‹ Histoire de la littérature, françaiseChapitre 22 sur 323 · Les Romans de la Table ronde · texte numérisé non relu

Les Romans de la Table ronde

Les sources. — Légendes Arthuriennes. — Les luttes des Celtes de la Grande-Bretagne contre les Saxons, aux cinquième et sixième siècles, avaient inspiré, au dixième siècle, la chronique latine de Nennius, où apparaissait pour la première fois Arthur. Cette chronique fut développée et complétée, au commencement du douzième siècle, par Gaufrey ou Jofroy (né à Monmouth, mort en 1154), dans son Historia regum

(1) G. Paris, Litkcralurc française au moyen àdCf tj lO'i.

Brïtanaiœ. Cet ouvrage contribua à répandre les légendes d'Arthur et de Merlin^ déjà connues dans la société saxonne et normande par les nombreux récits ou làis des bardés gallois. Arthur, simple chef de clan, nous y est représenté comme un roi longtemps victorieux des ennemis de la Grande- Bretagne, et dont les chevaliers, les plus bravés et les plus polis de la chrétienté, prennent place autour d'une îable ronde, pour éviter toute querelle de préséance. Arthur finit par être mortellement blessé dans une bataille ; il disparaît alors, mais ses fidèles disent qu'il a été transporté dans le séjour des bienheureux, l'île d'Avalon, d'où quelque jour il reviendra (Jyf. la légende de Frédéric BarberoUssé).L'i^ts^orm regum Britanniœ de Gaufrey de Monmouth, et l'adaptation en vers qu'en donna Robert Wace, sous le titre de Brut (1155) (1), obtinrent d'autant plus de succès en France que, d'une part, la récente conquête de l'Angleterre par les Normands (liù66) semblait avoir ouvert une nouvelle source d'inspiration, et que, d'autre part, Gauïrey et Wace avaient déjà transformé les rudes et barbares compagnons d'Arthur en des chevaliers de la plus parfaite courtoisie.

Légende du Saint-Graal. — Aux légendes arthuriennes proprement dites, se mêla de très bonne heure celle du Saint- Graal. Le Graal serait le vase où Joseph d'Arimathie recueillit le sang du Christ; ce vase fut confondu avec celui de la Cène et avec celui où Pilate se lava les mains. Le corps de Joseph d'Arimathie avait été rapporté d'Orient par Charlemagne, donné par lui à l'abbaye de Moyenmoustier, dans les Vosges, puis transporté en Angleterre; on inventa, après coup, l'histoire des prétendus voyages de Joseph d'Arimathie et du Graal. Le Graal, perdu, devait être retrouvé par un chevalier au cœur pur; et Perceval fut le plus illustre des héros qui partirent à la quête du Graal.

Mythologie.,— Enfin l'enchanteur Merlin, introduit d'aboM par Gaufrey, d'après Nenriiiis, joue Un rôle considërable dans plusieurs de ces romans; il y représente, avec les fées, une vieille mythologie très difficile à reconstituer, et que les

(1) Brut, paK-e que Brulus <^lall cdrtsidéré comme le hérb'à ëponyme des Btetoas*

auteurs de lais ou de romans ne comprennent déjà plus.

Les lais (douzième siècle). — Les romans de la Table ronde ont été tirés des lais, courts poèmes, sortes de nouvelles en vers, chantés par les bardes gallois. Ces lais furent traduits en français ; ceux que nous possédons sont presque contemporains de l'époque même (xii" siècle) où Chrétien de Troyes écrivait ses romans ; mais leur première forme doit être antérieure,

Sur les vingt lais bretons que nous avons conservés, quinze sont dus à une femme, Marie, qui a vécu en Angleterre au douzième siècle, mais qui était née en France, et que Ton appelle Marie de France. Les plus célèbres sont 4 — Yonec, dont le sujet est devenu populaire sous le titre de V Oiseau dieu, et qui témoigne d'un art véritable de composition et de description; — Lanval, où un chevalier est aimé d'une fée qui l'emporte avec elle dans l'île d'Avalon ; — Eliduc, nouvelle dramatique et psychologique, où la fatalité de l'amour et-\e dévouement féminin sont rendus avec une rare délicatesse ; — le Chèvrefeuille, relatif aux aventures de Tristan et d'Yseult, etc. (1)...

Ces nouvelles, sans doute, sont, par leur merveilleux féerique, assez semblables à des contes d'enfants. Mais la peinture de l'amour pourrait nous permettre de les rapprocher de nos meilleurs romans psychologiques. Cet amour qui, chez Chrétien de Troyes, tourne à la galanterie raffinée et presque au marivaudage, est dans quelques-uns de ces lais, en particulier dans Eliduc et dans le Chèvrefeuille, un sentiment profond, mélancolique, douloureux, exalté jusqu'à la folie et résigné jusqu'au sacrifice absolu de soi-même. Ce sentiment est né dans les têtes mystiques et rêveuses des pays gallois. Il en subsistera quelques traits dans les romans de la Table ronde, mais brisés, mêlés à des états d'âme trop mondains ; le tout formera un ensemble presque incohérent, bientôt ridicule. C'est donc de préférence dans les lais qu'il faut le chercher sous sa forme la moins altérée.

(1) M. L. Clédat a donné une analyse de ces lais, avec de nombreuses citations, dans l'Histoire de la littérature française (JulleviUe-Colin, 1896, t. I, p. 285). — Nous retrouverons Marie de France au chapitre de la Fable-

LITTKHATCfSK (Ol

Tristan et Yseult (douzième siècle). — On retrouve aussi cet amour « plus fort que la vie et que la mort » dans la légende de Tristan. Et il convient de traiter séparément ce poème, en dehors du groupe formé par les romans de la Table ronde (1).

Trïstax de Léonois et son oncle, li; roi M.uu:.

'< Comment le roy Mardi estait en ses paviUons, et comment là vint une damoiselle qui dist à Tristan tant de vilonnie comme merveille pour la femme (de) Segurades que Blioberis enmenait. »

D'après une miniature de la fin du xiv» siècle, qui ne donne pas un des textes originaux du roman, mais bien celui d'un « remaniement » postérieur fort développé. ^

(1) Nous avons deux romans en vers sur Tristan : celui de Béroul. composé vers 1150, et celui de Thomas, vers 1170. Enfin. Chrétien de Troyes avait composé un Tristan, aujourd'hui perdu. C'est surtout de Thomas que s'est inspiré Richard Wagner, pour le livret de son opéra Tristan et Isolde. — Cf. J. BÉDiER, Tristan et Yseult, 1900

Tristan, prince de Léonois et neveu de Marc, roi de Coruouail les, délivre ce pays d'un monstre, le Morhout, qui venait chaque année réclamer un tribut de jeunes gens et de jeunes filles (cf. la légende grecque de Thésée et du Minotaure). Vainqueur, mais blessé par l'épée empoisonnée du Morhout, Tristan se laisse porter par une barque sans voiles et sans gouvernail jifsqu'en Irlande, où il est guéri par la reine. (Cette reine est la mère d'YseuIt; certaines versions nous disent que Tristan est guéri par Yseult elle-même.) Plus tard, Tristan revient en Irlande; ii est chargé de conduire la princesse Yseult au roi Marc, qui doit l'épouser. Sur le navire qui les mène d'Irlande eu Cornouailles, Tristan et Yseult boivent par erreur un philtre destiné à lier Yseult et Marc d'un amour inaltérable. Pe là ufte passiop coupabh^ et fatale. La suite de l'histoire nous présente de nombreux épisodes où cette jtassion fait le tourment des trois personnages.

Suivant les auteurs, le dénouement change : les uns nous disent que le philtre n'ayant qu'une intluence limitée à trois ans, Tristan et Yseult cessent de s'aimer; les autres, qu'ils sont tués tous deux par le roi Marc.

Le dénouement le plus intéressant et le plus célèbre est <-clui de Thomas : là, Tristan quitte le pays de Cornouailles pour la Bretagne et s'y marie ; il épouse une autre Yseult, y'seuU aux blanches mains, et essaye, mais en vain, d'oublier Y'seuU la blonde, qui, de son côté, ne cesse de penser à iS-istan. Celui-ci est de nouveau blessé par une arme empoisonnée; il ne peut être guéri que par Yseult de Cornouailles. Aussi l'envoie-t-il chercher, à l'insu de sa femme, en recommandant au messager de mettre une voile blanche au navire s'il ramène YseuH, et une voile noire si la reine a refusé de venir (cf. encore la légende de Thésée et d'Egée). L'envoyé, Kaherdin, réussit dans sa mission, et Yseult revient avec lui; cependant Tristan, étendu sur son Ut, attend avec anxiété le retour du navire, qui, presque en vue de la côte, est d'abord ballotté pendant cinq jour^. par la tempê^eV puis est retenu par un calme plat. La femme de Tristan, qui a surpris son secret, guette à la fenêtre l'apparition du navire. Elle l'aperçoit, voile blanche au vent : par jalousie, elle annonce à Tristan que la voile est noire. Alors Tristan, ne pouvant retenir sa vie plus longtemps, meurt de douleur. Yseult, arrivée trop tard, expire auprès de lui (1).

Chrétien de Troyes (t 1195). — De tous les poètes qui exploitèrent et adaptèrent au goût français la « matière de Bretagne », le p'us célèbre est Chrétien de Troyes. On ne sait presque rien de sa yie. Il eut pour protectrice et pour inspiratrice une vautre Marie de France, femme du comte Henri I®'"

(1) Morceaux choisis, l*"^ cycle, p. 11.

LÏTT]ÉRAÎURÈ COURTOISE 59

de Champagne, fille de Louis Vil et d'Aliénor de Guienne. Peut-être Marie connut-elle par sa mère, devenue reine d'Angleterre dès 1554, des lais et des romans gallois ou anglonormands qu'elle communiqua au poète français? Nous savons que celui-ci lui dut le sujet du Chevalier à la Charrette; nous savons aussi qu'il écrivit son Perceval d'après un original que lui fournit le comte de Flandre, Philippe d'Alsace, qui avait séjourné en Angleterre.

Les œuvres de Chrétien ne sont pas toutes parvenues jusqu'à nous.

Après Tristan (yers 1160;, il donnai ÉreCy Cligès, Lance lot Ou le Chevalier à la Charrette (vers 1170), Yvain ou le Chevalier au Lion, Perceval (vers 1175). Ce dernier roman est. resté inachevé, interrompu peut-être par la mort de l'auteur. Nous allons donner une rapide analyse des trois principaux poèmes.

Le Chevalier au Lion. — Voici le vrai roman arthurien. Il y â une sorte de prologue dans lequel nous entendons plusieurs chevaliers, réunis à la cour d'Arthur, raconter leurs exploits. Sur les indications de l'un d'eux, Yvain se rend dans la forêt de Brocéliande, où il découvre une fontaine, abritée par un pin et entourée d'un perron d'émeraude. Il prend de l'eau, dans une tasse d'or suspendue au pin, et la répand sur le perron (1). Aussitôt s'élève une formidable tempête. Puis un chevalier se présente et l'attaque, Yvain lui résiste vaillamment, le blesse à mort, et le poursuit jusqu'en son château, où il pénètre et se cache. Yvain assiste aux funérailles du chevalier; il aperçoit sa veuve et s'éprend d'amour pour elle. Grâce à une confidente de la châtelaine, véritable soubrette de comédie, il peut pénétrer jusqu'à la dame et l'épouser. Chrétien a traité avec un art raffiné, plein d'esprit et de sûreté, les efitrevues d'Yvain et de la dame (2). — Bientôt le roi Arthur, suivi de ses barons, arrive à la fontaine ; Yvain leur donne l'hospitalité dans son château; puis, désireux d'accomplir de nouveaux exploits, il quitte sa dame pour un an. Quand il revient, lé terme est passé; l'entrée de sa demeure lui est refusée. Alors, il se jette, par désespoir, dans 'de folles équipées. C'est dans Tune d'elles, qu'il délivre un lioti d'un serpent qui l'enlaçait; ce lion, reconnaissant, s'attache à lui : de là son titiv; de Chevalier au Lion. Enfin, sa vaillance lui obtient son pardon.

Lancelot ou le Chevalier à la Charrette. — (]e roman est be,iu-

(1) Lire dans la Chrestomathie, de M. Clédat, p. îki, le passag<' sur la fontaine merveilleuse.

(2) Morceaux choisis, 2* cycle, p.lS; — Chrestomtiihiè, de G. Pkms, p. 95.

00 LITTÉRATIIRE FRANÇAISE

coup plus touffu ; il n'est pas d'ailleurs tout entier de la main de Chrétien, qui le fit terminer par Godefroy de Lagni. — Le titre vient de ce que l'un dés chevaliers de la cour d'Arthur, Lancelot (qui n'est nommé que fort tard dans le poème, pour piquer la curiosité des lecteurs), est parti à la recherche do la reine Genièvre, femme d'Arthur, enlevée par Méléagant, fils de Bademagne, « roi du pays d'où l'on ne revient pas ». En chemin, Lancelot perd son cheval, et, pour ne pas interrompre sa poursuite, il accepte de monter su. une charrette conduite par un nain : c'était une sorte de déshonneur, auquel il se soumettait volontairement « pour le service de sa dame ». Nous avons ici un trait essentiel d'amour courtois. — Lancelot franchit le pont périlleux, tranchant comme le fil d'une épée. Après plusieurs épisodes, il délivre la reine, pour l'amour de laquelle il consent encore à se laisser humilier dans un tournoi, jusqu'à ce qu'elle l'ait autorisé à prendre sa revanche. — Lancelot est le type le plus parfait du chevalier. Non moins célèbre fut Gauvain, neveu d'Arthur, modèle de bravoure et de fidélité désintéressée, qui joue un rôle imi)ortant dans le poème. Auprès d'eux, le sénéchal Keu, fort brave aussi, se trouve placé parfois dans des situations presque comiques. — Le Chevalier d la Charrette fut mis en prose sous le titre de Lancelot (1220), et jouit jusqu'au seizième siècle d'une réputation européenne (1). Perceval. — Le père et les deux frères aînés du jeune Perceval ayant été tués dans des tournois, sa mère tente de conjurer la fatalité qui semble menacer toute la famille, en se retirant avec son enfant dans un château perdu au milieu d'une vaste forêt; elle espère que celui-ci échappera aux séductions de la chevalerie. Mais Perceval, errant dans la forêt, rencontre des chevaliers, s'entretient avec eux : et, malgré les protestations de sa mère, il part. Il se rend dans le château du roi pécheur^ où il aperçoit le Graal : il devait, paraît-il, poser une question au sujet du vase mystérieux dont il aurait ainsi rompu l'enchantement; mais il reste muet. — Là se termine l'œuvre de Chrétien (2).

La légende de Perceval a été complétée par un grand nombre de poètes. Dans ces différentes suites, le Graal devient le vase où Joseph d'Arimathie recueillit le sang du Christ. A la même époque, Robert de Boron compose trois poèmes qui s'enchaînent : Joseph d'Arimathie, Merlin, Perceval. Puis sous le titre de la Quête du Saint-Graal (attribuée à Robert de Boron, et dont le texte français est perdu) nous avons un

(1) Voir l'épisode de Françoise de Riniini, dans la Divine Comédie, de Dante : Enfer, chant V.

(2) Lire dans les Bécits extraits des poètes et prosateurs du moyen âge, de G. Paris, l'entrevue du jeune Perceval et des chevaliers rencontrés dans la forêt.

récit des aventures de Galaad, fils de Lancelot, qui remplace Perceval dans sa mission (1).

Page 1