III. — La Farce
Définition du genre. — La force, du latin farsa (farcire, remplir), est, en langage culinaire, le hachis placé dans une volaille, dans un pâté, etc. Primitivement, on désigna par le mot fai'ce certaines interpolations mêlées au texte liturgique des épîtres, des évangiles, des proses. On récitait, à des fêtes déterminées, des épîtres farcies, très sérieuses ; on en récita de burlesques à la Fête des Fous (Tl), et alors la farce était en français. Mais faut-il conclure de là que les premières farces dramatiques devaient ce nom au mélange de divers dialectes? Nous croirions bien plutôt qu'à l'époque où
(1) Sur toutes ces Confréries joyeuses, voyez Petit de Julleviile, 1rs Comédiens en France au moyen âge, Paris, 1885.
(2) La Fêle des Fous ou des Innocents se célébrait, dit-on, le jour (!e Saint-Étienne et de Saint-Innocent. On y parodiait, dans l'église même, l'office sacré. U%àne était introduit dans le chœur. Des cliants grotesques remplaçaient les chants liturgiques. Un édit de Charles VII supprima, enlW), ces singulières saturnales.
LA GOMÉniE AU MOYEN AGE 131
ion introduisit dans la représentation des mystères de courts intermèdes comiques, ces parties comiques furent considérées comme la farce qui vient s'ajouter à un mets substantiel, et qui y apporte un agréable condiment. De là, ces petites comédies auraient conservé le nom de farce, même lorsqu'elles étaient représentées isolément.
Quelle que soit d'ailleurs Tétymologie du mot, la farce est la forme encore réduite, mais authentique, de la véritable comédie d'intrigue et de mœurs ; plus développée, elle serait quelquefois une comédie de caractères. Si elle emprunte souvent son scénario à une historiette connue, et si, comme le fabliau, elle puise dans le trésor des contes populaires, elle renouvelle ces données traditionnelles par l'observation directe des mœurs et dés types du temps. Son style est toujours vif, très français, et dramatique au vrai sens du mot. Remarquons encore qu'elle use parfois, comme la moralité, de personnages allégoriques.
Nous avons conservé cent cinquante farces, dont le texte est souvent altéré : ce sont presque toujours des formes rajeunies de quelque pièce qui avait déjà passé par plusieurs états. Les plus célèbres, en des genres très différents, sont : Pdlhelin, le Pâté et la Tarte, le Cuvier.
Analyse de Paihelin. — Maître Pathelin est un « avocat sous l'ornic >'. c'ost-à-dirc sans causes. Sa fcniliie Giiillemette se plaint de n'avoir ni sou, ni maille, et des robes râpées. Pathelin promet à Guillemette de rapporter de la foire du drap pour elle et pour lui. Il quitte sa maison, qui se trouve à gauclie du théâtre (cette maison est ouverte et doit laisser apercevoir le lit, dans la chambre de l'avocat), et se rend à droite, où l'on voit la boutique de Guillaume le drapier : des pièces d'étoffe sont exposées à l'extérieur.
Le drapiei-, assis devant la porte, guette les clients. Pathelin l'aborde, le saine, lui fait l'éloge de son père défunt; et, tout en causant, il met la main, comme par hasard, sur une pièce de drap ; il feint d'être séduit par la belle qualité de l'étoffe, en demande le prix, marchande pour la forme, semble céder malgré lui aux exigences de Guillaume, et se fait mesurer six aunes (1). Pathelin, ayant encore dans sa poche un parisis (environ 1 franc de notre monnaie), le donne comme denier à Dieu, et le marché est conclu; puis il prie Guillaume de venir cliez lui pour être payé en écus
(1) Morceaux clioisis, l" cycle, p. ^8.
LITTEKATUUE FRANÇAISE
d'or, et pour manger à cette occasion de l'oie que dame Guillemette fait rôtir. Le drapier accepte : il portera le drap; mais Pathelin met vivement le paquet sous sa robe, en protestant, avec force politesses, qu'il peut très bien lui épargner cette peine. L'avocat parti, le marchand se félicite : il a obtenu 24 sous l'aune (environ 21 francs de notre monnaie) d'un drap qui n'en valait pas 20. Ainsi, c'est lui, pour le moment, qui croit avoir trompé son client. Pathelin rentre chez lui.
A la vue de ce bea-.i drap, Guillemette se récrie et s'inquiète : comment pourra-t-on jamais le payer?
Son mari la rassure et lui explique la njand'uvre à suivre : quand Guillaume viendra pour manger de l'oie et toucher son argent, on lui fera croire, que l'avocat malade depuis six semaines, n'a pu, en aucune façon, lui acheter du drap, ni l'inviter à souper; et Pathelin lui-même, couché dans son lit, aura le délire. On conçoit l'étonnement de Guillaume qui arrive quelques instants après. Le pauvre homme, d'abord incrédule, est bien forcé de se rendre à l'évidence, quand il aperçoit Pathelin bondissant dans son lit, en proie â une agitation fiévreuse, et baragouinant dans tous les dialectes. 11 s'en va donc, en se demandant de quelle illusion il a pu être victime.
Cependant se présente chez Pathelin un berger à l'air naïf; ce berger, Agnelet, est au service de Guillaume, dont il garde les moutons.
Son maître vient de le traduire en justice : il l'accuse d'avoir assommé plusieurs de ses bêtes, pour les manger et pour vendre leur laine. Or Agnelet a besoin d'un avocat, et il est venu trouver Pathelin. Celui-ci, qui a des tours plein son sac, conseille au berger de contrefaire l'idiot, et de ne répondre à toutes les questions qui pourront lui être adresséespar le juge, par Guillaume, ou par lui-même, que : bée... L'avocat plaidera l'irresponsabilité, et le pauvre liomme sera acquitté. — Alors commence, au milieu du théâtre représentant la place publique, la scène du jugement (1). Guillaume est d'un côté. Agnelet de l'autre; et, derrière Agnelet,
Hjuitt^t
Pathelin et agnelet D'après une gravure sur bois, tirée d'une édition incunable de la Farce de Pathelin.
(1) Morceaux choisis, 2» cycle, p. -84.
se tient Patlielin. Le drapier foi-mulo son accusation ; tout à coup il reconnaît l'avocat. Ses idées s'embrouillent ; il mêle le drap volé auxmoutonsassommés...Le juge le croit fou, le rappelle à ses moutons, et finit par absoudre le berger qui, fidèle à sa promesse, ne répond que bée^ à toutes les questions. Pathelin triomphe donc; mais il va trouver son maître. Resté seul avec Agnelet, il lui demande de le payer; Agnelet continue à bêler, et Pathelin, furieux, n'en peut tirer une parole. C'est sur cette dernière tromperie que finit la pièce.
L'intrigue et les caractères ^%Pathelin. — Pathelin estd'abord ce que l'on appelle une pièce bien faite. L'exposition est claire; les incidents naissent les uns des autres avec une logique naturelle ; point de scènes inutiles ; point de longueurs; un dénouement où la situation de chaque personnage est réglée conformément à son caractère. C'est déjà, par l'aisance et la rapidité de l'action, du Beaumarchais ou du Scribe. D'autre part, on y trouve une excellente psychologie des conditions. Le marchand, l'avocat, le berger, le juge, agissent et parlent, jusque dans les moindres détails, comme des gens qui portent l'empreinte profonde de leur méiier; ni leurs actes, ni leurs paroles ne sont « interchangeables ». La scène du jugement, qui les met tous quatre aux prises, est un chef-d'œuvre de justesse et de variété. La moralité de la pièce n'a rien d'artificiel : elle se dégage, au fur et à mesure, des événements eux-mêmes; elle est toute d' expérience, comme celle de la plupart des comédies de Molière. C'est un « ricochet de fourberies > aussi naturel que divertissant, aussi triste à la réflexiou qu'amusant à la scène. — Mais on ferait tort à Pathelin, en y cherchant des caractères; qu'il nous suffise d'y admirer des types, si bien observés et rendus en leurs traits essentiels, qu'aujourd'hui encore ils sont humains et vivants.
Le style de Pathelin. — La langue de Pathelin est si française qu'elle paraît à peine archaïque; avec quelques notes au bas des pages, rien n'est plus facile qu'une lecture suivie de cette comédie du quinzième siècle. Le style a un tour rapide et direct qui convient essentiellement au théâtre. Le dialogue est bien coupé ; la réplique est incisive ; nulle prétention, nulle littérature; c'est du langage parlé plutôt qu'é-
crit; nous n'avons rien de plus précis ni de plus naturel avant Molière. Les petits vers de huit pieds, alertes et bien rimes ne sentent point l'effort et ne trahissent pas la cheville. De plaisants rejets, toujours d'accord avec le geste, leur donnent une spirituelle souplesse.
Quel est l'auteur de Rathelin ? — Le premier chef-d'œuvre de notre théâtre comique est anonyme. La pièce est de 1470, et aucune des nombreuses éditions qui parurent dès la fin du quinzième siècle ne porte un nom d'auteur. On l'a attribuée à V^illon, à un certain Pierre Blanchet, qui a vécu d(ï 1459 à 1519, à Antoine de la Salle, auteur du Petit Jehan de Saintré. Aucune de ces suppositions ne s'appuie sur des preuves authentiques. Toujours est-il que Pathelin est l'œuvre d'un véritable artiste, et que sa valeur exceptionnelle fut immédiatement sentie (1). En effet, tandis que presque toutes les autres matières comiques ' restaient exposées aux refontes et aux rajeunissements, Pathelin se « cristallisa » de façon indélébile dans son texte de 1470. On ne le refit pas; on en écrivit des suites : le Nouveau Pathelin^ le Testament de Pathelin (2). Les vers devinrent proverbes. Au début du dixhuitième siècle, alors que toute notre littérature du moyen âge était dédaignée ou inconnue, Brueys et Palaprat écrivirent V Avocat Pathelin, imitation assez fidèle, quoique gâtée par une intrigue d'amour (1706). En 1872, une adaptation plus exacte, par Edouard Fournier, fut représentée à la Comédie-Française, sous ce titre : la Vraie Farce de Pathelin; elle est restée au répertoire.
Le Pâté et la Tarte. — Co n'est qu'une bluette; mais on y reconnaît ce tour de main qui distingue, du quinzième siècle jusqu'à nos jours, tous nos faiseurs de vaudevilles et de saynètes. — Deux truands, qui grelottent au coin d'une rue, entendent un pâtissier dire à sa femme : « Je vais dîner avgc des amis ; j'en- • verrai un messager chercher le pâté d'anguilles... » Après le départ du pâtissier, l'un des truands entre dans la boutique, demande le pâté, l'emporte, et va le manger avec son compagnon.
(1) Sur cette quesUon, voyez Petit de Julleville, la Comédie et les Mœurs en France au moyen âge, p. 23^.
(2) On peut lire ces deux suites dans le Recueil de farces du biblioi.hile Jacob. Paris, Garnier, 1876.
Pendant ce repas providentiel, le pâtissier revient; ses amis n'étaient pas au rendez- vous; il dînera du pâté avec sa femme. « Le pâté, dit colle-ci, je l'ai remis à votre envoyé... » Et elle est battue. — Mais nos deux truands, le pâté fini, ont envie d'une tarte que le premier a vue dans la boutique ; cette fois, c'est le second qui joue le rôle de messager. Le pâtissier veut l'assommer; il l'épargne, à la condition que son camarade viendra recevoir les coups. Aussi le second truand retourne-t-il vers le premier, auquel il dit : « La femme ne donnera la tarte qu'à celui à qui elle a remis le pâté. » L'autre accourt, et il attrape double raclée. — Ce qu'il convient de louer, dans cette petite pièce, c'est Iq jeu très sûr de l'action qui s'enchaîne et qui s'équilibre d'une façon vraisemblable et amusante.
Le Cuvier. — Il y a plus d'observation et plus d'art dans le Cuvier. C'est une des nombreuses farces satiriques dirigées contre les femmes; on y constate que nos auteurs dramatiques du quinzième siècle puisaient largement aux mêmes sources que les auteurs de fabliaux. — Jacquinot, mari faible et débonnaire, est persécuté par sa femme et par sa belle-mère. Il demande, pour éviter de perpétuelles discussions, qu'on veuille bien écrire sur un papier (un rollet, ou petit rôle) toute la liste de ses occupations obligatoires. Dans une scène très bien conduite, on voit Jacquinot, assis devant sa table, et écrivant sous la dictée des deux femmes; celles-ci accumulent les prescriptions ; elles se creusent la cervelle pour penser atout; et Jacquinot, qui a son idée, écrit toujours. Le papier est signé; Jacquinot le met dans sa poche, et aide sa femme à faire la lessive. Un grand cuvier occupe le milieu de la scène; la femme, par suite d'une fausse manœuvre du mari, y tombe, et elle ne peut en sortir. Elle appelle Jacquinot à son secours. Celui-ci, tranquillement, tire de sa poche le rollet, et le lit, article par article. Interrompu, à chaque vers, par les cris et les supplications delà femme, il déclare enfin que « ça n'est point à son rollet (1) ». La belle-mère, incapable à elle seule de tirer sa fille du cuvier, promet qu'on déchirera le rollet. A ce prix, le mari consent à délivrer sa femme et il se jure de devenir maître chez lui.
On trouve une juste et piquante observation des types populaires dans les farces suivantes : le Chaudronnier, le Sour^d el l'Ivrogne, le Marchand de pommes ; — dans un certain nombre, le badin, un sot, joue le principal rôle ; — enfin la satire des femmes, souvent plate et grossière, parfois assez spirituelle, occupe plusieui-s farces célèbres, telles que Maître Mimin, la Cornette, les Femmes qui veulent refondre leurs maris, la Pipée, Georges le Veau, etc.
(1) Morceaux choisis, 2» cycle, p. 82.
136 LITTÉUATURF FRANÇAIS?
Les Farces politiques, — A côté des farces qui sont consacrées à kl peinture, des divers ét^ts et des mœurs du temps, nous en trouvons «luelque's-unes dont le sujet est pris dans l'actualité politique. Mais nous les rattacherons aux soties^ qui sont plus spécialement consacrées à ce genre de satire.