‹ Histoire de la littérature, françaiseChapitre 245 sur 323 · VII. — La Comédie contemporaine · texte numérisé non relu

VII. — La Comédie contemporaine

Rien de plus varié que notre théâtre, depuis les dernières années du dix-neuvième siècle. Après tant de manifestes, de préfaces, de tentatives hardies, le public, toujours plus nombreux, est aussi devenu plus éclectique. Il est d'avis, désormais, que tous les genres sont bons, même le genre ennuyeux ; et pourvu que l'auteur ait du talent et les acteurs de la réputation, il accueille avec une sympathique curiosité, plus ou moins durable, tout ce qu'on veut bien lui soumettre, i De là une production intense, où il est difficile d'établir des classements. Il faut se contenter de signaler les œuvres les plus remarquables :

M. de Porto-Riche a donné : Amoureuse (1891), le Passé (1891)^ le Vieil Homme (1911); c'est un psychologue d'une finesse parfois exquise, parfois irritante, et comme un Marivaux réaliste.

Paul Hervieu (f 1915) est un disciple d'Ém. Augier et de Dumas fils; il choisit des sujets où le sentiment, parfois la passion, est en lutte avec la loi ; ses actions ont une sobriété énergique; son style est hautain, vigoureux, sans jamais devenir brutal. *^es meilleures pièces, plutôt tragédies que comédies, sont : les Tenailles {\S9b), la Loi de l'Homme {IS91), Connais- loi (1909.).

Jules Lemaître (f 1914) traite avec pénétration et ironie des sujets de morale sociale et politique^ et ses, pièces révèlent aussi une parfaite connaissance du métier. Après Révoltée (1889), son œuvre de début, il obtint un succès retentissant avQC le Député Leveau (1891) qui n'était pas seulement une piquante satire du boulangisme, mais aussi une étude durable des mœurs politiques modernes. 11 donna ensuite- /e Pardon (1895), VAînéj (1898), la Massière (1905), etc., et chacune de ses pièces prouve .la finesse de sa psychologie et le charme de son style (1).

Dans un genre plus limjté, plus sévère, nous avons les pièces sociales de M. J. Brieux : Blanchette (1892), V Évasion (1896), la Robe rouge (1900), les Remplaçantes (1901), le Berceau (1903), etc. M. Brieux ne craint pas d'aborder de front les problèmes les plus graves et les plus délicats, et de les traiter avec une loyauté un peu rude et souvent éloquente. 11 cherche à dissiper les sophismes contemporains sur les bienfaits de l'instruction ; il rappelle les magistrats à leur devoir professionnel, et flétrit les politiciens qui veulent influencer la justice ; il fait honte aux mères qui, pour élever leurs enfants, se donnent des remplaçantes; il signale les terribles équivoques du divorce par rapport à l'enfant.

M. Emile Fabre s'applique surtout à la question d'argent ; la plus remarquable de ses pièces est intitulée les Ventres dorés (1905) ; elle est sombre et vigoureuse. Son succès fait honneur au goût et à la moralité du public.

M. François de Curel est moins un auteur dramatique qu'un puissant moraliste et sociologue, donnant à ses études philosophiques le cadre du théâtre. Le Repas du lion (1897) pose le problème de la solidarité entre classes dirigeantes et ouvriers. La, Nouvelle Idole (1899) est une magnifique étude de la conscience scientifique.

Nous pouvons nommer encore : — M. Maurice Donnay, surtout spirituel dans V Autre Danger (1902), Paraitre (1906); — M. Henri Lavedan, très habile à traiter des sujets un peu conventionnels, dans le Prince c?'^wrec (1894), le Marquis de

(1) Sur J. L< mnîtro critique, cf. p. 863.

Priola (11)02), le Duel (1905); — M. Alfred Capus, amusant optimiste, dans la Veine (1902), les Deux Écoles (1905), etc.. ; — M. Henri. Bataille, psychologue hardi, mais trop préoccupé d'étonner le public; — M. Henri Bernsteia, très ingénieux constructeur d'intrigues à la fois simples et terribles.

Beaucoup d'autres noms pourraient s'ajouter à ceux-là, le théâtre étant toujours en France le genre qui absorbe et qui déforme le plus de talents.

BIBLIOGRAPHIE

Sgribe, Théâtre choisi, 5 vol., 1845.

E. Legouvé, Eugène Scribe, 1874.

Ch.-M. des Granges, la Comédie et les Mœurs sous la Restauration

et la monarchie de Juillet (1815-1848). Fontemoing, 1904. H. Parigot, le Drame d'Alexandre Dumas. Lévv- Emile Augier, Théâtre complet. Lévy, 7 vol. II. Parigot, Emile Augier. Lecène, 1890. H. Gaillard de Champris, Emile Augier et la Comédie sociale. GraTs-

set, 1910.

Alex. Dumas fils, Théâtre complet. Lévy, 7 vol. E. Labiche, Théâtre complet. Lévy, 10 vol. Victorien Sardou, Pièces séparées.

J. Lemaitre, Théâtre complet. Lévy, 3 vol. Ém. Faguet, Notes sur le théâtre. Lecène, 3 vol. (1880-83). J. Lemaitre, Impressions de théâtre. Lecène, 10 vol. René Doumic, Do Scribe à Ibsen. Perrin, 1 vol., Paris. — Essais sur

le théâtre contemporain. Perrin, 1 vol.

SOMMAIRE

1" De 1800 à 1825, il faut signaler Atala (1801), René {1802), par Chatkaubriand; Adolphe de B. Const\nt (1816), et les romans de M™® i>E Staël {Delpfmie, 1802 ; Corinne, 1807). — Xavier de Maistre, Charles aodier.

2« Dans le genre historique, ^^ous l'influence de W. Scott : A. de Vigny donne Cinq-M'/rs (1^^^); Victor Hugo, Notre-Dame de Paris (1831), les Misérables (1862); A. Dumas père, les Mousquetaires (1844) et d'interminables suites. — Vers 18^0, commence à se développer le roman- feuilleton (E. Sue, Ponson du Terrail, etc.).

3" Dans le genre réaliste et naturaliste : Stendh\l publie en 1831 le Rouge et le A'oir, en 1839 la Chartreuse de Parme. C'est un observateur aigu, an style sec. — Balzac (1799-1850) écrit une longue série de romans de mœurs, sous le litre général 'le Comédie humaine. Il est le plus lécond créateur de types dans notréiittératuFP ; il décrit les milieux et les individus. Ses ch^fs-d'œuvre sont Eugénie Grandet et le Père Goriot. — Mérimée réussit dans la nouvelle. — G. Flaubert est réali-^le dans^^£flr/a?i?.^ fifivnrij (1856), romantique dans j;a7âmm.6Q (1862). — aTdaudkt est un réaliste vibrant et j)oétiquo {fâck, 1876; le Nabab, 1879). — Ém. Zola est un naturaliste romantique {l'Assommoir, 1877; Germinal, 1885).

4° Le roman idéaliste et psychologique. — George Sand (1804- 1870) donne d'abord des romans passionnels [Indinna, Valentine); puis des romans socialistes (le Meunier d'Angibault); enfin des romans champôlres (François le Champi, la Mare au diable). George Sand ex«elle à décrire la nalure; elle est à la fois simple, éloquente et popiiq le. — Jules Sanoeau, Octave Feuillet, A. Thkuriet.

5° Parmi les Contemporains, I'aul Bourget étudie de prétérence des questions sociales ; Pierre Loti peint les pays exotiques.

LE ROMAN AU DÏX-NEUVlgMP SIECLE ^2\

Nous avons vu que le roman, représenté à toutes les époques de notre littérature par des œuvres très originales, s'était transformé et enrichi au djjv huitième siècle, ■ sous une double influence : celle du roman anglais qui le pousse à l'observation plus minutieuse des classes moyennes et des sentiments ordinaires; celle des tendances sociales, esprit d'examen, libre discussion, curiosité pour les problèmes moraux et politiques. A-U dix-neuvième siècle, le roman deviendra le plus vaste et le plus « compréhensif » de tous les genres : il sera romanesque comme au moyen âge, psychologique comme au dix-septième siècle, social comme au dixhuitième siècle; et, de plus, il reflétera toutes les aspirations du dix-neuvième siècle, et il se fera successivement lyrique, réaliste, socialiste, naturaliste, symboliste. C'est dire qu'il échappe désormais à toute définition- Un roman aujourd'hui, c'est un volume d'environ 300 pages, en prose, où l'auteur raconte une histoire vraie ou fausse, et dans lequel il enferme tout ce qu'il veut : politique, sociologie, pédagogie, religion, morale, description, psychologie, — et,, quand il le pont, do l'esprit, du sentiment et du style.

1 — I.e Roman de 1 800 à 1 835. — Les Précurseuis.

Chateaubriand. — Mf"« de Staël. — Rappelons, pour mémoire, Atala (1801), /?ene|1802), que nous avons analysés plus haut, et qui, se rattachant aux romans de Bernardin de Saint- Pierre (Paul et Virginie est de 1787) pour la partie descriptive, renouvellent la psychologie du genre par l'analyse à la fois profonde et exaltée des sentiments. — Les romans de Mme (Je Staël : Delphine (1809) et Corinne (1807) annoncent ceux de George Sand.

Benjamin Constant (1767-1830). — Homme d'État et journaliste (1), grande intelligence et caractère faible, Benjamin Constant occupe une place éminente dans notre littérature, par son Adolphe, court roman autobiographique, paru en 1816, et que l'on croirait écrit d'hier. 11 y analyse avec une

(4) Cf. p. 890.

surprenante justesse, en un style sans ornements, la lente et sûre désagrégation d'un amour malheureux.^ Adolphe est peut-être, aujourd'hui encore, notre seul roman réaliste; il est, ce nous semble, de beaucoup supérieur à ceux de Stendhal.

Charles Nodier (1781-1884). — On a déjà vu paraître Ch. Nodier parmi les initiateurs du romantisme (1). Esprit vif et charmant, peu capable de s'élever au grand, mais fait pour réussir dans les choses réduites et exquises, Nodier mérite d'être cité moins pour quelques romans romantiques comme les Proscrits (1802), le Peintre de Salzbourg (1803) et Jean Sbogar (1818), que pour ses contes et ses nouvelles. On trouve le plus parfait mélange de réalisme moyen et de sentiment poétique dans Trilby (1822), la Fée aux Miettes (1832), la Neuvaine de la Chandeleur (1839), le Chien de Brisquet (1844) (2).

Xavier de Maistre (1763-1852). — A la même veine toute française, par sa clarté, son esprit, sa sensibilité non appuyée, et qui plaît surtout parce qu'elle semble compter sur l'intelligence du lecteur, appartient Xavier de Maistre. En 1794, il lavait publié le Voyage autour de ma chambre ; l'auteur, officier en garnison à Alexandrie, en Italie, retenu chez lui par une convalescence, passe en revue tous les objets qui l'entourent, et se laisse aller aux souvenirs et aux digressions. Le cadre est simple et naturel. Qui de nous ne pourrait écrire un voyage autour de sa chambre? La difficulté est dans le choix des thèmes, dans la variété, dans la justesse et la finesse des sentiments : Xavier de Maistre y excelle (3). Le Lépreux de la cité d'Àoste est un dialogue entre un militaire de passage à Aoste (l'auteur lui-même) et un lépreux enfermé dans une tour. Le sujet n'est rien; le dialogue se lit avec le plus vif intérêt ; il est remarquable par sa haute philosophie et par sa résignation toute chrétienne. Dîins la Jeune Sibérienne, X. de Maistre nous conte les aventures d'une jeune fille qui se rend à pied de la Sibérie à Saint- Ci) Cf. p. 788.

(2) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 128/i.

(3) Morceaux choisis^ !«' cycle, p. ^20.

Pétersbourg pour demander à l'empereur de Russie la grâce de son père.

Après ces écrivains qui préparent en quelque sorte les nouveaux genres, nous classerons les principaux romanciers sous les titres suivants : roman historique, roman réaliste et naturaliste, roman idéaliste et psychologique. Ces catégories n'ont rien d'absolu ; nous les adoptons presque à regret, pour suivre une tradition commode; mais nous signalerons, à chaque occasion, la complexité de la plupart des grands romanciers, qui échappent souvent, par toute une partie de leur œuvre,>â" l'étiquette sous laquelle on les range. ^-^^

Page 1