CHAPITRE IV LA POÉSIE LYRIQUE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
SOMMAIRE
1° Le lyrisme du dix-neuvième siècle est successivement romantique, parnassien et symboliste.
2" Lamartine (1790-1869) n'est pas un poète de profession. Diplomate, député, ministre, il écrit des vers d'inspiration. — En 1820, les Premières Méditations répondent au goût et aux besoins du public; Lamartine y exprime l'angoisse et les espérances d'une âme qui s'apaise dans la Nature et en Dieu. — Dans les recueils suivants, et dans son épopée dé Jocelyn, il abuse de sa facilité; mais on y rencontre encore des morceaux de génie. — Sur la fin de sa vie, il écril à là hâte et pour vivre. 11 meurt presque oublié; mais la postérité l'a remis au premier rang.
3" Les romantiques se sont groupés en Cénacles : autour de la Muse française (1823-24); chez Ch. Nodier, à l'Arsenal (1824-34); chez V. Hugo (1828-30).
i" Victor Hugo (1802-1885) est avant tout poète, et ne cesse d'écrire des vers. Les circonstances le jettent dans la politique; il est exilé de 1851 à 1870; il est le plus populaire de nos écrivains; la l'rance lui fait des funérailles nationales. — Il s'élève par degrés, des Odes et Ballades aux Orientales, aux Feuilles d'Automne, .etc., et son originalité se dégage de plus en plus ; elle atteint sa plénitude dans les Châtiments, et dans la Légende des siècles, où V. Hugo renouvelle V épopée. Poète, il ^sX voyant, peintre, virtuose.
5" A. de Vigny (1797-1863) est plutôt un penseur. Dans ses Destinées, il foriûule la doctrine stoïcienne çt pessimiste ; mais il croit A la pitié et au progrès.
6" A. de Musset (1810-1857) est le plus spontané et le plus sincère des romantiques. Il a excellé dans l'expression de l'ainour,
7« Les Parnassiens réagissent contre le lyrisme jpersowwfi/. Les principaux sont Th.GautieRjLeconte DE LiSLE, J.-M.deHKRRDi.\,remar- • |uables tous trois par leur sens du « monde extérieur et exotique ». —
LA PohiSlfc LVHKjUb; Ab DlX-NEUVIKME HlÈCLK 770
U autres poètes n ont traversé le l'tunusse que pour s y faiiiî lambin, «t sont revenus au moi : tels Sully Pkudhommk et F. Copcée.
8° Les Symbolistes réagissent à leur tour contre la poésie trop mat&rielle des Parnassiens. Avec Verlaine et Mallarmé, ils arrivent à une subUHlé idéaliste, parfois obscui-e. \^
Tel que nous avons essayé de le défini r plus haut, le louiantisnie ne pouvait s'accommoder, en poésie, d'aucun des genres classiques, même transformés. Mais, parce qu'il était avant tout individuel, parce que toute son originalité était dans l'expression libre des sentiments personnels de l'auteur, un seul genre poétique lui convenait, le bjrisme. Encore faut-il, quand on songe à Lamartine, à Vigny et ;i Musset, bannir de la définition du lyrisme presque tout «•(! que les Malherbe, les Boileau, les J.-B. Rousseau y faisaient entrer, et ny conserver du lyrisme grec et latin (|uo l'élément individuel. Les véritables ^ancêtres de Lamartine, de Vigny et de Musset sont Ronsard et Du Bellay v.n France, Pétrarque en Italie, Gœthe en Allemagne, les lakiales et Byron en Angleterre; dans l'antiquité latine, plutôt Properce et TibuUe qu'Horace; enfin les Psaumes. Quant à Victor Hugo, son lyrisme est plus compréhensif ; Hugo est lyrique à la façon de Lamartine et de Musset, mais il a pratiqué aussi le lyrisme politique et satirique, et il a chanté, comme les trouvères et comme Malherbe lui même, les grands événements politiques de son temjjs. Les autres, « ignorants, ne savaient que leur âme »; Victor Hugo a su synthétiser en lui les impressions d'un p(niplc entier aux diverses heures de l'histoire. — D'ailleurs, même en y comprenant tout Victor Hugo, on peut adopter pour le lyrisme romantique la formule suivante : « C'est l'expression passionnée et imagée de sentiments individuels sur des thèmes communs. » Que chantent en effet les Lami^rtine, les Vigny, les Hugo, les Musset, sinon la joie ou la douleur, la crainte ou l'espérance, le doute ou la foi, la nature, l'a* mour, la mort, la liberté, le patriotisme... bref, tous les sentiments dont l'humanité vit et vivra toujours? L'actualité même n'est pour eux qu'une occasion <ie renouveler des émotions banales.
A partir de 1848 environ, une réaction se fait contre les
excès du lyrisme subjectif. Théophile Gautier coniuience it mouvement continué par le Parnasse, école dont Leconte de Lisle devient le chef. Cependant^ malgré leur prétention à l'objectivisme, les Parnassiens sont encore des romantiques, et chantent surtout leurs impressions et leurs sensations; tels Sully Prudhomme et F. Coppée. Un seul peut prétendre, comme Lecontè de Lisle, à une sorte d'impassibilité, c'est J.-M. de Heredia.
Une nouvelle réaction conmience vers 1<S80, celle des Symbolistes, qui accusent les Parnassiens d'attacher à la forme un prix trop exclusif, et qui reviennent à ce que le romantisme avait de plus vague et de plus imprécis daiis le fond, en y ajoutant une plus grande liberté dans la versification. Cette évolution est influencée sinon provoquée par celle de la musique, qui abandonne de plus en plus à cette éj5oque la mélodie carrée, pour lui substituer une mélopée aux tonalités changeantes, s'adaptant successivement à toutes les nuances du sentiment.
Nous étudierons successivement les Romantiques, les Parnassiens^ et les Symbolistes. '
- ^' I. — Les Rouiautique!!).
liaiiiartine (1790-1869).
Vie. — Alphonse de Lamartine est né à Màcon, le 21 octobre 1790. Son père, gentilhomme de vieille souche, avait porté l'épée, et était un type de droiture et de probité; sa mère fut une des femmes les plus distinguées de son temps, par l'intelligence et par le cœur : on la connaît, non seulement par les Confidences, mais encore et surtout par son Journal, et l'on ne saurait exagérer la part qu'elle a eue dans le génie de son fils. Après la Révolution, toute la famille s'installa et vécut pendant plusieurs années dans la terre de Milly, près de Màcon. — Alphonse de Lamartine était l'aîné de six enfants, et seul fils. A l'âge de dix ans, on le mit en pension, d'abord à Lyon, puis à Belley où il resta quatre ans , et où il
l.\ VOESIE LYRIOUE AU DIX-NEUVIKMK SIKCLR
fit de très bonnes études (1). De 1807 à 1811, il partage de nouveau la vie de famille, à Milly et à Mâcon. C'est pour lui une époque féconde; il lit, il médite et il rêve; il écrit beaucoup de vers, dont sa Correspondance est pleine, et qui ressemblentplusou moins à tout ce ([ui se rimait alors. Un voyage (^n Italie (1811- 18 12) vient ajouter des sensations colorées aux douces impressions du Maçonnais.
En 1814, à la première Restauration, Lamartine est garde du corps de Louis XVII I; mais, après les Cent Jours, il ne reprend pas de service. 11 retombe dans le fécond désœuvrement du campagnard, du voyageur, de portrait de Lamartine a l'époque des Méditations. l'homme du D'après une lithographie de Victor Auger.
monde. Alors,
sous l'influence d'un profond amour brisé, il écrit les Meditalions, publiées en 1820. Le succès en est immense. Louis XVIII nomme le poète secrétaire d'ambassade à Florence, en 1821. En 1823, paraissent les Nouvelles Médita-
(1) Lire ses Adieux au Collège de Beltey {Premières Méditattona, éd. Hachette, p. 77).
l!^Z I.ITIlilltAi'UKE l'hAxN(.;AlSE
tions «t la Moi'l de Socrate ; puin le Dcrnivr Chant du pèlrri/iage d'Harold (1825) et les Harmonies (1830). Lanièiiio année, Lamartine est reçu à l'Académie française.
Après la chute de Charles X, Lamartine démissioiuie, il entreprend, en 1832, un voyage en Orient, dont il publie le l'écit en 1835. En 1-833, il est nommé député de Bergu(\s (Nord), et il commence sa vie politique. Cependant, il n'en continue pas moins à publier des vers : Jocelyn (1836), la Chute d'un arige (1838), les Recueillements (1839). En 1847, il donne un ouvrage en prose, V Histoire des Girundim. La révolution de 1848, qu'il a contribué à préparer, et qu'il essaye d'abord de diriger, le fait ministre des Affaires étrangères et chef du Gouvernement provisoire. Mais l'élection de Louis ■Napoléon à la présidence de la République le rend à la vie privée et aux lettres. Au milieu même des troubles politiques, en 1849^ il publie les Confidences, Graziella, Raphaël . Puis, pour sortir d'embarras financiers créés à la fois par son désintéressement et par sa prodigalité, il se coii-j damne, selon sa propre expression, aux « travaux forcés littéraires ». Il écrit, sans trêve, le Cours familier de littérature, V Histoire de la Restauration, etc. Il sollicite, par voie de souscription à ses œuvres complètes, la générosité publi- <jue : mais la France a oublié les Méditations. Il faut que le i;ouvernement impérial vienne à son secours, et lui fasse accepter, à titre de récompense nationale, un capital de ')()(). 000 francs. — Lamartine mourut le 2 février 1869; il fut enseveli modestement à Saint-Point.
^^A' L'œuvre poétique. - Les Premières Méditations, paiiies on 1S20, contiennent les pièces les plus célèbres et les plus caractéristiques de Lamartine : l'IsolernetU, le Soir, le Vallon, le Lac, le (rolfe de Baïa, l'Automne (1). — Dans les Nouvelles Méditations ( 1823) : le Passé, le Poète mourant, Bonaparte, les Étoiles, les Préludes, le Crucifèocf (2). — La Mort de Soçrate (1824) est une sorte do paraphrase d'une partie du Phédon, dialogue où Platon raconte le dernier entretien de Socrate avec ses disciples et sa mort. Lamartine n'a pas bien saisi, dans cette ébauche hâtive, la simple et divine beauté du philosophe grec. — Le Dernier Chant du Pèlerinage d'Harold (1825) est une suite au Pèlerinage de Childe-
(1) Morceaux ctioisis, 2« cycle, p. 926.
(2) Morceaux choisis. 2« cycle, p. 9^0,
La poésik lyrique au dtx-neuvtv'ime sièclk . 78a
Ifarold de Byron. Lamartine, dans le chant qu'il y ajoute, raconte ];) ilei-iiière étape du poète en Italie, et sa mort à' Missolonglii pour rindépendance grecque. Un passage éloquent, où Lamartine,' par la voix d(> Byron, lance l'anatlième conti-e l'Italie, et déclare qu'il va chercher ailleurs « des hommes et non pas de la poussière humaine », valut à Lamartine un duel avec le colonel Pepe. La lecture de ce poème est aujourd'hui assez ennuveuse. Le merveil' lemv en est factice; Lamartine y abuse des exclamations, des invocations, bref, de tous les procédés d'une rhétorique poétique qui nous ramène à Delille et à Voltaire. — Les Harmonies poétiques et religieuses (1830) renferment encore quelques-unes des plus belles pièces de Lamartine : Invocation, Hymne de la nuit. Hymne du matin, Pensée des morts, Jéhomh, le Chêne, l'Humanité, Milly ou la Terre natale, le Tombeau d'une mère, la Voix humaine Au rosfsignol, le Premier Regret, Novissima Verba (1). — A l'œivre lyrique, il faut encore ajouter les Recueilleflaents : on ne peut guère y signaler que to Chche du village. — Parmi les poésies diverses : Réponse aux adieux de Sir Waller Scott, la Marseillaise de la paix. A Né»nésis (réponse à Barthélémy, qui l'avait insulté dans un journal satirique, S'émésis), la Vigne et la Maison.
Jocelyn, épisode, j&urrhal trouve' chez un curé de campagne (1836). Tel est le titre complet de ce poème, fragment détaché d'uiK^ immense épopée que Lamartine avait rêvé de consacrer à Vhunmiiité, et dont il devait publier, deux ans plus tard, un autin? fragment, /a Chute d'un ange. Le cadre général de cotte épopée est celui-ci : un ange, épris d'une mortelle, a souhaité de devenir homme pour se rapprocher de celle qu'il aime. Mais Dieu, tout en exauçant son vœu, a condamné cet ange à la poursuivi'e en vain, à s'en voir sans cesse séparé, jusqu'à ce que, d'épreuve en épreuve, il ait expié son péché. A lire Y avertissement mis par Lamartine en tête de la première édition, ce grand poème semble oooïtenir le programme de la Légende des siècles de V. Hugo. Mais celui-ci, génie plus objectif, saura conserver le secret de la précision -et de la variété, en s'appuyant sur la légende et sur l'histoire. Lamartine voudra tout tirer de lui-même : ce sera une suite de visioTis .préhistoriques dans la Chute d'un ange, et, dans Jocelyn, un roinan d'amour. De là *— pour ne parler que de Jocelyn — les qualités (M les défauts du poème : une grande élévation de sentiment, de la fraîcheur et de la puissance dans les descriptions de la nature, de l'éloquence et un flot de poésie personnelle dans les discours; mais aussi l'invraisemblance d'une intrigue trop romanesque, d(^s personnages conventionnels, et, dans l'ensenibie, une inéviîahlc
(1) Hnrreavx choisis, 1*' ryric. \j. ftTi: 'i" cvc-lt\ (). «W?.
7^i . MTi'KnATUBR FPANr-AJSp
monotonie (1). — Lamartine suppose qu'il a trouvé, chez un curé (le campagne, Jocelyn, dont il était l'ami et qui vient de mouiir, un Journal, dont il extrait des fragments. Jocelyn s'était dans sa jeunesse décidé pour la vocation ecclésiastique afin d'assurer le bonheiir de sa sœur. La Révolution le chasse du séminaire de Grenoble ; il se réfugie dans la grotte des Aigles, au sommet des Alpes du Dauphiné. Un jour, il voit venir à lui un proscrit, accompagné d'un enfant, et poursuivi par des soldats ; l'homme meurt en confiant l'enfant, Laurence, à Jocelyn. Laurence est une jeune fille, et Jocelyn s'éprend d'elle ; il n'est pas encore engagé dans les ordres; il pourra l'épouser. Mais l'évêque de Grenoble, condamné à mort, le fait mander dans son cachot, et l'ordonne prêtre, afin de recevoir de lui à son tour les derniers sacrements. Le voilà pour toujours séparé de Laurence. Il devient curé d'un petit village dans les Alpes, Valneige. Il y passe plusieurs années, toujours poursuivi par le souvenir de ce grand amour perdu. Une nuit, on vient le demander pour une voyageuse, gravement malade dans un hameau voisin. Il y court. Il reconnaît Laurence, qui meurt bénie par lui; il la fait enterrer auprès de son père, dans la grotte des Aigles. — Ce roman est un cadre à descriptions admirables, à effusions lyriques d'une verve magnifique. Il faut citer particulièrement comme un des purs chefs-d'œuvre du dix-neuvième siècle, l'épisode de la Neuvième Époque, intitulé les Laboureurs ; jamais épopée et lyrisme, s'engendrant l'un l'autre, n'ont produit pareille symphonie (2).
L'œuvre en prose. — Les principaux ouvrages en prose de Lamartine sont
Le Voyage en Orient (1835, 2 volumes). C'est le récit du voyage qu'il fit en 1832, avec sa femme et sa fille. Parti de Marseille le 10 juillet, sur le brick ÏAlcestey il arriva le 6 septembre à Beyrouth, fit un long séjour en Syrie et en Palestine, visita Jérusalem, les ruines de Balbek, Damas, et revint par Constantin ople. Le style de cet ouvrage est varié, précis, et n'a pas l'harmonieuse monotonie des Confidences. Il est curieux de comparer le Voyage en Orient avec l'Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand.
L'Histoire des Girondins (1847, 8 volumes). Cet ouvrage tient à la fois de l'histoire et du roman. Lamartine s'est documenté, sans doute, a compulsé de nombreux mémoires et interrogé des
(1) On connaît le jugement de Musset sur Jocelyn. La baronne (dans // ue faut jurer de rien) dit: « L'abbé, avez-vous lu Jocelyn.' —Oui, Madame, ré pond l'abbé... il y a certainement du génie, beaucoup de talent, et de la facilité. » — Ce sont comme les trois impressions successives par lesquelles passe un lecteur de Jocelyn.
(2) Morceaux choisis, i^" cycle, p. UH.
LA P01^;SIE T.YHIQUK AT DIX-NKUVIKME SIKCI.F, 78?»
témoins. Mais il n'a pas sn choisir ni classer ses preuves. I/inia^ination et ia politique tiennent clit'/ lui la place de la critique. Les [)ortraits de Robespierre, de M"'" Roland, de Vergniaud; le récit des massacres de Septembre ; le procès de Louis XVI ; le dernier banquet et la mort des Girondins, sont les plus belles pages de ce livre inégal qui eut un succès foudroyant, et qui contribua pour sa part à la révolution de 1848.
Les Confidences, Graziella, Raphaël (1849), les Nouvelles Confidences (1851), sont des fragments d'autobiographie un peu romanesques, où les passages charmants et éloquents abondent, mais dont la lecture suivie fatigue et déçoit.
Citons encore l'Histoire de la Révolution de 1848 (1849], l'Histoire de la Restauration (1851-1853), et le Cours familier de littérature (1856-1869).
Enfin, il nous reste de Lamartine un grand nombre de discours politiques (1833-1848), dont le plus célèbre fut prononcé à l'Hôtel de Ville (25 février 1848) pour obliger le peuple à renoncer au drapeau rouge et à conserver le drapeau tricolore.
Le lyrisme de Lamartine. — Les sources de ce lyrisme sont multiples : comme livres, Virgile et TibuUe, Pétrarque, le Tasse, Ossian, Byron, Racine, Rousseau, Bernardin de Saint- Pierre, Chateaubriand; puis les impressions d'enfance, une éducation pieuse et délicate, presque féminine; enfin, l'amour pour Elvire. Le poète entre dans la vie épris d'idéal, croyant au bonheur et à la vertu ; il les cherche dans la société ; et. ne les y trouvant pas, il se réfugie dans la nature ; la natut*e lui parle de Dieu, auquel peu à peu il remonte, jusqu'à se perdre en lui.
On pourrait donc ramener les pièces caractéristiques de Lamartine au plan suivant : P Un spectacle, ou un souvenir, dans un cadre de « nature » (VIsolement : Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne... Je contemple... Ici gronde le fleuve... ; — r Automne : Salut, bois couronnés d'un reste de verdure...; — le Vallon : Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance, Un asile d'un jour... etc.). 2° La mélancolie^ le découragement, le désespoir envahissent l'Ame du poète {VIsolement : Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières... Un seul être vous manque et tout est dépeuplé...; le Vallon : L'amitié te trahit, la pitié t'abandonne...). 3° Mais, par degrés, l'espoir en Dieu, le calme de la nature agissent sur cette mélancolie {VIsolement : Mais,
7Hti LlTTRHATllRE FRANÇAISE
p(Mi1-(''1ro, .111 delà dos l)ornesdft sasplx'^re... Sur laTorrod'oxil pourquoi resté-je encore...?; — le Vallon .Mais la nature est . là qui f invite et qui t'aime...). Et le poète souhaite de mourir ,4^ pour s'absorber en Dieu {le Passé : Saluons la splendeur divine Qui.se lève dans le lointain... Ami, pour y voler plus vite, Prenons les ailes de la mort).
Or, ce genre de lyrisme, qui est fait d'effusions spontanées, naïves, qui commence par une plainte ou par un regret, pour s'achever par la j!é&ignation ou par l'espérance, est celui qui convenait à la société de 1820, encore tout émue (h^s catastrophes de la veille, saturée de mélancolie et de religiosité par la lecture de Chateaubriand, et attendant un poète qui chanterait ses états d'âme. Chateaubriand ne lui suffisait plus ; car, aux âmes sensibles et endolories, il faut le bercement de l'harmonie et l'imprécise volupté de la musique. ^ Or, ce n'était pas André Chénier, dont les œuvres venaient ^, d'être publiées par H. de Latouche en 1819, qui pouvait répondre à cette attente. Sa philosophie tout encyclopédique, son paganisme tranquille, sa plastique précision, en font un ancêtre des Parnassiens plutôt que des Romantiques. Et si vous cherchez parmi les poètes contemporains, qui trouvezvous ? Casimir Delavigne et Béranger, qui mettent en strophes ou en couplets des articles de journaux libéraux.
.lamais poète, donc, ne parut plus à propos que Lamartine, et il devait survivre à son succès d'actualité, parce qu'il répondait moins à une mode qu'à un besoin profond et éternel de l'a me humaine, particulièrement vif à cette époque. — Deux jugements permettront d'évaluer cette opportunité et cette vérité. Le premier est de M'^'^ de Lamartine mère, qui écrit, le 7 novembre 1828 : « Alphonse m'a envoyé des vers qu'il vient de composer et qui m'ont bien émue; il y dit précisément ce que je pense; il est ma voix; car je sens bien les belles choses, mais je suis muette quand je veux les dire, même à Dieu. J'ai, quand je médite, comme un grand foyer bien ardent dans le cœur, dont la flamme ne sort pas : mais Dieu qui m'écoute n'a pas besoin de mes paroles; je le remercie de les avoir données à mon fils. » Aipsi auraient pu parler toutes les femmes, qui accueillirent avec émotion les vers d(^ I .amartine . I ' t ( 'uvier, dans sa réponse au Discours de rérep
LA POtiSlIi lAHiyLiK AL m\-.NEl VJEiMK SIKCLK .-S.
li(ni (lo Lainartiiic à l'Académiti française : « Loisqiui, dans un de ces instants de tristesse et de découragement qui s'enipa rent quelquefois des âiae« les plus fortes, un promeneur solitaire entend par hasard résonner de loin une voix dont les chants doux et mélodieux expriment des sentiments qui répondent aux siens, il est comme saisi d'une sympathie bienfaisante ; il sent vibrer de nouveau ces fibres que l'abattement avait détendues; et si cette voix, qui peint ses soulfrances, y mêle par degrés de l'espoir et des consolations, la vie renaît en (|uelque sorte en lui; déjà il s'attache à l'ami inconnu qui la lui rend; déjà il voudrait le serrer dans ses bras, l'entretenir avec effusion de tout ce qu'il lui doit. Tel a été. Monsieur, TeiTet que produisirent vos Premières Médilations sur un grand nombre de ces êtres sensibles que tourmente l'énigme du monde. » Jamais critique littéraire n'a mieux défini <iue ce savant la nature du lyrisme lamartinien et les raisons de son succès.
Lamartine lui-même a dit, dans la Préface des Méditalûms (écrite en 1849) : « Je suis le premier qui ai fait descendre l;i poésie du Parnasse, et qui ai donné à ce qu'on nommait la Muse, au lieu d'une lyre à sept cordes de convention, les fibres mêmes du cœur de l'homme, touchées et émues par les innombrables frissons de l'àme et de la nature. » Dans les Destinées de la Poésie (1834), il fait le tableau de la société impériale : « Rien ne peut peindre, dit-il, à ceux qui ne l'ont pas subie, l'orgueilleuse stérilité de cette époque... Qui m'aurait dit alors que, quinze ans plus tard, la poésie inonderait l'àme de toute la jeunesse française?... Il me reste à remercier toutes les âmes tendres et pieuses de mon temps, tous mes frères en poésie, ([ui ont accueilli avec tant de fra« ternité et d'indulgence les faibles notes que j'ai chantées jusqu'ici pour eux. »
Ajoutons que, précisément, ce lyrisme n'est jamais, des Méditations atix Harmonies, une poésie de virtuose. Lamartine n'est pas poète de profession; il s'en est toujours défendu, même avec un peu de fatuité (1). îl ne chante que pour exhaler, à de certaines heures, l'émotion ou l'enthousiasme
(1) Voir, en particulier, su leUre k M. BrUys tl'OuilIy, en lête des Recueillements (1838).
7S8 IJTTÉKATURE FRANÇAISK
qui Toppresseiit. De là, sans doute, une certaine négligence (l'expression et des inexpériences de métier qui gâtent ses vers, aux yeux des grammairiens et des Parnassiens. Mais de là, aussi, dans quelques pièces, une sincérité d'accent, une puissance d'inspiration, qui font oublier absolument \e poêle, pour céder toute la place à la />oesi>. De la lecture du Lac, du Vallon, de l'Immortalité, du Chênes des Laboureurs, etc., on l'etombe sur la réalité comme au sortir d'un rêve, avec cette impression de vertige que donnerait un vol vers l'idéal.
Livs deux Cénacles. , i
En 1(S23, un certain nombre de jeunes poètes fondèrent un journal, la Muse française^ qui devait publier des vers originaux et des articles de critique. A la tête de ce recueil étaient Alex. Soumet, Alex. Guiraud, Emile Deschamps, Alfred de Vigny, Victor Hugo. Parmi les collaborateurs on peut encore signaler Ancelot, Chênedollé, Jules Lefèvre, Mais Lamartine se contenta de souscrire, et n'y voulut rien publier. La Muse française nous paraît aujourd'hui très modérée et très éclectique. Elle dura d'ailleurs à peine deux ans. — Ce fut le premier Cénacle (1).
Après la disparition de la Muse (1824), les jeunes romantiques se réunirent dans le salon de Charles Nodier, à l'Arsenal, jusque vers 1834. Là on vit Hugo, Lamartine, Sainte-Beuve, Dubois, le fondateur du Globe, Alfred de Musset, etc. Le romantisme de Nodier était spirituel et large ; son salon eut une heureuse influence, en ce sens qu'il n'était pas une coterie.
Le second Cénacle se forma vers 1828, autour de Victor Hugo. — Vigny, Emile et Antony Deschamps, Sainte-Beuve, le sculpteur David d'Angers, le peintre Boulanger, etc., se firent les « adorateurs » de Hugo. Il y eut là plus d'enthousiasme, mais aussi moins de critique que chez Nodier. Le Cénacle de la rue Notre-Dame-des-Champs se dispersa d'ailleurs après 1830.
(1) Voir notre Presse littéraire sous la Restauration, p. 102 à H3. — Cf LÉON SÉCHÉ, le Cénacle de ta Musc française, 1908.
Vîctoi- Hu^o (1802-1885).
'ie. — Victor-Mario Hugo est né à Besançon, en 180V, « d'un sangbreton et lorrain à la fois ». Son père, le commandant Léopold-Sigisbert Hugo, était de Nancy; sa mère, Sophie Trébuchet, était de Nantes.
Le jeune Hugo suivit son père en Italie, .en Corse, à l'île d'Elbe; puis en Espagne (1811), oùil resta pendant un an, avec son frère Eugène, au Collège des Nobles de Madrid. En 1812, retour à Paris, séjour dans
la maison de la rue des Feuillantines, où les deux frères lisent un peu à tort et à travers, et où ils ont pour maîtres « un vieux prêtre, un jardin et leur mère ». En 1815, Victor est élève de la pension Cordier, d'où il suit les cours du lycée Louis-le-Grand ; il a un accessit de physique au concours général, et son père le destine à l'Ecole polytechnique.
PoRTiiAiT DE Victor Hugo a trente ans.
D'après la lithographie d'Achille Devéria (1800-1857).
/'.)() LIT'JÉIUTURE FHANr.AriSI'
Mais, en IHJ7, il envoie des vers à l'Académie rraiieaise; en l!S19, il est lauréat des jeux floraux, et, cette même année, il fonde avec son frère, Abel, et en collaboration avec Soumet (it Vigny, le Conservateur littéraire, qui ne dura qu'un an : il y écrit pour sa part 272 articles. Il se marie en l<S22. En 1823, il collabore à la Muse française, qui est l'organe du p^remier Cénacle et où il fait (Micore de la cri tique.
Cependant, il réunit les pièces de vers (ju'ii a composées depuis 1818, et])ublie, en 1823, /e*- Orfes (augmentées, on 182(), des Ballades}. Crouiwell et sa Préface paraissent en 1827 : l)uis, en 1829, les Orientales, Hernani en 1830, Notre-Dame de Paris en 1831. Laissons les drames, dont il sera question plus loin (1), pour ne citer que les recueils lyriques ou épi- (pies. De 1831 à 1840^ Hugo donne ses quatre plus beaux V(>InuH\s de vers : Les Feuilles d'automne, les Chants du crépuscule, les Voix intérieures, les Rayons et les Ombres. En 1841, il entre à l'Académie française.
Il avait chanté avec conviction les Bourbons; mais après les ordonnances et la révolution de Juillet, il s'était rallié à la monarchie de Louis-Philippe: celui-ci le nomma pair (\r 1^'rance, en 1845. En 1848, Hugo est élu député à FAssemblée Constituante. C'est l'époque où il commence les Misérables, et où il écrit certaines pièces des Contemplations. Au couj» d'État de décembre 1851, il se met dans l'opposition, est porté sur la liste des proscrits, et exilé. De Bruxelles, il se l'end à Jersey, puis à Guernesey. Il publie alors les Châtiments (1853), pamphlet contre l'Empire, les Contemplations (1856), la première série de la Légende des siècles (1859), les Misérables (1862), William Shakespeare, etc. Après le 4 septembre 1870, il rentre à Paris. ^1 donne l'Année terrible, V Art d'être grand-père, et surtout les deux dernières séries de la Légende des siècles (1877-1883). Élu député de Paris, puis sénateur inamovible, il ne cesse de produire; et le Pape^ la Pilié suprême, l'Ane, les Quatre Vents de l'Esprit viennent augmenter son oeuvre déjà si considérable. Il meurt le 23 mai 1885. La France lui fait des funérailles nationales.
(4) Cf. p. 816.
LA POÉSIE LYRIQUE AT DIX-NKÎJVIFME SIÈOl-E 791
L'œuvre lyrique. — F.es Odes et Ballades (IS:.'-2-l8'^t)) comproniiciit los pièces do la première manière do Victor Hugo (si l'on o.xcepte les essais, traductions, etc., publiés par le Conservateur ^t la Muse). Il faut signaler dans les Odes : la Veûdée, les Vierges de Verdun, Quiberon, Louis XVII, la Naissance du duc de Bordeaux^ Buonapartey A mon père, la Guerre d'Espagne, les Funérailles de Louis XVIII, le Sacre de Charles X, les Deux Iles, etc., toutes pièces d'actualité. Mais on y trouve aussi des morceaux d'un lyrisme plus intime; dans le livre cinquième : Au vallon de Che'rizy, le Voyage, la Promenade, Pluie d'été. Rêves..., la plupart inspirés par sa fiancée et par sa jeune femme. — Les Ballades nous révèlent en lui déjà la recherche du pittoresque et de l'antithèse. Si le poète des Feuilles d'automne et des Contemj^laiion^ s'annonce dans les Odes, dâUSslêT^Ballades ce serait plutôt celui, mais combien timide encore, de la Légende des siècles. A signaler parmi les Ballades : le Sylphe, le Géant, la Fiancée du timbalier, la Mêlée, la Fée et la Péri, et des « plaisanteries » de virtuose : la Chasse du Burgrave, le Pas d'armes du roi Jean.
Les Orientales (1829). — Un vent d'orientalisme passait sur la France depuis 1824. Toute l'Europe avait les yeux fixés sur la lutte imtre la Grèce et la Turquie. Tous les poètes de l'époque étaient philhellènes. Victor Hugo saisit habilement cette actualité, et, sans avoir jamais vu l'Orient, il le chante; à l'Orient, il rattache l'Espagne, si fortement marquée par la civilisation arabe. Les Têtes du séraîl. Canaris, Navarin, Marche turque, la Bataille perdue, l'Enfant grec (1), sont autant de morceaux qui se rappoi-tont à la guerre gréco-turque. D'autres sont d'un orientalisme plus général : le Feu dii ciel, Chanson de pirates, la Captive, Clair de lune, les Djinns, Bomance mauresque. Sur l'Espagne : Gr^pade, et si Ton veut, Fantômes {Hélas! que j'en ai vu mourir de jeunes filles..* Une surtovlpun ange, une jeune Espagnole...). Enfin, le poète aurait pu insérer partout ailleurs des pièces comme Mazeppa et Lui (sur Xapoléon).
Les Feuilles d'automne (18.31), les Chants du crépuscule (1835), les Voix intérieures (1837), les Rayons et les Ombres (1810). — I)e ces quatre recueils, il iandrait citei' un trop grand nombre d^ pièces, ce serait une table des matieires. L'actualité {Sur le bai de rilôtel de Ville, A l'hmnme qui a livré une femme, etc.); le « bonapartisme poétique » {Napoléon H, A la Coiorane, A l'Are d^ Trmm- /i/ie, etc.) ; la vie intime du poète et sa mélancolie (.4 des oiseau-a- envolé,% A Eugène incomte //., C<e qui se passait aua- Feuillanti.nes 'V'r.<f 1813, THstessc d'Olgmpio); enfin la nature, lorèt ou mei- : ~ il n'est guère de thème lyrique (pie Vicîoi' lliioo n'ait tonclié
792 MÏTKHATrHR FHANr.AISE
dans cette périodo de dix ans pendant laquelle il écvW encore presque tous ses drames, des romans, etc. C'est là qu'il faut le chercher, dans la plénitude et la perfection de son génie, sans qu'il atteigne encore au lyrisme peut-être plus grandiose, mais démesuré, des Contemplations (l).
Les Châtiments parurent d'abord à Bruxelles, puis à Jersey en 1853. L'édition définitive et complète ne fut publiée qu'en 1870. C'est une satire lyrique en sept livres, un peu fatigante dans son ensemble, et que l'abus des personnalités gâtera de plus en plus. Mais le poète y atteint fréquemment à un degré de force et d'éloquence que rien n'égale dans notre littérature. A signaler, parmi les plus belles pièces : A un martyr, A l'obéissance passive (et en particulier quatre strophes sur les drapeaux) ; Sacer esto, le Manteau impérial, r Expiation (qui contient le récit poétique de Waterloo, à comparer avec la narration de la même bataille dans les Misérables) ; Sonnez, sonnez toujours, clairons delà pensée; Ultima Verba (... Et, s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là) (2).
Les Contemplations (1856) se composent de deux parties : Autrefois, Aujourd'hui. « Un abîme les sépare, le tombeau », dit le poète dans sa préface. Ce tombeau est celui où reposent, à Villequier, près de Caudebec, sa fille Léopoldine et son gendre Ch. Vacquerie, morts tous deux d'un accident en Seine. On peut donner la préférence, dans ce trop vaste recueil, au livre intitulé Pauca meae (le livre IV), dans lequel Hugo chante l'eiafance et la mort de sa fille. Le chef-d'œuvre est la pièce intitulée : A Villeguier. où la profondeur et la sincérité de l'inspiration s'unissent à la plus solide facture. 11 faut y joindre la pièce finale : A celle qui est restée en France. On peut encore retenir : livre I : Réponse à un acte d'accusation (déclaration d'un romantisme révolutionnaire); livre III : le Revenant, Aux arbres (Arbres de la forêt, vous connaissez mon àme...) (3). Un grand nombre de morceaux des premiers livres sont des vers d'amour d'assez mauvais goût; il semble que Hugo, dans le désœuvrement de son exil, ait voulu publier des fragments, des ébauches, qu'il avait écartés de ses quatre grands recueils lyriques, à l'époque de sa maturité puissante. Quant au livre VI, intitulé : Au bord de l'Infini, il se compose de morceaux apocalyptiques; quelques-uns, par leur obscurité laborieuse, justifient le mot cruel et charmant de Veuillot : « C'est Jociùsse à Pathmos. . Mais d'autres, tels que les Mages, Ce que dit la Bouche d'ombre, sont d'un lyrisme qui échappe, par sa puissance, à toute défini» tion.
(1) Morceaux choisis, l*"" cycle, p. /i.V»; 2« cycle, p. 9.Vi.
(2) Morceaux choisis, !*"■ cycle, p. ^^2: 2'' cycle, p. 9'»^i. ,
(3) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 950.
l.A POÉSIK LVHIOUK AU UIX-NEUVIEME SIÈCLE , 793
La Légende des siècles. — Ce recueil, qui forme aujourd'hui (|uatre tomes dans l'œuvre complète, parut, nous l'avons dit, en trois fois, 1859, 1877, 1883. Le sous-titre de la première série était significatif : Petites Épopées. Voici comment le poète concevait son plan : « Exprimer l'humanité dans une es^)èce d'œuyre cvcliaue. la peindre successivemenret 'simultanément sousTous ses aspects,histoire, fable, philosophie, religion, science, lesquels se résument en un seul et immense mouvement vers la lumière... Ces poèmes se passent l'un à l'autre le flambeau de la tradition humaine, f/uasi cursores. C'est ce flambeau, dont la flamme est le vrai, qui fait l'unité de ce livre... L'épanouissement du genre humain de siècle en siècle, l'homme montant des ténèbres à l'idéal... l'ét^losiou lente et suprême de la liberté... voilà ce que sera, terminé, ce [loème dans son ensemble (I)... » Et dans la pièce qui sert d'introduction, la Vision d'où est sorti ce livre, le poète croit voir le mur des siècles... « C'est l'épopée humaine, âpre, immense, écroulée. » — Il y a deux choses à considérer dans la Légende des siècles : les Petites Épopées^ prises en elles-mêmes; et Vesprit du poème, la théorie du progrès indéfini du genre humain, depuis la Terre et le Sacre de la femme, jusqu'à la Trompette du Jugement. On peut dire que tout ce qui est récit historique ou légendaire, œuvre de reconstitution du passé biblique, du moyen âge, du seizième siècle, des temps modernes, est, sauf quelques longueurs et quelques singulières fautes de goût, d'une beauté tout à fait originale. Au contraire, les pièces à thèse, philosophiques, religieuses, politiques, utopiques, sont pénibles, confuses, souvent d'une obscurité qui va jusqu'au galimatias. — Les perles de ce trop large écrin sont : la Conscience, Booz endormi, le Romancero du Cid, le Mariage de Roland, Aymerillot (2), le Petit Roi de Galice, Eviradnus, le Travail des captifs, l'Aigle du casque, la Rose de l'Infante, le Retour de l'Empereur, Après la bataille, le Cimetière d'Éylau, les Pauvres Gens. Voilà, peut-être, à quoi se réduiront un jour ces « petites épopées » ; et, dégagées de tout le fatras qui les alourdit, elles seront une des merveilles de la poésie' épique au dix-neuvième siècle.
Dans les autres recueils : V Année terrible, VArt d'être grand-père, les Charisons des rues et des bois, etc., il y aura encore beaucou]) à glaner (3). Mais on peut affirmer que rien n'y révèle de nouvelles beautés. Avec la Légende des siècles, Victor Hugo a vraiment atteint aux limites extrêmes de ses qualités et de ses défauts.
(1) Légende des siècieJ, préface de la jfn'eimîèré série (1859). VoiJ* le jugement de Th. Gautier dans son Rapport sur les Pj^ogrès de la Poésie française depuis 1830 (1867).
(2) Morceaux choisis, 2«' cycle, p. 957.
(3) Morceaux choisis, !«' cycle, p. kki; 2« cycle, p. 951.
7V)4 LITTÉBATtRE FRANÇAISE
Le lyrisme de Victor Hugo. — Si l'on veut essayer de définir le lyrisme de Victor Hugo, pour l'opposer à celui de Lamartine, il faut constater avant tout ceci : Lamartine représente en perfection une des formes du lyrisme moderne, l'expression spontanée des sentiments intimes, en partiçi\U(?r de l'amour, de la niélancolie et de l'espérance; il y mêle le sentiment de la nature. Victor Hugo est moins spontané, moins intime, mais plus varié. Il s'est défini lui-même une « âme de cristal » et un « écho sonore ». C'est dire qu'il a reflété, répercuté, multiplié, « orchestré * tous les thèmes lyriques. D'abord, il a chanté successivement toutes les impressions du siècle où il a vécu, depuis la Naissance du duc (le Bm-dcaux jusqu'à V Année terrible; c'est comme l'âme poétique du dix-neuvième siède qui revit dans ses vers. I*uis, tous les sentiments ordinaires et normaux : l'amour légitime, la famille, les enfants, la patrie. 11 y a ajouté le tourment philosophique, l'évolution religieuse, l'énigme de la mort et de l'inconnu, la foi dans un avenir de liberté et de jH'ogrès. Bref, il est comme l'encyclopédie lyrique de son temps. Voilà pour le fond.
Pour la forme, Victor Hugo n'a pas, comme Lamartine, donné d'un premier jet ses plus beaux chefs-d'œuvre. Son génie s'est dégagé lentement, et il y entre autant de volonté que d'inspiration. Il se perfectionne de jour en jour dans son métier. Semblable à un artiste qui devient peu à peu maître de son pinceau et de sa palette, et qui a le souci d'enrichir et de renouveler sa manière, Hugo, d'année en année, est de plus en plus un voyant et un peintre. Voyant, il l'est par la structure même de son œil, qui lui fait distinguer, jusque dans les choses banales, des contours, des profondeurs, des imances. Son imagination s'empare de ce que son œil lui a révélé ; elle le précise, le met au point, et le revêt, pour le peindre, de figures splendides. Par ces figurai, elle donne au réel la profondeur et le mystère de la vision ; elle donne au rêve et à l'abstrait la solidité ^ et l'éclat du réel . Souvent aussi, cette imagination grossit, enfle, et dénature les choses, au point de fatiguer et de rebuter le lecteur (1).
(1) lu exercice très utile pour saisir les procédés de Victor Hugo consiste
LA POÉSIK LYRIOUK AU mX-NRUVlÈMF, SIÈCLK 79n
Sî Ion cherche h caractériser l'écrivain et le versificateur chez Hugo, le mot auquel on finit par s'arrêter est celui de virtuose, sans y attacher un sens défavorable. H est impossible de posséder plus à fond les ressources et les secrets d'urle langue et d'une métrique. Sa grammaire est impeccable ; son vocabulaire est d'une étonnante richesse ; il a tiré de l'alexandrin, sans le dénaturer jamais, des ressources infinies; il a usé de tous les rythmes et de toutes les strophes en grand musicien. Il' n'a manqué que de sobriété et d(^ mesure! Voilà pourquoi la postérité fera nécessairement un choix dans cette œuvre géniale et îinmetlse (1).
Alfred de Vigny (1797-1863).
Vie et œuvres. — Le comte Alfred de Vigny (dont nous parlons ailleurs comme dramaturge et comme romanc^ier) {'I) occupe une place à part dans la poésie romantique. — Elevé par une mère charmante, aussi distinguée par le cœur qiu^ par l'esprit, il se sentit d'abord porté vers la carrière militaire, où s'étaient illustrés son père et ses aïeux. Entré dans l'armée au moment où l'épopée impériale était close, il ne pouvait avoir, (îomme officier, que des déceptions. En 1S2.*^. cependant, il partit pour la guerre d'Espagne; mais son ré {ïiment, laissé en observation à la frontière, ne prit part à jiucun combat. Il ne rapporta de cette expédition que les vers du Cor, sur la mort de Roland. Aussi démissionna-t-il. en 1827, pour se retirer dans sa « tour d'ivoire ».
Depuis 1820, il s'était mêlé au mouvement romanticjue: il avait collaboré au Conservateur littéraire de Victor Hugo. En 1822, il publie son premier recueil. Eln 1820, il en donne une édition augmentée, sous le titre de Poèmes antiqufs et nio dernes. Cet ouvrage comprend trois part,ies : — \. Le Jj'vrc
k ramener à Vabstractiorif à Vidée générale ou à Yanecdote t«He de ses pièces (Napoléon II, Tristesse d'Ohjmpio, les Pauvres gens, e(c.) el dT'liidier ensuite au moyen de quelles images, de quels procédés, Victor Hup<> a donn» la vie poétique à ces faits ou A ces sentiments. — Cf, tfM exemples lie cette méthode dans Morceaiui- ctioisiit, 2' cycle, p. Wi'ï.
(1) Sur Victor Hugo dramnturf^e, cf. p. 8^6; stir Victor Hueo i-nm.'tncicr. cf. p. 922.
(2) Cf. p. 82.'îel 921.
*00 LIÏTÉHATlîRK FRANÇAISE
ïiiysliquc, composé de Moïse (1), PJloa, le Délugf. Dans Moïse, Vigny exprimait la théorie de la fatalité qui s'attache au poète (voir, au chapitre du Drame, Chatterton). Éloa, ou la sœur des anges, mystère, est un court poème en trois chants. Un ange, né d'une larme du Christ, Éloa, aime par pitié Satan, et est entraîné par lui dans l'abîme. Poésie sereine et hautaine, mais froide. — IL Le Livre antique se subdivise en Antiquité biblique et Antiquité homérique. Pour nous qui connaissons la Légende des siècles et les Poèmes antiques de Leconte de Lisle, il nous semble que la Fille de Jephté, la Dryade, etc. sont d'une poésie bien abstraite. — III. Ze Livre moderne. Là se trouvent le Cor (2) et la Frégate la Sérieuse. — Vigny, après cette publication, se tourna vers le roman et vers le théâtre. II ne donna plus, comme poèmes, que le Mont des Oliviers et la Maison du berger (3) (insérés dans la Revue des Deux-Mondes). Après sa mort seulement parut le livre intitulé les Destinées, et qui comprend, avec les deux pièces que nous venons ^e nommer, ses plus beaux poèmes : la Colère de Samson, la Mort du loup (4), la Bouteille à la mer, l'Esprit pur (5).
La philosophie de Vigny. — Vigny est surtout un penseur. De là, une production réduite, qui suppose de longues méditations; de là, aussi, dans l'expression, moins de facilité que chez Lamartine, nioins de virtuosité que chez Victor Hugo. Cette philosophie est un pessimisme hautain, qui mène le poète non pas au désespoir ou à la foi, mais au stoïcisme et M la pitié. Le point de départ de ce pessimisme est l'isolement douloureux et humiliant, dans lequel se sent l'homme supérieur; l'humanité, dont pourtant il est le guide, ne le comprend pas et ne l'aime pas (Moïse). Or, ce n'est pas l'amour qui le consolera : l'amour n'est que trahison {la Colère de Samson). Ce n'est pas non plus la Nature, si accueillante pour Lamartine; la Nature n'est pas une mère, mais une tombe {la Maison du berger). Au moins, l'homme peut-il
(1) Morceaux choisis, 2» cycle, p. 965.
(2) Morceaux choisis, l*' cycle, p. ^i9.
(3) Morceaux choisis, 2» cycle, p. 968. i'\) Morceaux choisis, 2" cycle, p. 969. (5) Morceaux choisis, l*"" cycle, p. ^i53.
T,A POÉSIE LYRIQUE AU DlX'-NF.TIMiiMK SIÈCLK 707
tourner les yeux vers le ciel? A ses angoisses la Divinité (ionne-t-elle une solution? Non, Dieu est indifférent, et l'homme ne répondra plus que par un froid silence, au silence éternel de la Divinité {le Mont des Oliviers). Que l'iiomnie donc se renferme dans un stoïcisme farouche. Comme le loup acculé parles chasseurs, qu'il « meure sans parler » {la Mort du Loup). Cependant il peut trouver une diversion à son malheur dans la pitié et dans l'amour pour ses semblables: il peut aimer la majesté des souffrances humaines {la Maison du berger) ; il peut lutter avec la nature et en triompher (la Sauvage); il peut surtout préparer le progrès pour l'humanité future : qu'il travaille à son œuvre, sans en attendre l;i récompense actuelle ou le résultat immédiat; si cette œuvre est vraiment grande, quelque jour elle sera comprise et féconde {la Bouteille à la mer).
Il y a de la beauté dans ce pessimisme, et Vigny a su présenter ses idées dans des « symboles » bien choisis, saisissants par leur simplicité et parleur puissance. Mais enfin, c'est un système, et rien n'est moins favorable à l'inspiration lyrique, laquelle sort plutôt des contradictions psychologiques et morales du cœur. Et cette indifférence superbe à l'égard de la nature prive les sujets de décor, de profondeur, et de ce que les paysagistes et les peintres en général appellent de l'air. \o\\k pourquoi Vigny fait plutôt des bas-reliefs que des statues, et des dessins que des tableaux. Mais il lui arrive parfois de formuler, en des vers d'une idéale beauté, les colères ou la résignation de son orgueil : —ta Maison du herger, la Mort du loup et le Mont des Oliviers contiennent quelques-uns des passages le« plus parfaits de notre poésie philosophique.
Alfred de Musset (1810-1857).
Vie et œuvres. — Né et mort à Paris, Alfred de Musset appartenait à une famille qui s'était déjà distinguée dans les lettres, et qui comptait parmi ses ancêtres la Cassandre de Ronsard. Tout jeune, il fréquenta le Cénacle de l'Arsenal, où il fut accueilli comme une sorte d'enfant terrible du romantisme. Sans le vouloir peut-être, il en parodia spirituellement les excès dans ses premiers vers : Contes d'Espagne et d' Italie
Portrait D'ÀLFRBD de Musset