‹ Histoire de la littérature, françaiseChapitre 197 sur 323 · I. — Chateaubrismtl · texte numérisé non relu

I. — Chateaubrismtl

Chateaubriand sous l'Empire.

IVaprès le portrait peinl par Girod.'t (1767-182^.) et lilhograp/iié par Aubry.

La vie Années d'enfance et de jeunesse (1768-1786). - La fainille Illustre des Chateaubriand était, vers la fin du dix-

huitième siècle, bien déchue de son ancienne splendeur. René de Chateaubriand, père de l'écrivain, homme d'une singulière et farouche énergie, alla chercher fortune aux îles, puis s'établit comme armateur à Saint-Maio: il s'était juré à lui-même de relever sa maison, et tint parole. Marié en 1753 à Apolline de Bédée, il eut dix enfants; les quatre premiers moururent en bas âge; des six suivants, trois sont restés célèbres : Julie, devenue M"*^ de Farcy; Lucile,M"'*' de Gaud ; et le dixième, le plus chètif , que sa mère, fatiguée, laissa aux soins d'une vieille servante, François-Auguste.

François- Auguste de Chateaubriand était né à Saint-Malo, le 4 septembre 1768. Il passa ses premières années à vaga- Iwnder sur le port ; puis on le mit au collège de Dol, de là au collège de Rennes, où il fut un écolier très intelligent et très indépendant. Bien doué pour les mathématiques, il alla d'abord à Brest pour passer son examen d'aspirant de marine ; mais il se crut la vocation ecclésiastique, et s'enferma pendant quelques mois au collège de Dinan. ïl resta ensuite deux aiis dans la solitude du château de Gombourg, avec son père, sa mère et Lucile. Chateaubriand nous a dit lui-même, dans ses Mémoires d'omre-tùmbe, de quels songes, de quelles hallucinations, ces deux années furent pleines (l), Lucile, délaissée comme lui, était la compagne de ses rêves; elle avait une sensibilité romanesque et maladive, dont Chateaubriand s'est souvenu quand il a peint Amélie et Velléda. L'humeur voyageuse de son père avait aussi passé dans son âme, et il souhaitait déjà de s'embarquer pour des pays inconnus, quand il changea d'avis, et accepta un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre ; il rejoignit son poste^ à Cambrai, dans les premiers mois de 1786. En septembre de la même année, la mort de son père le rappelait à Combourg.

Séjour à Paris (1786-1791). — Au lieu de retourner à Cambrai, il vint à Paris, où il obtînt le brevet de capitaine de cavalerie, et où, par son frère, le comte de Chateaubriand et sa sœur Julie, M™^ de Fnrcy, il fut présenté à la cour. Le

(1) Moixeuux choisis, 2« cycle, p. ViOl.

« grand monde * lui déplut. En revanche, il se sentait attiré parla v^ocièté littéraire. Il connut le poète Ecouchard-Lebrun {alms Lebrun-Pindare, l'auteur emphatique de Tode sur le vaisseau le Veriyeur) ; le « moraliste » Chamfort, un des hommes le plus spirituellement méchants de cette époque; Parny, élégiaque harmonieux qui annonçait Lamartine ; Gipguené, critique dont il devait éprouver le lourd dogmatisme à propos d^ A tala et du Génie ; La Harpe, alors dans tout l'éclat de ses succès de conférencier mondain; Flins, type du bohème de lettres ; et par lui, Fontanes, qui plus tard le fit rentrer en France et Tencouragea à publier son chef-d'œuvre. En 1790, Chateaubriand se trouva tout heureux de faire paraître, à VAlmanach des Muses, une pièce de vers dans le goût le plus fade du dix-huitième siècle. Que fût-il devenu, s'il eût continué à fréquenter les salons et les cafés littéraires de Paris? un écrivain aussi médiocre que distingué. Mais cette société, ébranlée et dispersée par les premiers événements de la Révolution, n'exerça sur lui qu'une influence assez courte.

Voyage en Amérique (1791-1792). — En causant avec M. de Malesherbes, ses rêves de voyage le hantèrent de nouveau. 11 résolut de partir, pour découvrir un passage au nord de l'Amérique, et il s'embarqua, à Saint-Malo, le 8 avril 1791 ; il devait être de retour le 2 janvier 1792.

Ce voyage en Amérique, Chateaubriand l'a raconté et exploité dans ses œuvres, de toutes les façons et sous toutes les formes. Après les impressions de Combourg, celles-là furent les plus fortes et les plus décisives. Et, pourtant, il n'a^ pas accompli tout l'itinéraire qu'il prétend avoir parcouru. M. J. Bédier (1) a prouvé que Chateaubriand n'a point dépassé la région des Grands Lacs, et que, pour décrire les pays qu'il n'a point vus, il s'est servi, sans scrupules, de relations françaises et anglaises, celles du P. Charlevoix et de Hartram. Quoi (^uil on soit, il rapportait d'Amérique des sensations et des couleurs dont il enrichit, pour un siècle entier, notre littérature.

(i) Joseph BéDier, Études critiques. Paris, Colin, 190."5 (p. 125 : Château brixind ep Amérique : véiHté et fiction).

Il revint brusquement, à la nouvelle de l'arrestation du Roi à Varennes; il se maria au passage avec M'^^ Céleste Buisson de la Vigne, qui fut une femme d'esprit charmant et de cœur stoïque; et il rejoignit en toute hâte l'armée des émigrés.

L'exil à Londres (1793-1800). — Blessé au siège de Thionville, il se réfugie à Bruxelles, de là à Jersey, puis à Londres, où il fait, pour vivre, des besognes de librairie. Encore est-il sur le point de mourir de faim dans cette ville, où, vingtcinq ans plus tard, il devait revenir comme ambassadeur de France. C'est pendant son séjour à Londres qu'il publie son premier ouvrage, VEssai sur les Bévolutions, livre tout imprégné de pessimisme antichrétien, et qui n'annonçait guère le prochain apologiste de la religion (1797). A la même époque, il entassait dans une vaste composition des souvenirs de son voyage d'Amérique; de cette mine, il allait tirer bientôt Atala, René, et beaucoup plus tard le livre intitulé les Natchez, qui est fait « avec des restes ». 11 était encore à Londres, en 1799, quand il reçut une lettre de sa sœur Julie, lui annonçant la mort de sa mère ; au moment où cette lettre parvint à Chateaubriand, Julie elle-même était morte. Le dernier vœu de M™® de Chateaubriand avait été que son fils revînt à la religion de son enfance. La grâce le toucha. « Je n'ai point cédé, j'en conviens, dit-il, à de grandes lumières surnaturelles ; ma conviction est sortie du cœur : j"ai pleuré et j'ai cru. » Dès lors, il conçoit le plan de son Génie du Christianisme.

Sous le Consulat et l'Empire (1800-1814). — Fontanes avait obtenu de Bonaparte que Chateaubriand fût rayé de la liste des émigrés; et celui-ci rentre en France le 8 mai 1800. Il fréquente alors le salon de M"^'' de Beaumont. Il publie, en 1801, Atala, fragment détaché de son prochain ouvrage, — et le 14 avril 1802, quatre jours avant la proclamation du Concordai, le Génie du Christianisme. Bonaparte, désireux de s'attacher un homme qui servait si bien ses desseins de restauration sociale, nomme Chateaubriand secrétaire d'ambassade à Rome (1803), puis ministre plénipotentiaire dans le Valais (1804). Mais l'exécution du duc

créer entre le Premier Consul et lui un irrémédiable malentendu. Chateaubriand donne sa démission, et, pour étudier les paysages et les ruines des pays où il voulait placer l'action des Martyrs, il entreprend un long voyage, dont nous avons le récit détaillé dans V Itinéraire de Paris à Jérusalem. — 11 passe par Venise et Trieste, visite la Grèce, Constantinople, la Palestine, revient par Tunis, Carthage et l'Espagne ; ce voyage dure près d'un an (juillet 1806 à jum 1807). A son retour, il achète, près d'Aulnay, une maison de campagne, la Vallée -aux-Loups, où il s'établit pour terminer les Martyrs, qui paraissent en 1809. h' Itinéraire est publié en 1811. Cependant, Chateaubriand fait une opposition de plus en plus vive à l'Empire. Il écrit dans le Mercure un article aux allusions menaçantes (1); reçu à l'Académie française, pour y succéder à M.-J. Chénier, il compose un discours que le pouvoir impérial ne l'autorise pas à prononcer.

Sous la Restauration (1814-1830). — A la chute de Napoléon, il publie un pamphlet : De Buonaparte et des Bourbons (1814), qui « vaut une armée à Louis XVI II »; mais, nommé pair de France, il entre dans l'opposition, et il écrit (1816) la Monarchie selon la charte, qui lui .'ittire les persécutions du ministère Decazes. Après la mort du duc de Berry (1820), Chateaubriand est nommé ambassadeur à Berlin; en 1822, ambassadeur à Londres; la même année, il représente la France au Congrès de Vérone, et devient ministre des Affaires Étrangères dans le cabinet Villèle. Malgré le succès de l'expédition d'Espagne, sa situation se gâte, car il n'est aimé ni du Roi, ni de Villèle, et, le 6 juin 1824, il est « relevé de ses fonctions ». Profondément blessé, Chateaubriand se rejette dans l'opposition; mène, au Journal des Débats^ une violente campagne contre Villèle, et contribue à le renverser. Sous le miniâtère Martignac, il reçoit (janvier 1828) l'ambassade de Rome. Mais la chute de Charles X le rend pour touiours à la vie privée. '

Dernières années (1830-1848). — En 1826, Chateaubriand avait publié l'édition complète de ses œuvres ; en 1834, son Voyage en Amérique. 11 donne encore, en 1831, ses Etudes

(1) Morceaux choisis, 2" cycle, p. 909.

historiques; en 1836, V Essai sur la Litt&ature anglaise y et, en 1844, la Vie de Rancè. Puis il s'attache tout entier à ses Mémoires d' outre-tombe^ commencés dès 1811, à la Valléeaux-Loups, et sans cesse retouchés jusqu'en 1846. Il fréquente alors de préférence le salon de M™^ Récamier, à l'Abbayeaux-Bois, où il exerce une sorte de royauté. Devenu fort pauvre, il avait « hypothéqué sa tombe >, en vendant à une société d'actionnaires, pour ne les faire paraître qu'après sa mort, ses Mémoires d' outre-tombe; Emile de Girardin en commença la publication, dans la Presse, dès février 1848. C'est le 4 juillet de cette même année que mourut Chateaubriand, à Paris, dans une maison de la rue du Bac qui porte aujourd'hui le n'' 120. 11 avait demandé à être enterré en face de Saint-Malo, sa ville natale, dans l'île du Grand-Bé, sépulture grandiose qui convient à son génie.

Caractère. — Chateaubriand s'est peint lui-même dans ses œuvres, tantôt indirectement [Atala, René, les Natchez), tantôt directement {Mémoires d'outre- tombe). Son caractère offre un singulier mélange de dédaigneuse froideur et d'enthousiasme lyrique. « Je manque d'ouverture de cœur, dit-il ; mon âme tend incessamment à se fermer... Aventureux et ordonné, passionné et méthodique, il n'y a jamais eu d'être à la fois, plus chimérique et plus positif que moi, de plus ardent et de plus glacé. » Il fait dire à René : « Je m'ennuie de la vie, l'ennui m'a toujours dévoré. » 11 dit lui-même : « J'ai bâillé ma vie, j'ai porté mon cœur en écharpe. » Sa- vie a été sans cesse mêlée aux plus grands événements du siècle, et ses ouvrages sont sortis de la réalité tout autant (^uo du rêve. Il dit : « C'est dans les bois que j'ai chanté les bois, sur les vaisseaux que j'ai peint l'océan, dans les camps que j'ai parlé des .armes, dans l'exil que j'ai appris l'exil, dans les cours, dans les affaires, dans les assemblées, que j'ai étudié les princes, la politique et les lois » (Mém. d' outre-tombe).

L'œuvre de Chateaubriand. — Nous ne pouvons analyser dans le détail tous les ouvrages de Chateaubriand (1); mais

(1) Chateaubriand, Œuvres clioisies, par Ch. Florisoone (Hatier, 1913). Dans ce volume, on trouve des extraits de tous les ouvrages de Château-

nous croyons devoir les signaler tous, chacun à leur date, en nous réservant d'insister seulement sur les principaux :

L'Essai sur les Révolutions (1797). — Le jeune émigré se proposait, dans ce singulier ouvrage, de rechercher les rapports entre les révolutions anciennes et la Révolution française. Pe son vaste plan, il ne publia que deux livres, le premier consacré aux révolutions républicaines de la Grèce, le second à Philippe et Alexandre. On s'aperçoit, aux jugements qui courent les manuels et la plupart des articles consacrés à Chateaubriand, que personne ne Ht plus l'Essai. Rien cependant n'est plus curieux en soi que ce fatras, où les comparaisons les plus inattendues, et parfois les plus justes, nous prouvent comment un homme du dix-huitième siècle pouvait juger, avant l'Empire, les événements de la veille et du jour, et prédire ceux du lendemain. Mais les chapitres vraiment indispensables à lire, pour qui veut connaître tout Chateaubriand, sont ceux que l'auteur consacre, à la fin de la deuxième partie, aux objections contre le christianisme (surtout du chap. xxxix au chap. lv). U est faux de dire que Chateaubriand, dans V Essai, se montre disciple des encyclopédistes; il les a, pour ainsi dire, en abomination; et il leur reproche d'avoir tout détruit, sans avoir rien remplacé. Pour lui, il croit sans doute à la décadence et à la prochaine disparition du christianisme; mais cette constatation le plonge dans l'angoisse ; et il intitule son dernier chapitre : Quelle sera la religion qui remplacera le christianisme? A cette question, qu'il laisse pour le moment sans réponse. Chateaubriand devait donner prochainement une solution.

Atala (1801). — Simple épisode destiné à illustrer le chapitre du Génie intitulé : « Harmonies de la religion chrétienne avec les scènes de la nature et les passions du cœur humain », Atala fut publié séparément et d'avance, en mai 1801. « Comme la colombe de l'arche », Atala allait reconnaître le pays; elle en rapporta un rameau de laurier. Dans la préface de la première édition. Chateaubriand nous explique que cet ouvrage est détaché des lYatchez, vaste composition dont il a laissé le manuscrit à Londres. — .4 taia s'ouvre par un Prologue. Après une description des bords du Meschacebé (1), l'auteur introduit le vieux Chactas, sauvage de la tribu des Natchez, qui a visité la France et qui connaît la cour de Louis XIV. Chactas raconte au Français René, une nuit, à la clarté de la lune, assis avec lui sur la poupe d'une pirogue, les

briand, disposés d'après l'ordre historique, et accompagnés dune biographie continue de l'auteur.

(1) Morceaux cfioisis, 2* cycle, p. 896.

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aventures de sa jeunesse. — Le jréciL commence, et se subdivise eh quatre parties : les chasseurs, les laboureurs, le drame, les funérailles. Chactas, après une défaite de sa tribu par les Muscogulges, s'est enfui à Saint-Augustin, chez l'Espagnol Lopez. Mais il veut, un jour, revoir son pays natal, et il est pris par ses anciens ennemis, qui le condamnent à être brûlé. Cependant, une jeune fille chrétienne de la tribu, Atala, aime Chactas. Elle vient couper ses liens, et s'enfuit avec lui à travers la forêt. Chactas et Atala marchent au nord pendant près d'un mois. Ils rencontrent enfin un missionnaire, le P. Aubry, dans la grotte duquel ils se réfugient pour échapper à une affreuse tempête. Chactas demande au P. Aubry de l'instruire dans la religion d'Atala, et de bénir leur mariage. Mais la jeune fille, que sa mère mourante avait consacrée à Dieu, ne voulant pas rompre son vœu, et désespérée par son amour, s'empoisonne. Épilogue. —Cette « nouvelle » out un succès prodigieux, qu'on peut mesurer soit aux éloges, soit aux sévérités et aux railleries do la critique contemporaine (1).

Le Génie du Christianisme (1802). — Nous avons indiqué plus haut les circonstances dans lesquelles parut le Génie du Christianisme (2). Voici l'analyse sommaire de cet ouvrage, qui comprend dans son ensemble ^wa^re parûtes, divisées chacune en six livres : — Première partie : Dogmes et Doctrine. Chateaubriand y examine le fond même du christianisme : mystères, sacrements. Écriture sainte, existence de Dieu, immortalité de l'àme. Cette partie théologique n'est ni la plus originale, ni la plus durable du Génie. Mais n'oublions pas quelle était, à l'égard du public qu'il voulait toucher, la position de Chateaubriand, et lisons, pour nous en convaincre, à la fois son premier chapitre, qui sert d'Introduction^ et la préface écrite en 1828. Comme il s'agissait, avant tout, de réagir contre l'esprit encyclopédique et voltairien qui avait jeté le ridicule sur la religion, la déclarait absurde, antinaturelle, antipoétique, c'est toujours à en expliquer la beauté et la convenance humaines que s'applique Chateaubriand. Les théologiens avaient leur méthode; mais cette méthode ne convenait pas à une société soi-tie du dix-huitième siècle et de la Révolution.. . « Ils établissaient sans doute fort solidement, dit Chateaubriand, les véi-ités de la foi ; mais cette manière d'argumenter, bonne au dix-septième siècle, lorsque le fond n'était point contesté, ne valait plus rien de nos jours. Il fallait prendre la route contraire : passer de l'effet

(1) La quatrième édition du Génie du Christianisme, publiée à Lyon, chez Ballanche, 180^, consacre son 9" et dernier tome aux différents articles parus pour et contre l'ouvrage.' On y trouvera (p. 1 à 87) la critique d'Atala; p. 91 à 260, celle du Génie.

(2) Dans ce titre fameux, le mot Génie signifie : nature essentielle (latin : ingenium). L'ouvrage aurait pu s'intituler : De l'Esprit du Christianisme.

CHATEAUHRlANn. — MAnAMF, DE STAKL ICt'.i

à la cause, ne pas prouver que le christianisme est excellent parce qu'il vient de Dieu, mais qu'il vient de Dieu parce qu'il est excellent (1) ». Appliquée aux dogmes, cette « apologétique » ne pouvait qu'être faible; elle devient au contraire efficace, quand elle arrive aux, manifestations extérieures du christianisme. — Deuxième partie : Poétique du christianisme. Chateaubriand examine successivement les épopées chrétieymes {l)a,nte, le Tasse, Milton, Voltaire), les caractères dans la tragédie et dans l'épopée (Racine, Voltaire, Le Tasse), les passions (Didon, Phèdre, Julie). Ici il intercale (liv. IV) l'épisode de Bené, autre fragment des Natchez : René, exilé chez les Natchez, raconte au vieux Chactas et au P. Souël, missionnaire, les aventures qui l'ont poussé à quitter son pays. Cet épisode est un exemple qui vient à la suite du chapitre intitulé : Du Vague dans les passions; René est la plus célèbre et significative incarnation de la mélancolie romantique (2). Nous y reviendrons. Enfin, Chateaubriand aborde, dans les livres V et VI de cette deuxième partie, la question du merveilleux chrétien- : il soutient contre Boileau et contre les pseudo-classiques de son temps, que le christianisme est, encore sur ce point, supérieur au paganisme. — La troisième partie est intitulée : Beaux- Arts et Littérature, et n'est qu'un prolongement de la précédente. L'auteur y examine les caractères et les beautés propres de l'art chrétien. Au livre 1"", chapitre viii, le célèbre passage sur les églises gothiques. Viennent ensuite : la, philosophie, Vhistoire, l'éloquence. AiilivreY , les Bar monies de la religion chrétienne avec les scènes de la nature et les passions du cœur humain; et, comme exemple, au livre VI, Atala (3). — Quatrième partie : Culte. Étude des manifestations extérieures de la religion (églises, ornements, chants, prières, cloches, etc.), le clergé, les missions, les ordres de chevalerie. Le livre VI est une réplique directe à l'Encyclopédie et à l'Essai sur les mœurs ; il est intitulé : Services rendus à la société par le clergé et la religion chrétienne en général, et il comprend treize chapitres (hôpitaux, éducation, universités, agriculture, commerce, etc.). On comprend, à lire cette partie du livre, que Chateaubriand ait donné pour épigraphe à son Génie ces mots de Montesquieu : « Chose admirable! La religion chrétienne, qui ne semble avoir d'objet que la féhcité de l'autre ''vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci » {Esprit des lois, XXIV, 3). Enfin, le idernier chapitre porte un titre qui résume tout l'esprit de l'ouvrage -.Quel serait aujourd'hui l'état de la société, si le christianisme n'eût point paru sur la terrey-(^).

(1) Génie du Christianisme, première partie, chap. i. — Morceaux choisis, 2* cycle, p. 881.

(2) Morceaux choisis, l""" cy,cle, p. 906.

(.'i) Nous revenons plus loin éir la poétique de Chateaubriand. (U) Morceaux choisis, 1«^ cycle, p. 396-^102 ; 2* cycle, p. 876-893.

Les Martyrs (1809). -^ Chateaubriand explique très bien dans sa Préface pourquoi et comment il a composé les Martyr»; il a voulu prouver par un exemple la supériorité du merneiHeux chrétien sur le merveilleux païen. Afin de donner tout ensemble plus de Ibi'ce et plus de loyauté à cette thèse, il oppose l'une à l'autre les deux religions, en s'efforçant d'employer tour à tour les ressources des deux merveilleuœ. Il dit encore, dans cette Préface : « J'ai commencé les Martyrs à Rome, dès l'année 1802, quelques mois après la publication du Génie du Christianisme. Depuis cette époque, je n'ai pas cessé d'y travailler. Les dépouillements que j'ai faits des' divers auteurs sont si considérables, que pour les seuls livres des Francs et des Gaulois Cliv. VI, VII, IX et X) j'ai rassemblé les matériaux de deux gros volumes... Enfin, non content de toutes ces études... je me suis embarqué, et j'ai été voir les sites que je voulais peindre. Quand mon ouvrage n'aurait d'ailleurs aucun autre mérite, il aurait du moins l'intérêt d'un voyage fait aux lieux les plus fameux de l'histoire. » — Ainsi, il y a trois choses à considérer séparément dans le^ Martyrs : un roman^ une thèse littéraire, des descriptions. Le roman est construit pour la thèse; il s'agit de mettre en opposition aussi suivie que possible les deux religions, chrétienne et païenne. L'action se passe vers la-fm du troisième siècle, au moment de la persécution de Dioclétien. — Cymodocée, jeune païenne, fille de Démodocus qui est le dernier des Homérides et prêtre du temple d'Homère en Messénie, s'est égarée dans un bois. Elle rencontre Eu dore, endormi auprès d'une source. Eudore, jeune chrétien, fils de Lasthénès, reconduit la jeune fille chez Démodocus (Hv. I). Pour remercier Eudore et sa famille, Démodocus et Cymodocée se rendent à la demeure de Lasthénès, qu'ils trouvent occupé avec ses fils et ses serviteurs aux travaux de la moisson (liv. II). Le livre III nous transporte au Ciel, où Dieu déclare qu'il choisit Eudore et Cymodocée comme victimes : leur sang sauvera les autres chrétiens. — Sur la demande de ses hôtes, Eudore entreprend de raconter sa vie passée et ses exploits. (Ce récit s'étend du livre IV au livre IX; nous avons ici un plan analogue à celui de V Odyssée ou do VÉnêiie). Eudore, à l'âge de seize ans, a été envoyé comme otage à Rome, il y oublie quelque temps sa religion. Il fait campagne avec l'armée romaine sur les bords du Rhin, prend part à la bataille contre les Francs (liv. VI) (1), est blessé, devient esclave de Pharamond, retourne à la cour de Constance, à Rome, et est nommé commandant de l'Armorique. Épisode de Velléria (liv. IX et X). — Cependant le récit a été interrompu au livre VIII, pour un nouvel intermède de merveilleux, qui, cette fois, a pour théâtre les Enfers. — Eudore raconte enfin sa pénitence publique, son voyage en Egypte, et

(1) Morceaux choisis, !•' cycle, p. 404.

son retour aupj'ès de son père (liv. XI). — Le récit d'Eudore a vivement touché Cymodocée, qui déclare à son père qu'elle veut se faire chrétienne et épouser le fils de Lasthénès. Démodocus y consent, pour soustraire sa fille aux poursuiies de Hiéroclès, gouverneur d'Achaïe. Eudore part pour Rome, tandis que Cymodocée va se mettre, à Jérusalem, sous la protection d'Hélène, mère de Constantin (liv. XIV). A Rome, nous suivons tous les préparatifs de la persécution ; l'Enfer manifeste sa joie' (liv. XVHl). Cymodocée, qui a été baptisée à Jérusalem, rejoint Eudore à Rome. Nouveaux passages de merveUle^x sur le purgatoire, l'ange exterminateur, Satan (liv. XXI, XXII, XXIIl). Cymodocée est délivrée; mais elle court àl'amphithéàtre rejoindre Eudore, et elle meurt avec lui. A ce moment même, on, entend dans les cieux une voix qui dit : les dieux s'en vont. Constantin est vainqueur et proclame la religion chrétienne religion de l'Empire {\i\. XXIV).— Quant à hi thèse, il est aisé de remarquer à quel point les intermèdes demerveilleiix sont inutiles et faux. Les passages consacrés au Ciel, à l'Enfer, où Chateaubriand fait parler Dieu, la Vierge, les anges, Satan, interrompent l'action humaine sans l'expliquer. L'histoire et le merveilLeux se nuisent l'un à l'autre. Plus le peintre de Rome, de Jérusalem, do la Grèce et de la Gaule, des catacombes, des forêts druidiques, des Francs, est un puissant évocateur du passé réel, plus l'imitateur de Dante et de Milton est coupable de n'avoir point senti qu'il fallait au merveilleux un cadre biblique ou allégorique. Lorsqu'on met en scène des personnagps historiques au milieu de descriptions géographiques et archéologiques, le merveilleux ne peut être que subjectif; il doit sortir de l'àme des personnages et se projeter au dehors : Macbeth seul voit l'ombre de Banquo. Au premier livre des Martyrs, la rencontre de Cymodocée et d'Eudoie est un chefd'œuvre de justesse dans l'emploi de ce genre do merveilleux ; de même on peut louer les scènes des catacombes et du cirque, et encore l'épisode de Vellèda. Tout le reste — je ne parle que du merveilleux — est artificiel.

Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811). — Avec les croquis dont il avait tiré les tableaux des Martyrs, Chateaubriand composa ce livre, un de ceux que ses contemporains accueillirent avec le plus de faveur, et qui ont aujourd'hui le moins perdu. La sûreté et la variété des descriptions, l'évocation puissante de l'antiquité gi^ecque, la sensation colorée de l'Orient, le mélange vraiment unique de réalité objective et de poésie personnelle, tout donne à cet ouvrage un intérêt singulier. Entre les « grisailles » du Jeune Arui" charns et les « éblouissements » d'un Pierre Loti, V Itinéraire reste un chef-d'œuvre du genre descriptif. En 1811, des raisons d'actualité venaient encore contribuer à son succès : la sympathie pour la Grèce esclave commençait à s'éveiller en Europe, et Vltinéraire

était la premièro manifestation du mouvement philhellénique en France. '

Les Natchez (1826). — Chateaubriand avait composé àLondr-s, lious l'avons vu, un immense ouvrage de plus de 2.000 pages, les Natchez, sorte d' « épopée de l'homme primitif », d'où il tira Atala, puis René. Le manuscrit des Natchez, perdu pendant quelques années, fut retrouvé et renvoyé à Chateaubriand, et celui-ci ne put résister à la tentation de le publier. — René, qui a quitté la France (voyez René), est venu demander l'hospitalité aux Natchez, sauvages de la Louisiane. Il y est protégé par Chactas, qui lui raconte sa jeunesse (voyez Atala), son séjour en France, etc. René épouse Céluta ; mais sa fatale mélancolie le poursuit toujours. Il finit par quitter Céluta en lui laissant une lettre où le tourment dont il souffre est analysé avec autant de pénétration que d'éloquence. Pour cette lettre seule, et pour quelques descriptions admirables il faut pardonner à Chateaubriand ce qu'il y a de démodé dans les Natchez, les luttes des tribus sauvages racontées dans un style pseudo-épique.

Le Voyage en Amérique (1827). — Ici encore, nous avons un album de croquis, dont les tableaux d' Atala, de René, des Natchez, avaient déjà été tirés. Ce « journal », Chateaubriand l'a certainement retouché plus tard. Mais il conserve tout de même (on peut s'en fier au tact artistique de l'auteur) la fraîcheur et la poésie des premières impressions. Laissons ce qui a rapport aux mœurs et aux sentiments des sauvages, et même à la description des animaux (là Chateaubriand a trop empruiité à Charlevoix et à Bartram); attachons-nous seulement à l'âme de Chateaubriand vibrant au contact de cette nature nouvelle, océan, forêts, nuages, vents : c'est la préparation de la lyre et de la palette romantiques (1).

Les Aventures du dernier Abencérage (1826). — Composé probablement avant les Martyrs, ce petit ouvrage parut seulement, comme les Natchez, dans l'édition des OEuvres complètes de 1826. — Le dernier descendant de la tribu maure des Abencérages, Aben- Hamet, dont les ancêtres ont été massacrés à Grenade par Boabdil, revient d'Afrique pour revoir le pays de ses pères. A Grenade, il rencontre la fille du duc de Santa-Fé, Dona Elança. Celle-ci répond à l'amour d'Aben-Hamet ; elle ne veut plus épouser le comte de Lautrec ; elle laisse son frère Don Carlos se battre avec l'Abencérage, auquel elle jure une éternelle fidélité. Mais Blanca descend des Bivar, quiont persécuté et proscrit les ancêtres d'Aben-Hamet. Celui-ci l'apprend, quitte Blanca qu'il adore, et retourne au lieu de son exil. — Bien que le style de cette « nouvelle » puisse paraître

(1) Morceauçc choisis, l" cycle, p. W\; 2« cycle, p, 93,

CMATEAL'BRIANIJ.

MADAMI-: UE STAIiL

aujourd'hui un peu démodé, il y règne une couleur orientale, vibrante et chaude, une grâce fière et chevaleresque, une concision énergique, qui la préserveront toujours de l'oubli.

Les Études historiques (1831). — Dans la préface, Chateaubriand écrit : « ... J'ai commencé ma carrière littéraire par un ouvrage où j'envisageais le christianisme sous les rapports poétiques et moraux; je la termine par un ouvrage où je con- "--sidère la même religion sous ses rapports philosophiques et historiques... » Ces Études se composent de six discours, dont les quatre premiers exposent les tran sformations de l'Empire romain, de Jules César à Augustule les deux derniers sontconsacrés aux mœurs des chrétiens, des païens et des Barbares :

ce sont les plus remarquables ; on y retrouve l'auteur du livre VI des Martyj^s. -^

Essai sur la lit- Madame Récamier

térature anglaise D'après le portrait dessiné par Pulchérie de Valeuce (1836). — Ce mor- et gravé par Henry,

ceau de critique

littéraire fut composé pour accompagner la traduction du Paradis perdu de Milton. Chateaubriand nous avertit dans sa préface qu'il s'est permis beaucoup de digressions : aussi a-t-il ajouté ce sous-titre : ... et considérations sur le génie des temps, des hommes et des révolutions. Il y a bien un peu de précipitation dans la critique littéraire de Chateaubriand, mais aussi beaucoup d'intelligence, de sentiment du vrai et du beau ; le passage relatif à million conserve aujourd'hui même tout son prix.

ib» LITTERATURE FRANÇAISE

Vie de Rancé (1844). — Chateaubriand dédia cet ouvrage à l'abbé Seguin, prêtre de Saint-Sulpice, sur les conseils duquel il l'avait entrepris. -- L'abbé de Rancé, contemporain et ami de Bossuet, réformateur de la Trappe, offrait par le contraste même de son existence, dont une moitié s'était écoulée dans le monde le plus brillant et l'autre dans la solitude, une admirable matière. Chateaubriand en a tiré un exposé intéressant, mais monotone et froid.

Les Mémoires d'outre-tombe (écrits de 1811 à 1846, publiés à partir de février 1848 dans le journal la Pressé). Ce vaste ouvrage suffirait à lui seul pour faire connaître Chateaubriand. Presque toutes ses autres œuvres, (ÏAlala au Dernier des Abencérages, sont faites avec ses impressions et ses visions; dans les Mémoires, il nous en découvre les sources. Il raconte son enfance, ses voyages, sa vie politique ; il peint des paysages et trace des portraits ; et si Ton peut dire qu'il a trop cherché à poser devant la postérité, on ne saurait nier l'intérêt psychologique, historique, pittoresque, de cette autobiographie d'un genre unique dans notre littérature. Et même si Ton cherche à l'étranger, quel ouvrage trouvera-t-on qui contienne à la fois tant de poésie et tant de réalisme, tant de beauté plastique et tant d'idées(l)? — La publication des Mémoires fut froidement accueilhe. On y vit surtout un monument d'orgueil et comme un autre mausolée plus grandiose encore que celui du Grand-Bé, que Chateaubriand se dressait à lui-même. Trop d'amours-propres étaient froissés, surtout dans le monde politique, pour qu'on pût ju^er impartialement ces pages où l'auteur ne ménageait personne, que lui. Aujourd'hui, les critiques les plus autorisés placent les Mémoires au premier rang de son œuvre, — surtout depuis que nous pouvons leur comparer les Confidences de Lamartine, le Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie et le Journal des Concourt !

Les Écrits politiques. — Bornons-nous à signaler : De Buonaparte et des Bourbons (1814), — la Monarchie sflon la Charte (1810), — le Congrès de Vérone (1823'>, — la Guerre d'Espagne, qui en est la suite (1824). On trouvera, au tome Vlll de l'édition Garnier, les principaux articles et discours.

Chateaubriand a donné lui-même une édition complète de ses œuvres en 1836-1839 (Paris, Pourrat); cette édition ne comprend ni la Vie de Bancé ni \esi 3fémoires d'outre-tombe.

Influence de Chateaubriand. — Théophile Gautier a dit de Chateaubriand : « Il a restauré la cathédrale gothique, rou-

(1) Morceaux choisis, V^ cycle, p. 402; 2" cycle, pp. 901, 910.

vert l;i grande nature fermée, et inventé la mélancolie moderne. » Si Ton ajoute que Chateaubriand a renouvelé la critique, on a ainsi résumé toute son influence.

1° Il a restauré la cathédrale gothique. — Ceci doit s'entendre d'abord au sens figuré. Parle Génie du Christianisme, Chateaubriand, s'il n'a rien ajouté de sérieux au fond même de la théologie, a brisé par des arguments nouveaux (ît actuels, la tradition antireligieuse du dix-huitième siècle. 11 a réhabilité socialement et esthétiquement le christianisme; il ampme, en dehors de toute religion positive, expliqué et justifié le sentiment religieux. — Au sens propre, il a ramené la curiosité et l'intérêt vers le moyen âge, si dédaigné, pour des raisons différentes, des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles. Institutions, mœurs, monuments, il a tenté de tout expliquer. A l'architecture pseudo-grecque, il a opposé l'art gothique national, dent il a montré les rapports symboliques avec notre religion et nos paysages. Grâce à lui, les Augustin Thierry, les Victor Hugo, les Michelet, les Vitet, les Mérimée, historiens, poètes, critiques, administrateurs, se sont épris d'une admiration à la fois raisonnée et enthousiaste pour les chefs-d'œuvre longtemps méconnus du moyen âge.

2° Il a rouvert la grande nature fermée. — Il n'est pas vrai de dire que la nature était fermée pour une société qui avait pu lire Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, mais il est plus juste d'affirmer que Chateaubriand a étendu et transformé le sentiment de la nature. Il l'a étendu : car il n'a pas seulement, comme Jean-Jacques, décrit la Suisse, la Savoie et la forêt de Montmorency ou le Mont-Valérien; mais après la solitude bretonne de Combourg, il a peint l'immensité de l'océan, à toutes les heures du jour et de la nuit, et la forêt américaine, et les rives du Meschacebé; puis la campagne romaine, Naples, la Messénie, l'Attique, la Palestine, l'Espagne, — et chacun de ces tableaux, s'il accuse bien la main et la manière du même peintre, a toutefois son caractère propre et surprend encore le lecteur, après un siècle entier de littérature descriptive, par un singulier mélange de précision dans les lignes et d'éclat dans le coloris. Ajoutez que dans ces paysages si Des Guanues. — Littéralure. 25

/ /O I-ITTKKATURE FHAiNÇAlSE

variés et faits d'aprèa nature^ il a su placer des hommes dont le costume, les gestes et les mœurs sont appropriés au fond, sur lequel ils se détachent et avec lequel ils s'harmonisent. La couleur locale, impossible à reconstituer archéologiquement, est avant tout un rapport. Ni Atala, ni Chactas, ni Eudore, ni Cymodocée ne pourraient changer de cadre sans changer de psychologie, d'aventures et de langage. — Mais si Chateaubriand a étendu le sentiment de la nature, il l'a aussi transformé. En effet, Bernardin avait peint les mers, les orages et la nature exotique, et avec la plus riche palette. Mais ces descriptions restaient objectives. L'œil de Bernardin est un miroir qui réfléchit avec autant de fidélité que de netteté toute la gamme des nuances; mais son àme ne semble pas se mêler au paysage. Chateaubriand, s'il reçoit beaucoup de la nature, lui rend plus encore. Comprimée et endolo^ij, incomprise d'une société toute à ses plaisirs ou à ses Ji putes, son âme à lui ne trouve de refuge que dans la nature. Il l'interroge, il l'associe à sa douleur, il la trouve maternelle ou indifférente, il l'adore ou il la maudit; c'est la conception romantique de la nature. qui doit défrayer toute la grande poésie lyrique de 1820 à 1848.

3° // a inventé la mélancolie moderne. — Certes, la mélancolie, même si on la prend dans le sens restreint de lassitude morale et de dégoût de la vie, existait avant Chateaubriand. Le Saint-Preux de la Nouvelle Iléloïse (1760) et surtout Werther (1774, traduit en français dès 1778), sont des Tnélancoliques. Mais ils apparaissent plutôt comme des (exceptions; ce sont des révoltés, des excentriques (1). Dans Hené, au contraire, toute une génération se reconnaît; René incarnait le mal du siècle. Ruines, morts violentes, déceptions morales et scientifiques, rêves humanitaires démentis par la brutalité des faits, misère, exil, — et, en

(i) Ici, nous devons signaler VObermànn de Sénancocr, paru en 1828. C'est une sorte d'autobiographie morale, aussi rouiarquable comme document social et psychologique que le René de Chateaubriand, mais d'un art maladroit et d'une lecture ennuyeuse. Certains passages seront toujours cités et coniplèlent heureusement les analysé» de û mélancolie àu début du tljx-ueuvieuie siècle.

face de ces m;iux et de ces douleurs, aucune consolation, point de croyances positives, un vague déisme, une vanité rebelle, des passions exaltées et inassouvies : tels sont les éléments historiques et sociaux dont se forme, vers 1800, entre les secousses de la Révolution et les campagnes de l'Empire, cette mélancolie d'un genre nouveau. Avec cette divination et cette inconscience qui sont la marque du .e:énie, Chateaubriand a synthétisé et fixé cet état d'âme dans son René. Mais ce qu'il y avait de plus intéressant dans cette mélancolie faite de rêves et de déceptions, c'est qu'elle devenait le fond du lyrisme, au sens actif comme au senspassif.

Le poète, qui. tour à tour désespère et cherche en gémissant, acquiert une sensibilité exaspérée et exquise ; il associe \k nature entière à ses impressions; il s'alanguit avec l'automne et renaît avec le printemps ; il s'anéantit dans la sérénité des nuits, et voudrait fuir sur l'aile des orages. De son côté, le lecteur, en qui la faculté de percevoir et de vibrer s'est affinée sous l'influence de cette mélancolie, éprouve l'impérieux besoin d'entendre une voix qui lui formule et lui module ce qu'il ne sent qu'à demi. Il est d'intelligence avec le poète, il le transpose en lui. On trouve dans Chateaubriand tous les thèmes de la grande poésie romantique; quand Lamartine donne ses Méditations en 1820, le public formé par la lecture du Génie, de lienr, des Martyrs, semble lui dire : « Je t'attendais. »

40 Enfin, Chateaubriand a renouvelé la critique. — La critique littéraire d'abord, en substituant à la critique des défauts celle des beautés, en nous apprenant, pour juger d'une œuvre, à la replacer dans les circonstances, dans la civilisation, dans les mœurs, dont elle est l'expression. Cependant, à cela M'"^ de Staël aurait suffi. L'originalité de Chateaubriand est ailleurs. Elle est dans la solution définitive de ce malentendu qu'on appelait la querelle des anciens et des modernes. Dans les pai*tîes du Génie intitulées : Poétique du Christianisme et Beaux- Arts et Littérature, Chateaubriand établissait non plus des préséances, mais des différences. Son plaidoyer en faveur du merveilleux chrétien était basé beaucoup moins sur la supériorité d'une doctrine que sur la nécessité de répondre, en écrivant, aux croyances

/72 LITÏEHATURE FRANÇAISE

de son temps. Légitime chez Homère, la mythologie était absurde pour des chrétiens. De même, en étudiant et en comparant les caractères de l'époux, de la femme, de la mère, du guerrier, chez les anciens et chez les modernes, il notait les acquisitions psychologiques dues au christianisme; et il révélait aux classiques eux-mêmes, qui ne semblaient pas l'avoir senti, que leur originalité éclatait là où ils avaient modifié et enrichi, au nom de ce principe de relativité, les types fournis par leurs modèles.

Vhistoire ne lui doit pas moins. Chateaubriand, non seulement, comme nous le disions plus haut, nous a rendu le sens du moyen âge, et nous a révélé la vraie couleur locale ; non seulement il a donné lui-même, dans plusieurs passages des Martyrs, de Vltinéraire, des Mémoires d'outretombey des Études historiques, des modèles de narrations documentées, précises et colorées ; mais encore ses théories sur la relativité des œuvres d'art, appliquées aux civilisations antiques et modernes, ont été des plus fécondes (1).

Le style de Chateaubriand. — Chateaubriand procède à la fois des grands écrivains classiques, comme Pascal, Bossuet et Voltaire, et des précurseurs du romantisme, J.-J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre. Mais il n'a rien d'un imitateur. Il faut distinguer en lui le peintre, qui a le don d'évoquer dans notre imagination les paysages les plus divers, — le poète, qui note avec délicatesse et avec profondeur les mouvements et les élans du cœur, — l'orateur qui développe des idées générales au moyen de comparaisons et de métaphores, en d'amples périodes. Mais on oublie trop souvent un Chateaubriand vif et spirituel, au style énergique et concis, qui excelle à tracer des portraits. Aussi, bien que la manière de Chateaubriand sente un peu l'effort, bien qu'il abuse souvent de sa splendide imagination et de sa facilité oratoire, on peut dire qu'il n'existe pas de style plus grand ni plus varié dans la prose du dix-neuvième siècle. Il a servi de modèle à tous : poètes qui n'ont eu qu'à rythmer et à rimer une prose déjà si musicale ; historiens

(1) Voir le chapitre des Historiens, p. 867; et la Préface des Récits méro viyigiens d'Auo. Thierry, écrits en iSUO.

(.HATKAlIinilAND. — MADAMK DK STAKI, / / .{

qui lui ont eiiipniiité sa pittoresque précision: (riti(iuo.s, orateurs, romanciers... Il est leur initiateur et leur maître.

IL — Madame de Staël (f 7««-i817).

Vie. — Germaine Necker naquit à Paris, en 1766. Son père, qui devait jouer un rôle considérable pendant la Révolutio'n, était alors un riche banquier venu de Genève à Paris; et sa mère appartenait à une ancienne famille de Français réfugiés en Suisse après la révocation de l'édit de Nantes. — L'enfance de Germaine Necker s'écoula dans un milieu intelligent, modéré, grave par le fond, mais singulièrement mondain et^ ambitieux. L'intelligence précoce et l'imagina tifln naturellement exaltée de l'enfant et de la jeune fille se développèrent dans le salon de M"^^ Necker, que fréquentaient Raynal, Morellet, Suard, Thomas, Grimm, Buffon, Marmontel, La Harpe. Germaine allait à la Comédie-Française applaudir ]Vr^« Clairon, lisait tout ce qui lui tombait sous la main, faisait à quinze ans un résumé de VEsprit des lois, publiait à vingt-deux ans un ouvrage sur Jean-Jacques Rousseau, et causait sur tous les sujets avec une verve intarissable. On lui fit épouser le baron de Staël-Holstein, ambassadeur de Suède à Paris: elle devait rester co.wiopoliftf jusque dans son mariage, et n'être vraiment Française que par le talent.

M'"« de Staël assiste au départ, au rappel de son père, le suit dans sa retraite à, Coppet, prè^ de Genève, où, elle reste trois ans (1792-1795). En 1790, elle publie: Ih'l'hiflutmcc des passions sur le bonheur. En 1797, elle revient à, Paris, dans son hôtel de la rue du Bac, où elle commence à exercer une sérieuse influence sur la société. Mais bientôt son salon devient suspect à Bonaparte. Cependant, elle faisait paraître, en 1800, son livre De la littérature. En 1802, elle perd son mari. La même année, elle donne son premier roman, Delphine. Le 15 octobre 1803, elle reçoit l'ordre de se tenir à quarante lieues de Paris (1); elle s'éloigne en

(J) Morceaux choi»h, \*' cycle, p. 'ill.

774 fJTTKnATtlRE FJIANÇATSE

décembre, slVec ses enfants, pour visiter rAllertiagne. Francfort, Weimar, Berlin sont ses principales étapes: elle voit Gœthe et Schiller, Fichte et G. de Schlegel. La mort de son père la, ramène à Coppet en avril 1804; elle compose son éloge sous ce titre : Du Caractère de M. Necker et de sa vie privée. En novembre 1805, elle part pour l'Italie, et elle en revient en juin 1806. Elle publie Corinne, son second roman, et essaie vainement de rehtî^er ;\ Paris. Forcée de demeurer à, Coppet, elle travaille à y attirer tous ceux qui, en France et à l'étranger, faisaient de l'opposition à Napoléon 1^^. Eii 1807, M"^^ de Staël entreprend un second voyage en Allemagne ; elle repasse pat Weimar, visite Munich et Vienne. Elle peut alors écrire son livre De r Allemagne, qu'elle fait imprimer en 1810 à Paris; le livre va paraître, quand la police en saisit tous les exemplaires, qui sont jetés au pilon. M™e de Staël, qui avait stirveillé de Chaumont l'impression de son ouvrage, est de nouveau condamnée à un exil sévère, et Coppet est mis en interdit. En 1811, M™« de Staël se remarie avec un jeune officier suisse, Albert de Rocca. Mais Tannée siiivànte, elle part pour Vienne et Saint-Pétersbourg, passe en Suède, et de l;i on Angleterre; elle y publie son livre De r Allemagne, et rentre en France en 1814. Après un nouveau voyage en Italie et un séjour à, Coppet, elle reprend à Paris une vie mondaine et fiévreuse, rédige ses Dix années d'exil, ses Considérations sur la, Révolution française, et meilt^t le [?, juillet 1817; ses restes furent trnnsportés et inhumés à ( 'oppet.

Les œuvres. — Un mot sur ses romans : Delphine (180'^) poitt^ pour épigraphe cette pensée de M™' Neeker : << Un homme doit savoir braver l'opinion, une femme doit s'y soumettre ». La forme •idoptée par M"'* de Staël, les lettres, rattache ce roman au dixliuitième sièckt, en particulier à la Nouvelle HéloUe de Rousseau. En 1802, après Atala, il était déjà détnodê. — Coriiine (1806) a conservé plus d'intérêt. Cette fois, la thèse du féminisme est posée franchement. Corinne est une « feinmé supérieure >• qui possède tous les dons de la nature et tous les talents : elle ne pourra se faire sa place dans la société. Tlièse à part, le cadre du roman et les digressions lui assurent une certaine durée. La description de Kome, de Tivoli, l'analyse des chefs-d'œuvre do la sculpture et de

CHATKAUHKlANb. AlADAMK Dl-: STAI'.l. 775

la peinture, U?» chapitres^ sur Napli's, sur Pompéi, les jugements sur la comédie et la tragédie italiennes, seront toujours cités comme de curieux modèles d'une critique bien féminine par le don d'as^milation et par l'enthousiasme (1).

De la Littérature (1800). — - « Je me suis proposé, dit M"" de; Sta^l, d'examiner quelle est l'influence de la religion, des mœurs (^t des lois sur la littérature, et quelle est l'influence de la littérature sur la religion, les mœu!"» et les lois... H me semble que l'on n'a pas suffisamment analysé les causes morales et politiques qui modifient l'esprit de la littérature. » C'est donc l'étude des rapports de la littérature avec la société : M*^" de Staël veut appliquer aux lettres la méthode de Montesquieu. Mais elle soutient umtkèm, celle de la perfectibilité (progrés), .et. par là, elle ne rattaclic au groupe des encyclopédistes et des idéologues. Quel est le facteur de ce progrès^ la liberté. C'est le développement, le rayonn(^~ ment, ou l'affaiblissement passager de l'esprit de liberté, qu'elle cherche à travers toutes les littératures anciennes et modernes. — Après un discours préliminaire où elle étudie les rapports de lu littérature avec la vertu, la gloire, la liberté, le bonheur, elle consacre une Première partie aux anciens et aux modernes, depuis l'épopée grecque jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. Les chapitres sur la Grèce et sur Rome sont faibles; on peut en dire autant de ceux qu'elle consacre aux littératures italienne et espagnole. — Mais M"*» de Staël prend sa revanche quand elle arrive aux littératures du Nord (chap. xi à xvn); son chapitre xn est peut-être, après tant de travaux de la critique contemporaine, après Schl^ gel et Taine, la plus vive et la plus suggestive évocation de Shakespeare. — Le dix-septième siècle français ne pouvait, dans une pareille thèse, être équitablement jugé; M"** de Staël y soutient le système qui devait être repris par Taine : « C'est une littérature mondaine... >• Elle n'y voit guère que le théâtre. Le dix-huitième, au contraire, est fait pour la thèse, à moins que la thèse ne soit faite pour lui. — La Seconde partie est intitulée : De l'état actuel des lumières en France et de leur progrès futur. Malgré quelques aperçus piquants et beaucoup de formules éloquentes, on peut dire que 31"" de Staël n'a nullement prévu ni tracé le développement prochain du romantisme, sauf pour le roman (2). — Bref, ie grand mérite de l'ouvrage n'est ni dans les généralisations hâtives, ni dans les tableaux un peu superficiels, ni dans les formules prophétiques, démenties bientôt par les faits; il est dans cette vive et mobile sympathie pour les belles œuvres et pour les grands sentiments, dans ce prompt enthousiasme substitué pour la pre-

li Morceaux choisi», 1«'" cycle, p. 414. C-j Morceaux clioiais, 1"' cycle, p. 409; 2« cycle, p. 913.

776 LITTÉRATURE FRAxXrAlSE

uiière fois au dogiiiatisiiie, dans cette intelligente orientation vers les littératures étrangères : de tout cela devait se former la critique de Villemain et de Sainte-Beuve.

De rAUemagne (1810). — Il y a deux éléments à considérer dans ce livre : le premier, aujourd'hui moins apparent, mais le plus vivement senti par les contemporains, est une protestation en faveur du droit contre la force, du principe des nationalités contre l'esprit de conquête ; M™» de Staël, au milieu du silence effrayé de l'Europe, élève une voix généreuse et éloquente : la police impériale ne s'y trompa point. Mais, d'autre part, c'est uu livre de critique, excellent à sa date, et qui, bien plus que la Litlrrature, a conservé son prix. Il se divise en quatre parties : I. De l'Allemagne et des mœurs des Allemands. — II. De la littérature et des arts. — III. La philosophie et la morale. — IV. La religion et V enthousiasme. La deuxième partie est la plus intéressante. IM"" de Staël, en Allemagne, a compris le romantisme et la poésie ; .ses chapitres sur.Gœthe, sur Schiller, sur Klopstock, sont encore vivants. De même ceux qu'elle consacre à la critique, à Lessing, à Schlegel. Elle est moins compétente en philosophie; cependant, elle nous a initiés la première à Kant et à Fichte. — Au poin'i de vue politique et social, nous ne pouvons nous empêcher aujourd'hui de trouver qu'elle idéalise un peu trop l'Allemagne et que Napoléon fut dans son droit, en 1810, d'exercer une censure sévère contre cette imprudente apologie des ennemis de noti-e pays (I). ,

^ Influence de W^^ de Staël. — C^tte influence a été profonde et durable. — En histoire, M""^ de -Staël a transformé la théorie encyclopédique de la perfectibilité; elle y a introduit l'élément moral et l'enthousiasme. « Ce que l'on admire dans les grands hommes, a-t-elle dit, n'est jamais que la vertu sous la forme de la gloire. » Cet enthousiasme généreux enflammera encore Michelet. — En critique, l'influence est plus vive encore ; elle devance celle de Chateaubriand, et la complète. M™^ de Staël enseigne, comme lui, à découvrir les principes sociaux de la littérature. Elle contribue à détruire le dogmatisme classique, et à y substituer l'étude de l'œuvre considérée dans son milieu et par rapport aux multiples conditions qui l'ont provoquée et modifiée ; le sens du relatif et de l'historique entre dans la critique. Elle corrige ce qu'il y aurait de trop sceptique dans cette théorie

;r Motrvdux choisis, 2'- cycU'. p. 915.

HATKArHHIANI).

MADAME IW. 8TAKI.

pan un sens très vil" et une soi-le d'instinct du beau et du vrai : de Villemain jusqu'à Taiiie, son esprit a continué de vibrer. — Enfin, M'"'^ de Staël est une des plus ardentes propagatrices du. cosmopolitisme littéraire. La méthode qu'elle a suivie pour nous faire connaître et aimer l'Allemagne de Gœthe et de Schiller, nous la retrouvons dans les préfaces des romantiques, dans J.-J. Ampère, Fauriel, Philarète Chasles, dans la Littérature anglaise de Taine, dans le Roman nisse de M. de Vogué.

M™« de Staël écrivain. — Le style de M"»*' de Staël est celui d'une conversation animée, qui tourne souvent à la diffusion et au bavardage, mais qui abonde en tours vifs et heureux, et qui se soutient toujours par l'enthousiasme. On la lit avec intérêt, avec plaisir; on n'a pas l'impression d'une belle langue, sûre d'elle-même, et qui fait corps avec l'idée. C'est plutôt un style de publiciste.

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