloquence de Donoso Cortès, ni le talent si varié et si pittoresque de Castelar n'ont exercé d'influence en France.
La littérature russe. — Un autre pays vient, à partir de 1860, nous inspirer des idées nouvelles, et transformer ou enrichir notre littérature, la Russie. Comme l'Allemagne, la Russie avait longtemps imité la France. Au dix-neuvième siècle, elle s'en affranchit. Elle a de grands poètes romantiques, comme Pouchkine (t. 1837), Lermontoff (f 1841); mais elle brille surtout par ses romanciers : Gogol (f 1852), un des maîtres du réalisme; ses Nouvelles ont été traduites dès ,1845, et ses Ames mortes, en 1848; — Dostoïewsky (f 1881), qui pousse, jusqu'à la minutie psychologique la plus saisissante, l'analyse de certains états d'àme (Crime et Châtiment) et qui a laissé une inoubliable peinture de la Sibérie (Souvenirs de la Maison des morts); — Tourgueniev (f 1886), auteur de romans où la société russe est décrite de la façon la plus pénétrante, à la fois idéale et exacte. Génie plus clair, plus européen que le précédent, il vécut de longues années à Paris, et fut tout de suite traduit en français {Journal d'un chasseur, 1852; Un Nid de seigneurs, 1859; Terres vierges, 1877) ; — enfin Tolstoï (f 1910) a donné des chefs-d'œuvre dans le roman historique (la Guerre et la Paix, 1864-69) et dans le roman à thèse (Résurrection, 1900). — Leur influence a été tout à la fois sociale et littéraire. Ils ont inspiré à nos romanciers et à nos dramaturges des thèses sur la joi/ie sociale, sur les responsabilités des riches et des puissants à l'égard des pauvres, etc. En même temps, ils ont donné des modèles de réalisme minutieux et froid, absolument objectif, d'où se dégage pourtant une puissante et mystérieuse poésie (1).
(1) V E.-M. DE VoGÛÉ, le Roman russe. Pion, 1886.