LITTÉRATURE SAVANTE ET ALLÉGORIQUE
vantes, des idées, des sentiments et, d'une manière plus générale, des abstractions. La peinture et la sculpture usent de l'allégorie, quand elles représentent la Paix, la Guerre, la Justice, la Charité, sous la figure d'êtres humains dont la physionomie, le geste, le costume et les attributs révèlent aux yeux la signification.
Dans les arts plastiques, rallégorie est presque toujours claire et suggestive. Elle est moins sûre et elle fatigue vite dans la poésie, surtout quand elle est appliquée à des sentiments intimes, qui ne se révèlent pas d'ordinaire par des effets physiques assez distincts et assez apparents. Si le lecteur se représente facilement la Paix et la Guerre, l'Abondance, la Discorde, etc., il a quelque peine à voir autre chose que des mots, en dépit des majuscules, dans la Vertu, la Prudence, l'Ignorance, etc. A plus forte raison, s'il s'agit, comme au moyen âge, de toute une armée d'allégories exprimant les diverses nuances de l'amour, de la religion, etc.
D'où peut venir le goût singulier de ce système, aux treizième, quatorzième et quinzième siècles? Peut-être faudrait-il y constater un aveu d'impuissance pour l'abstraction pure et pour la psychologie, si les romans de la Table ronde et des romans antiques ne nous prouvaient que la société polie des douzième et treizième siècles était fort capable de suivre l'analyse subtile des sentiments, sans avoir recours à l'allégorie (cf. Tristan et le Chevalier au Lion). Loin d'être un procédé primitif, l'allégorie fut, au moyen âge, un raffinement, et comme une crise de préciosité, crise qui devait se renouveler dans la première moitié du dix-septième siècle. L'usage n'en fut si répandu et le succès n'en fut si grand que parce que l'allégorie ainsi pratiquée piquait la curiosité et flattait la vanité des lecteurs, surto,ut des femmies, qui ne dédaignent rien tant en littérature et en art que la simplicité et la clarté.
Le Roman de la Rose. — De tous les ouvrages allégoriques écrits au moyen âge, le plus célèbre est le Roman de la Hase, qui se compose de deux parties : la première est de 1230 environ, et elle a pour auteur Guillaume de Lorris. Celui-ci
mourut, dit-on, tort jeune et n'eut pas le temps d'achever son roman, lequel fut continué, environ quarante ans plus tard, par Jean Clopinel, surnommé Jean de Meun, mort vers 13Q5.
. Ces deux parties sont très différentes, et par l'esprit qui les anime, et par le style. Aussi faut-il les analyser séparément.
Analyse de 1? première partie. — Guillaiiuie de I^orris prétemi nous raconter un songQ qu'il fit « il y a plus de cinq ang, lorsqu'il était dans sa vingtième année ».
Un matin du mois de mai, il va se promener dans la campagne, et il arrive à un verger entouré d'un mur; sur ce mur sont pointes des figures hideuses, en particulier Envie, Avarice, Vieillesse (1). La porte du verger est ouverte au jeune honnne pai" Oyseuse (Oi siveté), qui le conduit à un pré où dansent Déduit, Plaisir, le dieu d'Amour, Beauté, Richesse, Courtoisie, etc. Parmi les merveilles du verger, Guillaume admire surtout un buisson de roses, et l'une de ces roses (qui représente la jeune fille aimée) lui paraît si fraîche et si belle qu'il ne peut en détacher ses yeux. Pendant ce temps, Amour le frappe de ses flèches, pois s'approche de lui, et lui expose tout ui; art d'aimer, en huit cents vers, imité d'0vide(2). — A partir de ce moment, le système allégorique va fonctionner d'une façon assez ingénieuse. En effet, le poète excelle à faire agir et parler des allégories symbolisant les impressions contraires qui se partagent un jeune cœur. « Il a décomposé l'àme de la jeune fille; il en a extrait tous les sentiments, toutes les qualités et manières d'être, générales ou particulières; il leur a donné une existence propre, indépendante, avec la faculté d'agir individuellement chacune selon son caractère. Il a ainsi établi autour de la rose tout un monde d'abstractions personnifiées, qui remplissent au service de la tîeur les mêmes fonctions que les sentiments dans l'âme de la jeune fille. Franchise, Pitié plaident les intérêts de l'amant; Danger (Résistance), Haine, Peur, l'empêchent d'approcher la rose (3). » Le jeune homme, de son côté, sera servi par Bel-Accueil et Amour, persécuté par Male-Bouche (Médisance), Raison, Jalousie, etc.
Endoctriné par Amour, il est toujours en contemplation devant
(1) Lire ce passage dans la Chrestomatfiie, de G. Paris, p. 258.
(2) Lire ua fragment de cet art d'aimer dam la C hrestomathie, dt M. L. Su- DRE, p. 172. Trois autres passages de G. de Lorris sont cités par M. L. Clé- DAT, pp. 1-3-196.
(3) E. Langlois, chapitre sur le Roman de la Rose, dans VHist. de La littérature franc. (JuUeville-Colin, t. II, p. 111).
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la rose^ quand il voit venir à lui Bel-Accueil, fils de Courtoisie, qui lui permet d'approcher du buisson de roses. Mais Danger, accompagné de Male-Bouche, de Peur et de Honte, chasse Guillaume loin du parterre. Raison vient sermonner l'amoureux, mais ne peut le convaincre (1). Celui-ci apaise le coufroux de Danget*. Franchise et Pitié ramènent Bel-Accueil, qui de nouveau laisse Guillaume
Rencontre d'Hector et d'Andromaque aux Portes scéf.s.
D'après une miniature du début dU xiv« siècle, tirée d'un manuscrit du Roman de Ti'oie.
Comment Andromaca tient le fils Hector entre ses bras et li monstre comment sa mère et ses suers pleurent et font dtiel pour ce qu'il veiU aller en l'ost (armée).
Hector esi le « baron » qui est représenté le heaume en tèie; au second plan, le roi couronné est son père Priam.
ipp>^oclier de la rose, et qui lui permet de la baiser. Mais Male- Bouche a tout vu, et prévient Jalousie, qui fait entourer le parterre d'un mur, et construire une tour où sera emprisonné Bel- Accueil. Guillaume se lamente, et c'est là que se termine ou que s'ariête 1^ première partie du poème.
(i) }forceaux choisis, 2* cycle, pp. 32-.'54.
Il est aisé de railler le jeu des allégories dans Tœuvre de Guillaume de Lorris. Nous préférerions, évidemment, des analyses psychologiques directes, à la façon de celles que Chrétien de Troyes a si finement développées dans le Chevalier au Lion. Mais, système à part, la première partie du Roman de la Rose témoigne d'une réelle connaissance du cœur. L'amour ingénu, inquiet, tour à tour confiant jusqu'à l'imprudence et réservé jusqu'au mépris, y est très sûrement décrit : Guillaume de Lorris est un ancêtre, très lointain, de Marivaux. Notons aussi que le charme de cette première partie vient du respect que l'on y sent pour la femme et pour l'amour. L'auteur n'a pas donné, comme presque tous ses contemporains, et comme son continuateur, dans la facile et stupide satire des femmes, un des thèmes les plus irritants du moyen âge bourgeois. Il est courtois comme Chrétien de Troyes ; il nous repose de toutes les vilenies des fabliaux et des farces, sans sortir de la vérité psychologique.
Enfin, considérée comme poème, la première partie du Roman de la Rose est un des chefs-d'œuvre du moyen âge. La langue en est souple, claire, élégante, souvent vigoureuse et éloquente.
Analyse de la deuxième partie. — G. de Lorris laissait donc son poème inachevé. Peut-être ne lui restait-il que deux épisodes à y ajouter : la délivrance de Bel-Accueil, et la conquête de la rose; puis le songe aurait été fini. Pendant quarante ans environ, la société française se contenta du Rom/in de la Rose tel que l'avait laissé Guillaume, Puis, vers 1277, Jean de Meun en entreprit la continuation ; . et, fait unique dans l'histoire des littératures modernes, cette suite fut désormais inséparable de l'original.
Raison vient de nouveau consoler le chevalier, qui se désespère. Ce discours de Raison est un traité méthodique de l'amour et de/? passions : il a plus de deux mille vers ; les exemples moraux et historiques tirés de l'antiquité y forment un fatras pédantesque. Le jeune homme va trouver ensuite Ami, qui lui donne des conseils de courtoisie, l'engage à se montrer libéral sans excès, et lui fait une satire assez spirituelle du mariage. Là se trouvent ï)Iusieurs passages célèbres par leur hardiesse, sur l'âge d'or (1), la
(1) Morceaux choisis, !«' cycle, p. lit.