‹ Histoire de la littérature, françaiseChapitre 37 sur 323 · I. — Première période : du treizième au quinzième siècle · texte numérisé non relu

I. — Première période : du treizième au quinzième siècle

Origines. — Les jongleurs ne colportaient pas seulement, de château en château ou de ville en ville, des chansons de geste et des romans. Ils avaienttout un répertoire de Dits, de Monologues etde Disputes ou Débats, t Une veine quinefutsans doute jamais interrompue, bien qu'elle se montre rarement aux yeux dans l'obscurité des siècles recylés, va des mimes romains aux farceurs du quinzième siècle (2). » Nous ne possédons aucun texte dramatique avant le treizième siècle ; le quatorzième présente ensuite une lacune complète et difficile à expliquer. Mais il est certain que la plupart des sujets représentés au quinzième, époque où tous les genres comiques s'épanouissent largement, sont des remaniements de pièces plus anciennes. De tous les manuscrits, ceux des œuvres dramatiques étaient fatalement destinés, plus que d^autres, à s'égarer; on ne conservait en vue de la représentation que le dernier rajeunissement du texte. Ce n'est que du jour où l'imprimerie a immobilisé, en quelque sorte, un texte daté, qu'on a fait circuler dans le public une forme déterminée de tel ou tel sujet. Encore la plupart de ces textes imprimés ne portent-ils pas de nom d'auteur; on ne connaît pas celui de Pathelin. Peut-être le poète ne se crutil pas le droit de signer une œuvre qu'il s'était contenté de remanier : on ne signe pas un tableau qu'on répare.

(1) Voir sur celte question Petit de Jllleville, la Comédie cl les mœurs au moyen âge. Introduction et Conclusion.

(2) Gaston Paris, Littérature au moyen dr/c, $ 131.

Adam de la Halle (1290-1288). — Mais, par un singulier hasard, nous commençons cependant par des œuvres datées, signées, et dont l'auteur semble avoir eu la personnalité littéraire la plus marquée.

Adam de la Halle, comme Jean Bodel, était d'Arras. D'abord destiné à l'Église, il s'éprit d'une jeune fiUe qu'il épousa. Plus tard, il résolut d'aller à Paris pour s'arracher à l'oisiveté provinciale. Avant de partir, en 1262, il fit représenter sa première pièce, le Jeu de la Feuillèe^ et adressa aux habitants d'Arras un congé. Il ne semble pas s'être éloigné pour longtemps ; car on le retrouve bientôt exilé à Douai, en 1265, et cet exil parait avoir été la conséquence de la part qu'il prit aux troubles civils qui déchiraient Arras. Il suivit Robert d'Artois à Naples, en 1283, quaud celui-ci fut envoyé au secours de Charles d'Anjou. Là, il eut sans doute une sorte de situation officielle, comme organisateur des divertissements dramatiques et musicaux de la cour de Naples. Il fît représenter sa pastorale de Rohin' et Marion. On ne connaît pas la date de sa mort ; on sait seulement, par une allusion de son neveu Jean Mados, qu'Adam de la Halle ne vivait plus en 1288.

Le Jeu de la Feuillée ou Jeu Adam ne fut pas probablement joué en public. La représentation dut en être donnée dans un/3i<j(;, ce qui expliquerait la hardiesse excessive de certains traits satiriques. — La scène est placée sous une tonnelle de verdure, une feuillèe, élevée pour célébrer le retour du printemps. Il y a dixhuit personnages : le poète, maître Adam, — son père, maître Henri ; — plusieurs bourgeois d'Arras, dont les noms doivent être authentiques; — un médecin; — un moine ambulant, montreur de reliques; — une dame; —un fou etson père; — un cabaretier;

— le comrnun (le peuple, que nous retrouverons sous ce nom dans les soties); —trois fées. Morgue, Magloire et Arsile; — la Fortune;

— et le courrier Croquesos. — Adam annonce à son père et aux bourgeois qu'il veut aller étudier à Paris; il quittera sa femme, Marie, qu'il n'aime plus. Mais il lui faut de l'argent, et il en demande à son père; celui-ci proteste qu'il n'en a point, et se dit très malade. <• C'est d'un mal que je connais bien, déclare le médecin ; on le nomme avarice, v Et il cite le nom des habitants d'Arras atteints du même mal. Apparaît lo moine, qui montre les reliques de saint Acaire; leur toucher guérit de la folie; mais personne ne veut s'avouer fou, sauf un pauvre garçon amené par son

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pêro,ot. qui n'est point guéri; il jase à tort et à travers sur les affaires du temps, et son haitli bavardage est plein à'acluaiUés qui devaient paraître amusantes et spirituelles aux contemporains. — La nuit est venue, une nuit de printemps (comme celle du Songe d'une nuit d'été) ; les fées arrivent précédées du mystérieux chasseur Hellequin, qu'on entend passer au loin. On Voit ensuite la Fortune, qui montre sur sa roue toujours en mouvement des personnages du temps. Après le départ de ce cortège féerique et allégorique, les bourgeois, assis sous la feuillée, boivent et jouent aux dés; on fait croire au moine qu'il a perdu et qu'il doit payer l'écot des autres: mais le moine n'a point d'argent, et il laisse en gage les reliques de saint Acaire. Cette pièce, on le voit, est un assez singulier mélange de comédie satirique, aux vives personnalités, — et de féerie. Est-ce une œuvre unique en son genre au treizième siècle? ou bien Adam eut-il des précurseurs et des imitateurs? on ne saurait le dire (1).

Très différent est le Jeu de Robin et Marion, que l'on a appelé justement le premier de nos opéras-comiques. Le tout est en vers; mais il y a des scènes pariées et des scènes chantées dont on a retrouvé la musique composée par Adam Mii-môme. — Le thème de Robin et Marion n'a rien .d'original; Adam l'a emprunté à la poésie lyrique de son temps, et ce n'est qu'une pastourelle dramatisée,mais avec goût. — La bergère Marion, tout en gardant ses moutons, chante son amour pour Robin. Arrive un chevalier, faucon au poing; il demande à la bergère de le suivre en son château; celle-ci lui répond qu'il perd sa peine, et qu'elle n'aimera jamais que Robin. Le chevalier s'en va; et Robin paraît; on cause, on mange, on danse. Mais le berger étant parti pour chercher des amis, le chevalier revient; et cette fois, il emporte Marion sur .son cheval, aux yeux de Robin et de ses compagnons, qui n'osent engager la lutte avec lui. Marion se défend si bien ellemême, que le chevalier la laisse échapper. Et l'on célèbre par de nouveaux jeux et de nouvelles danses [cet heureux dénouement (2).

L'intrigue est assez banale; mais les détails sont jolis, délicats, d'une rusticité vraiment bien observée; les caractères sont bien posés et se soutiennent. Ici, encore, on peut se demander si une œuvre si bien équilibrée, si juste, ne suppose pas des essais antérieurs et une vaste littérature dramatique déjà maîtresse de certaines traditions? Mais tout au plus peut-on signaler encore une farce jouée à Tournai en 1277, le Garçon et l'Aveugle.

(1) Lire, dans la Chrestomathie, de G. Paris, p, 322, une scène du Jeu de la Feuillée.

(2) Morceaux choisis, l" cycle, p. 4A,

i^a. COMÉDIE AU MOYEN AGE i29

Le quatorzième siècle. — Nous ne possédons jusqu'à ce jour aucun texte comique du quatorzième siècle, tandis que, j)our le théâtre sérieux, nous avions la collection des Mird' des dç Notre-Dame.

Citons seulement, avec Petit de Jujleville, deux petits ouvrages d'Eustache Deschamps ; 1° le BU des quatre of^ces de l'hôtel du rpi, panneterù, échamonnerie, cuisine et saurerie; d'après les indications du poète lui-mênie, ce dit était d j'oyer par personnages; 2° le dialogue de maUrç Trub^rt et Antroignart, un avocat retors et un plaideur g^ns conscience ; mais il est possible que ce dialogue n'ait pas été destiné à la scène.

IL — Le quinzième siècle : les Sociétés JQyepse^»

Pas plus que les miracles et les mystères, les comédies du moyen âge n'ont été jouées par des artistes professionnel^. Les plus célèbres conÏTévie^ joyeuses à Paris furent celles des Clercs delà Basoche et des En fants-sans- Souci.

Les Clercs de la Basoche. — Basoche, du latin basilica, désignait le Palais de Justice. La Basoche du Parlement était composée de clercs de procureurs, de clercs d'avocats, de clercs de greffiers, et de clercs de conseillers au Parlement. Lsl Basoche du Châtelet comprenait les clercs de notaires et les clercs des procureurs et des greffiers du Châtelet. La Grande Basoche (celle du Parlement) semble avoir existé depuis les premières années du quatorzième siècle : et elle a duré jusqu'à la tin du seizième. Elle jouissait de prérogatives : élection d'un roi, droit de battre monnaie, permission de jouer sur la table de marbre du Palais, etc. Des fêtes de la Basoche avaient lieu, chaque année, au printemps, pour la plantation du mai, et en juillet. On croit que les clercs jouaient plus spécialement des farces et des pantomimes.

Les Enfants-sans-Souci ou les sots sont, d'après Petit de Julleville, « les anciens célébrants de la Fête des Fous, jetés hors de l'Église par les Conciles indignés, et rassemblés sur la place publique, ou dans le prochain carrefour, pour y continuer la fête ». Il sont habillés, comme les fous de coijr, Des Granges. — Liiiérature. 5

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mi-partie en jaune, mi-partie on vert; ils ont sur la tète un chapeau garni de grelots et surmonté d'oreilles d'âne; à la main, ils tiennent une marotte. Les sots étaient probablement des étudiants pauvres, des bohèmes joyeux ; mais ils paraissent, à de certaines dates, s'ôtre presque confondus avec les Basochiens. A la tête de cette société, était le Prince des sots; la seconde dignité était celle de Mère-Sotte, titre que porta le poète Gringoire. Les Enfantssans-Souci iouèvent des soties et aussi des farces et des moralités, Jusqu'à la fin du seizième siècle.

Autres Sociétés. — On pourrait citer encore de très nombreuses Sociétés joyeuses, tant à Paris qu'en province : à Paris, V Empire de Galilée; à Dijon, XdiMère folle; kLyoxi, les Suppôts du Seigneur de. la Coquille, société composée d'ouvriers typographes; à Rouen, les Connards, etc. Dans toute ville de quelque importance, les clercs, les artisans, les écoliers, formaient des associations pour représenter, à, de certaines fêtes, des pièces amusantes et satiriques (1).

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