II. — Le Développement général
Avant d'étudier un à un les principaux historiens de cette époque, il est nécessaire de les présenter, eux et leurs œuvres, dans un tableau d'ensemble. Les grands événements de l'histoire, Restauration, 1830, 1848, 1870, ont eu sur leur esprit et sur leur méthode une très sérieuse influence.
Spus l'Empire et la Restauration. — Chateaubriand donne le premier l'intelligence du christianisme et du nioyen âge dans son Génie []S02), et des modèles d'histoire a la fois documentée et pittoresque dans quelques passages des Martjps (18091 6r, il ne faut pas oublier que ces ouvrages furent lus avec e^ithousiasme par A. Thierry (/lé en 1795) (l\ par Thiers (né en 17Q7), par Michelet (né, en 119S). Aucun de ces jeunes gens, pas plus que Gu.izpt(né en 1787) ou que Mignet (1796), n'a vu la T|évolution; ils sont arrivés à l'adolescence soit pendîint l'épopée impériale, soit au monient où la Restauration do^;>e à fa France le régime parlementaire et ime liberté rel.afiye de l,a pressé. Tant d'^eyenements terribles' et gran-
(MacheUo). Nous iTiivoyons. pour le détail, à cet exceUent ouvrage, modèle de |ti(''cision el do nuHliode.
(1) Voir /*/v7arr dr.s lU^rils mi'rorinqinhs.
l/lllST»tIltl'. AU DIX-M'IVIK.MK SIKCLK 873
dioses, survenus eu une trenliiinc trannées, sont bien Je nature à mûrir les pensées et à secouer les imaginations. D'autre part, là politicftiô les séduit tons. Gui;îot, dàiïs ses cotirs de Sorbortiie, riè peut, quoiqu'il s'en défende, ne pai^ être obsédé par l'hiétoirè contemporaine et française, quaild il falit celle des révolutions d'Angleterre où dé la eivilîsatioh européenne. A. Thierry débute, en 18Ï7, comme journaliste libéral, en adressant au Censeur européen des airticles écrits à propos d'ouvrages historiques; c'est là qti'il invente sa théorie des i^aces^ et qu'il donne (àïai 18'20) son Histoire véritable de Jacques Bonhomme. Puis, en juillet 1820, il commencé à écrire dans le Courrier frarirais ses Lettres sur l'histoire (le France. Cependant, (kiizot publiait, en ]H'S.], ses J'Jssais sur l'histoire de France, et, lamèine année, Thiers entreprenait son histoire de la dévolution française (1823-1827).
Si la politique inspirait certaines œuvres, le romantisme s'affirmait k son tour, comine goût du détail pittoresque et de la couleur, danîs YIJistoire des ducs de Bourr/ogne, de De Bàrante (1824). Mais altec V Histoire de la conquête de VAnf/léterré par les Normands, d'Augustin Thietry (1829), la Hévoluliàfl d'Afiglèlhrre (1826) et la Civilisation en E^irope (1828), de Giti/.ot, c'était toujoûr?? là théorie qui domînîtit.
Sous Louis-Philippe. — La période qui s'écoule de 1830 à 1848 est particulièrement féconde, bien que la politique ait détourné de leurs travaux Guizot, et, jusqu'en IS45, Thiers. Mais Augustin Thierry, qui voit dans la révolution de Juillet le triomphe de ses théories, et qui devient inoins combatif ei plus artiste, écrira, de Ï833 à Ï84Ô, ses ïiècits des temps mérovingiens; tocqueville va publier, en 1836, la première partie de sa Démocratie en Amérique; Henri Martin commenicera son Histoire de France (1837), Duruy, son Histoire des liomairis (1843), Thiers, le Consulat et l'Empire (1845) ; Lamartine donnera, en 1847, sa poétique Histoire des Girondins; Quinet, en 1848, ses HévoliUions d' Italie. Mais surtout, à la lumière de cette révolution de 1830, qui semble réaliser enfin les espérances de 1789, Michelet « aperçoit la France (1) »; il publie, de 1833 à 1844, les six premiers volumes de son
(1) Préface (|.> ISCU.
Jfisfoire de France, et, de 1847 ù 1853, son Histoire de In Ji évolution.
Après 1848. — 1848 est une nouvelle date climatériqiie dans l'évolution de ces grands esprits, qui d'abord s'exaltent, mais que le coup d'État de 1851 et la restauration de l'Empire dispersent ou abattent. Cependant, à l'exception de Micheloi qui, reprenant en 1855 (jusqu'en 1867) son Histoire de France, perd de plus en plus la notion du réel et du juste, les historiens font des progrès dans le sens de l'impartialité, de l'érudition et, de la méthode. Mignet, en 1854, donne son Charles- Quint; Camille Rousset, son Histoire de Louvois (1861 1; Tocqueville, l'Ancien Régime et la Révolution (1856). Mais; surtout apparaissent trois historiens nouveaux qui, chacun ;i leur manière, renouvellent un genre qui semblait avoir déjà produit tous les plus beaux fruits : Renan commence, en 1863, son Histoire des origines du christianisme ; la même année, Taine publie son Histoire de la littérature anglaise; et le plus éminent, celui en qui s'incarne, avec une sorte de simplicité grandiose, l'esprit scientifique moderne, Fustel de Coulanges, écrit en 1864 la Cité antique, suivie en 1874 des Institutions politiques de l'ancienne France. Cette même nnnée, Taine entreprenait ses Origines de la France contem poraine.
Il est d'usage de classer par écoles les historiens du dixneuvième siècle. Nous jugeons avec M. F. Hémon (1), que cette classification est vaine; nous n'adopterons môme pas celle, beaucoup plus large, que celui-ci propose. L'histoire littéraire doit plutôt différencier que classer, et nous choisirons, pour parler de chaque historien, l'ordre chronologique préféré par M. C. JuUian.