LLTTÉRATURE SAVANTE ET ALLÉGORIQUE
naissance de la société, du pouvoir royal, etc. (1). Amour, qui rentre en scène, décide de tenter l'assaut de la tour où est enfermé Bel- Accueil; il passe en revue ses soldats, Courtoisie, Largesse, Franchise, Pitié, Hardiment, et un nouveau personnage, Faux-Semblant, fils d'Hypocrisie, qui habite tantôt le monde et tantôt le cloître. Le poète place ici une violente diatribe contre les moines mendiants. — L'amant pénètre dans ia tour, auprès de Bel- Accueil, mais il en est bientôt expulsé par Danger. — Sans transition, nous voici transportés chez Nature, qui travaille à protéger les espèces contre la mort, et qui se cçnfesse à son chapelain Genius. Cette confession, en deux mille six cents vers, est une sorte d'encyclopédie des connaissances scientifiques du moyen âge. Elle est suivie d'un sermon de Genius aux personnages qui se préparent pour l'assaut de la tour. Vénus se joint à eux; elle enflamme la tour; Danger, Honte et Peur s'enfuient; et Bel- Accueil permet au jeune homme de cueillir la rose.
Autant les allégories de la première partie constituent, pour qui sait les transposer, une ^psychologie délicate de l'amour à la fois timide et passionné, autant^ dans la seconde partie, l'action fictive devient obscure et incohérente. Ce n'est plus qu'un cadre, dans lequel un esprit érudit et audacieux, plein de verve et d'âpreté, place ses théories et sa science.
Nous parlons plus loin du perpétuel contraste offert, dans notre littérature, par l'esprit idéaliste et l'esprit bourgeois. Dans le Roman de la Rose, ces deux esprits apparaissent tour à tour ; et le poème est, sous ce rapport, un de ceux qui résument le mieux les différentes aspirations du moyen âge. Mais Guillaume de Lorris représente plutôt le passé, et Jean de Meun l'avenir : celui-ci annonce Rabelais, Voltaire, Beaumarchais. Il est le premier exemple de ces écrivains qui, au lieu de faire œuvre d'art, cherchent à exciter et à diriger l'opinion. En son genre, d'ailleurs, et malgré sa prolixité, il est grand écrivain ; il a le sens du mot énergique et piquant ; il sait, quand il le veut, enfermer en un couplet sobre, en une réplique 'juste, tout un tableau, toute une idée.
Succès du Roman de la Rose. — Ainsi complété, le Roman de la Rose devint, de la fin du quatorzième siècle au milieu du seizième, l'œuvre la plus célèbre de notre littérature. Les manuscrits encore existants sont très nombreux ; et dès la dé-
(1) Morceaxix clioisis, 2« cycle, p. 37.
couverte de l'imprimerie, les éditions se multiplièrent. Marot, en 1527, en donna une nouvelle, dont la préface est un excel lent document. Et la Pléiade, qui condamnait le moyen âgt . en excepte le Roman de la Bose.
€ En France, dit G. Paris, l'influence de ce livre domina toute la période qui suivit, et on ne peut pas dire qu'elle ait été heureuse : elle donna pour longtemps à la littérature une forme allégorique... et, d'autre part, un cars^ctère prosaïque, positif, souvent pédant, qui enlève tout charme à la plupart des poèmes des quatorzième et quinzième siècles (1). »
Le succès d'un ouvrage se mesure aussi à l'opposition qu'il détermine. On attaqua vivement le Roman de la Rose : Christine de Pisan le juge digne d'être brûlé ; Gerson, chancelier de l'Université, empruntant au livre qu'il censure le cadre allégorique, écrit une Vision de Gerson (1402) où il condamne sévèrement les hardiesses de Jean de Meun.