II. — Sous le Consulat et l'Empire
1® La Tragédie. — Sous l'Empire, le répertoire tragique est en faveur; Napoléon aime la tragédie; et de grands acteurs, comme Talma, M"^ Duchesnois, M"* Georges, donnent de Téclat aux moindres reprises. On joue Corneille, Racine, Voltaire, Crébillon, et une quantité de pièces du dix-huitième siècle qui nous paraissent aujourd'hui insupportables; mais nous avons passé par le romantisme ! — 11 est vrai que ce répertoire est surveillé et corrigé par la censure, qui en fait disparaître, au gré du maître et des circonstances, toutes les allusions fâcheuses (2;.
Parmi les nouveautés, Hector, de Luce de Lancival (1809), passa pour un chef-d'œuvre. Professeur de rhétorique au lycée Louis-le-Grand, Luce rima assez mollement quelques scènes de V Iliade; il reçut une pension de 6.000 francs et la croix de la Légion d'honneur.
Brifaut avait écrit un Don Sanche; mais on était en pleine guerre d'Espagne. Brifaut fut invité à transporter dans l'antiquité le sujet de sa pièce. Il en fit Ninus II (1813).
JouY, qui avait été officier aux Indes, donna un Tippo-Saih (1813), où l'on chercherait vainement un peu de couleur locale ; il n'y en pas plus que dans la Veuve du Malabar, de Lemierre.
Le plus grand succès tragique, d'ailleurs mérité, fut pour les Templiers, de Raynouard (i805); mais ce succès ne se renouvela pas pour les États de Blois, en ,1810. Du moins Raynouard, en cela disciple de Voltaire et de. De Belloy, avaitil cherché des sujets dans l'histoire nationale. Il n'était pas le seul, et les romantiques n'ont pas le mérite de l'inndira,tion quand ils puisent dans Thistoire moderne; ils affran-
{i'j Sur toutes ces pièces, voir te Théâtre de la Hévotution, par H. \\ ki.- SGliliVGER. Charavay, 1881.
(2) Cf. H- '"-"i-SCHiXGEU, la Censure sotts le premier EmpU-v, 1S82.
chissent seulement la tragédie historique du joug trop étroit des unités : là, comme nous le ferons mieux ressortir plus loin, sera leur originalité (1).
2» La Comédie. — Quoique fort surveillée parla censure, la comédie continue à témoigner, sous l'Empire, d'une certaine vitalité.
Picard (1769-1828) avait débuté, sous la Révolution, par des pièces de circonstance. En 1801, il donna une remarquable satire de l'agiotage dans Duhautcours; et, la même année, celle de ses pièces qui est restée le plus célèbre, la Petite Ville. Jusqu'alors, il était acteur au théâtre Louvois. Il en devient alors le directeur, et il continue à produire un grand nombre de comédies, dont les meilleures sont : les Marionnettes (1806), les Ricochets (1807), les Capitulations de conscience (1809), etc. 11 devait en donner encore sous la Restauration ; ses plus grands succès furent alors les Deux Philibert (1816) et les Trois Quartiers (1827). — Picard est un auteur dramatique d'un très réel talent. 11 sait construire une intrigue et subordonner les caractères les uns aux autres (cf. les Ricochets); et, surtout, il observe avec une justesse malicieuse les petits travers du jour. S'il avait pu suivre la veine de Duhautcours, au lieu d'être obligé, par crainte de la censure, de se rabattre sur des sujets mesquins, il serait le Dancourt de son temps.
Alex. Duval (1767-1842) est le véritable prédécesseur de Scribe et de Dumas père, par l'aisance et l'ingéniosité de ses intrigues, et surtout parce qu'il crée en France le genre de la comédie historique, tel que l'ont compris l'auteur des Demoi selles de Saint-Cyr et celui du Verre d'eau. 11 donna, en 1802, Edouard en Ecosse, qui fut interdit à la seconde représentation, à cause des allusions ; puis, 7e Menuisier de Livonie (1805) sur Pierre le Grand, la Jeunesse de Henri V (1806), le Faux Stanislas (1809), etc. Le public s'habitua à voir les grands hommes mis à la scène et se plut à la reconstitution encore bien imparfaite d'un milieu historique. Duval s'est également essayé dans la comédie de mœurs [le Chevalier d'industrie, 1809), mais il y reste inférieur à Picard.
(1) Raynouard (1761-1836) est surtout resté 'célèbre comme initiateur des études de linguistique et de Jitlérature romanes.
LA LITTÉRATURE SOUS LA RÉVOLUTION T.'ii
Etienne (1778-1845). — Etienne, qui fut sous l'Empire censeur des journaux, et qui, devenu député libéral sous la Restauration, fit beaucoup de bruit en faveur de la liberté de la presse, se distingua d'abord par de petites pièces, où les travers nouveaux d'une société de parvenus étaient spirituellement observés et décrits : le Pacha de Suresnes (1802), la Petite École des Pères (1803), etc. En 1810, il fit représenter une grande comédie en cinq actes et en vers, les Deux Gendres, dont le succès lui valut un fauteuil à l'Académie française Mais on l'accusa d'avoir copié une pièce écrite au dix-septième siècle par un jésuite et intitulée Conaxa. 11 en résulta une querelle, que le désœuvrement des critiques et du public exagéra. En somme, Etienne avait usé du droit de tout écrivain en reprenant un sujet ancien, celui du père de famille qui se dépouille pour ses enfants, est victime de leur ingratitude, et invente un stratagème pour rentrer en possession de sa fortune. Son tort fut de prétendre d'abord qu'il ignorait la pièce du dix-septième siècle, et surtout de faire une comédie assez médiocre.
Etienne fut un pamphlétaire mordant et spirituel dans ses articles au Constitutionnel et dans ses Lettres sur Paris, publiées par la Minerve.
^^' 11 faut noter, enfin, le succès du Mélodrame sous le Consulat et l'Empire. C'était la tragédie populaire, à sujet historique ou romanesque, non bridée par les règles, et admettant jusqu'à l'incohérence le mélange des genres. Guilbért de Plxérécourt (1773-1844) obtint des triomphes avec Victor ou r Enfant de la forêt (179B), Cœlina ou l'Enfant du mystère (1801), les Ruines de Babylone (1818), etc. 11 fut d'une prodigieuse fécondité d'invention et ouvrit la voie au drame romantique. On l'avait surnommé le Corneille des Boulevards. — A côté de lui, Caigniez (1762-1842), le Racine des Boulevards^ fit le Jugement de Salomon (1802), les E'qfants du bûcheron (1809), la Pie voleuse (1815), etc.
4" La Poésie épique fleurit sous l'Empire. Peut-être croiraiton que les poètes se sont inspirés des grands faits politiques et militaires de la veille ou du jour? Hélas! Luce de Lancival écrit Achille à Scyros ; B aour-Lorml\n, l'A tlantide; Creuzé de Lesser, les Chevaliers de la Table Ronde, etc., etc.