‹ Histoire de la littérature, françaiseChapitre 246 sur 323 · II. — Le Roman historique · texte numérisé non relu

II. — Le Roman historique

Le roman historique est celui dont les héros, tantôt empruntés à l'histoire, tantôt conventionnels et imaginés de toutes pièces par l'auteur, sont placés dans un cadre historique. -Le décor du roman est la description d'une époque particulière, reconstituée plus ou moins d'après les mémoires, les chroniques, les lettres, etc. La couleur locale, comme au théâtre, y domine. C'est donc un genre essentiellement romantique, et qui nous est venu, renouvelé et mis au point, de l'Angleterre. Là, en effet, de 1814 à 1826, Walter Scott avait publié une série de romans, dont le succès et l'influence déterminèrent dans toute l'Europe une prodigieuse floraison d'œuvres analogues. Walter Scott excellait à choisir ses cadres et à y adapter ses personnages : Waverley, Ivanhoë, le Monastère, Quentin Durward, intéressaient les lecteurs à la fois par une intrigue romanesque à souhait, amusante et morale, et par la peinture de l'Ecosse au dix-huitième siècle, de l'Angleterre du douzième et du seizième siècle, de la France du quinzième siècle, etc. — A partir de 1840 environ, le roman historique tourne au romanfeuilleton. Alors il tombe dans le socialisme sentimental et dans l'incohérence « à la cavalière » .

Alfred de Vigny (1) publie, en 1826, Cinq-Mars ou une Con-

(1) Sur Vigny poète* lyrique, cf. p. 795; sur son théâtre, p. 825.

juration sous Louis XIII. Dans V Introduction, il présente une théorie du roman historique, où il revendique les droits du poète en face des droits de l'histoire. C'est pourquoi il invente, beaucoup plus qu'il ne peint ses personnages : Louis XIII, Cinq-Mars, de Thou, Richelieu. Si ce roman n'avait précédé de quelques années Marion Delormf, on pourrait croire que Vigny a puisé dans le drame de Victor Hugo sa puérile philosophie de l'histoire. Tel qu'il est, ce roman continuera à être lu, pour son style ferme, coloré, tout ensemble pittoresque et sobre.

En 1832, Vigny donne Stello ou les Diables bleus, dans lequel l'histoire n'intervient qu'à titre d'exem/des. Il s'agit, pour l'auteur, de démontrer une thèse, à savoir que le poète, ou plus généralement V homme de lettres est un incompris, quelle que soit la forme politique de la société où il essaye de vivre : monarchie absolue, monarchie constitutionnelle, république. Les trois exemples sont : Gilbert, Chatterton et André Chénier. Du second de ces épisodes, Vigny fit en 1835 un beau drame; le troisième est le plus émouvant, mais Vigny attribue trop légèrement à Marie-Joseph Chénier uii rôle odieux. — Le dernier roman d'A. de Vigny, Grandeur et Se7vntud'' militaires{lS3b), est encore une « démonstration » . très noble d'ailleurs, et qui fait honneur au soldat-poète. L'histoire n'y apparaît que comme fond de tableau dans les nouvelles destinées à illustrer le livre : Laurette ou le Cachet rouge, la Veillée de Vincennes, la Vie et la Mort du capitaine Renaud nu la Canne de jonc. C'est, à tous les points de vue, et malgré une solennité quelque peu creuse dans les chapitres de théorie, la meilleure œuvre en prose d'A. de Vigny.

(^^ctor Hugo, séduit à la fois par tous les genres (1), écrivit, tout jeune encore, -des romans terribles, dont la lecture fait aujourd'hui sourire : BugJargal et Han d'Islande. On peut également négliger le Dernier Jour d'un condamné (1829), étude plus pathologique que psychologique, d'un réalisme assez fantaisiste.

(1) Sur Hugo poète lyrique, p. 791; sur son théâtre, p. 818; sur sou éloquence parlementaire, p. 896.

LE ROMAN AU 1HX-,\EUV1ÈME SIÈCLK 925

Sou premier roman digne d'estime est Notre-Dame de Paris (1831). L'intrigue, établie entre des personnages violemment antithétiques, est pénible et peu intéressante en elle-même. Une jeune bohémienne Esméralda, enfant perdue qui doit, au dénouement, retrouver sa mère (grâce à une amulette et à un petit soulier), est aimée du jeune capitaine Phœbus. Elle est poursuivie par la haine du diacre Claude Frollo, et protégée par le difforme Quasimodo, le sonneur de cloches de Notre-Dame. Phœbus est \q jeune premier ^e ce mélodrame, dont Claude Frollo est le traître; Quasimodo en est le bouffon sympathique, réunissant en lui, comme Triboulet, le grotesque du physique au sublime du sentiment. Mais si l'invention et la psychologie de ce roman sont très faibles, Victor Hugo prend sa revanche dans la partie descriptive, où il faut louer beaucoup moins d'ailleurs son exactitude que sa puissance d'imagination. Au livre premier, la Grand'Salle du palais de justice (ch. i), — au livre II, la Place de Grève (ch. ii), — au livre III, Notre-Dame (ch. i) et Pans à vol d'oiseau (ch. ii), — au livre VII, les Cloches (ch. m), etc., autant de descriptions qui resteront célèbres. Victor Hugo s'y montre le voyant qu'il est en poésie; tout y prend corps et âme et grandit jusqu'au symbole étrange et^magnifique. Certaines scènes, comme la chute de Claude Frollo (liv. XI, ch. ii), sont d'un réalisme effrayant.

Les Misérables, commencés avant 1850, publiés seulement en 1862, sont une œuvre touffue, composite, une réunion de romans plutôt qu'un roman (histoire du forçat Valjean et de l'évêque Myriel, histoire de Fantine, histoire de Cosette, etc.) ; et d'autre part, c'est une thèse. Sous l'influence des doctrines humanitaires et socialistes de Cabet et de Proudhon, Hugo plaide la cause de tous ceux que la société méprise, et iiont on pourrait lui imputer à elle tous les crimes. Les pages magnifiques abondent dans ce singulier ouvrage : le portrait de Vérêque, la fuite de Jean Valjean, la description du couvent de Bénédictines où est élevée la petite Cosette et om s'est réfugié Jean Valjean^ la bataille de Waterloo (1), etc., mais il y a ici beaucoup moins d'originalité que dans Notre-Dame de

(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 962.

926 LITTÉUATUHE FRANÇAISE

Paris : c'est, au fond, du Balzac mêlé de George Sand, et souvent ce n'est plus que de l'Eugène Sue.

Signalons encore les Travailleurs de la mer (1866), où Hugo se retrouve grand poète descriptif, mais avec une exubérance qui gâte ses plus belles visions. « On saute vingt feuillets pour en trouver la fin. » L'histoire de Giliatt et de la pieuvre serait un véritable chef-d'œuvre, si Hugo ne trouvait spirituel d'écrire au sujet de ce monstre un chapitre d'histoire naturelle en style apocalyptique, destiné à faire frémir le lecteur, et qui ressemble à un monologue comique. — En 1869, VHomme qui rit, — en 1872, Quatre-vingt-treize, sont les derniers romans de Victor Hugo. 11 y a plus de simplicité et de sobriété dans Quatre-vingt-treize, et les caractères, un peu systématiques, y forment une opposition intéressante.

En résumé, Victor Hugo, dans tous ses romans, apparaît comme un poète qui, n'étant plus discipliné par la forme du vers, ou par les limites naturelles des genres, s'épand et se répand à l'aventure. Il devi'ent le jouet et la victime de sa prodigieuse imagination. Il ressemble à un fleuve débordé, qui ne retrouve plus ses rives ni sa direction, mais qui, s'il rencontre une vallée resserrée ou une pente rapide, reprend son roulement majestueux ou se précipite en étincelânte cascade.

/Alexandre Dumas père (1803-1870) (I). — Il faudrait plusieurs pages pour énumérer les romans d'Alex. Dumas, qui, d'ailleurs, est moins un romancier qu'un prodigieux conteur (2). Son ouvrage le plus populaire est : les Trois Mousquetaires (1844), où d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis représentent, d'une façon assez sommaire mais assez juste, quatre tempéraments différents; leurs valets, appropriés chacun à son maître, les complètent. Les quatre amis sont mêlés à l'histoire de Richelieu et de Mazarin, histoire aussi peu exacte que possible, mais vive et pittoresque. — Dans Vingt Ans après (1845), Dumas nous promène, avec les mêmes personnages, en Angleterre, où nous assistons à la mort de Charles P', puis il nous ramène à Paris, en pleine Fronde. — Le succès

(1) Sur le théâtre d'A. Dumas père, cf. p. 904.

{2) Morceaux choisis, l" cycle, p. 553; 2" cycle, p. 1287.

des Mousquetaires n'étant pas encore épuisé, Dumas en tire le Vicomte de Bragelonne (1847), où apparaît la figure mélancolique de M"^ de la Vallière. — Citons encore Mo^ite-ChiHsto (1845), le Chevalier de Maison-Houge (1848), etc. — A la condition de ne chercher dans Alex. Dumas ni histoire, ni psychologie, et de le lire pour « passer le temps », on est vraiment amusé par cette verve intarissable, qui rappelle celle de La Calprenède au dix-septième siècle. Dumas père eut de nombreux collaborateurs, qui l'aidaient, soit pour l'invention, soit pour la rédaction, à suffire aux exigences des éditeurs et des journaux. Le plus distingué d'entre eux fut Auguste Maquet.

Il faut encore rattacher au roman historique le Capitaine Fracasse, de Théophile Gautier (1863), histoire d'une troupe de comédiens de province. L'ouvrage vaut surtout par de célèbres descriptions : le château de la misère, etc.

Le Roman-feuilleton. — C'est vers 1840 que les journaux commencent à publier par fragments quotidiens de grands romans, plus ou moins historiques, fantaisistes, socialistes et moraux. Jusqu'alors, le feuilleton du journal, ou « rez-dechaussée » de la première feuille, était réservé à la critique dramatique, aux variétés littéraires, aux éphémérides, aux jeux d'esprit et charades, etc. En 1841, le Journal des Débats tenta le premier de donner un roman découpé en feuilletons : ce fut un ouvrage de Frédéric Soulié, les Mémoires du diable; — ^n 1842, parurent dans le même journal les Mystères de Paris, d'EuGÈNE Sue.

Le public mordit à plein à cet hameçon d'un nouveau genre. On faisait queue chaque jour aux bureaux des Débats, pour avoir, au sortir de la presse, la suite du feuilleton. L'auteur des Mystères de Paris recevait des lettres suppliantes, qui le priaient de mettre un terme aux souffrances (le son héroïne, de démasquer les imposteurs et de châtier les coupables. Ne dit-on pas aussi qu'Eugène Sue, ayant été mis en prison pour n'avoir pas moïi/e sa garde j menaça d'interrompre son feuilleton, et que le maréchal Soult, lecteur enragé des Mystères, s'empressa de le faire remettre en liberté? D'ailleurs, Eugène Sue gagnait une fortune à ce

métier. — Dumas père devint bientôt le fournisseur le plus fécond des journaux. Monte-Chris to parut dans le Constitutionnel, la Heine Mœrgot dans la Presse, etc. Après eux, les POiNsoN DU Terrail, les Pauï. Féval, les Ercicm ann^Chatrian, continuèrent à fabriquer, non sans imagination, une quantité prodigieuse de romans, écrits le plus souvent au jour le jour. Et ils ont des successeurs.

Il résulta, de ce mode de publication fragmentaire, certains procédés de composition et de style qui s'expliquent par la nécessité de tenir en haleine un public à la fois exigeant et naïf. E. Sué et Dumas poussèrent jusqu'au génie l'art de piquer et de soutenir la curiosité sans jamais la satisfaire complètement, et de croiser de multiples intrigues qui s'embrouillent et se débrouillent avec une savante lenteur.

On voit aussi ce que V histoire peut devenir dans un genre ainsi traité. Elle ne fournit plus guère que des noms, des lieux et des costumes. — Quant au style, il prend un caractère de vivacité spécieuse, de fausse rapidité dans la description et dans le dialogue. On peut dire que le roman- feuille tori a ^erdu le roman historique, genre qui commence par une œuvre de haute littérature, Cinq-Mars^ pour finir par Rocamholi'. Cependant, c'est au genre historique, mais renouvelé par la méthode réaliste, qu'appartient la Salammbô de G, Flaubert.

Page 1