III. — Le nouvel esprit littéraire
L'Humanisme. — Le moyen âge français n'igiio]?ait pas l'antiquité ; mais il l'avait ou mal con^prise, ou mal étudiée. U lui manquait le sens historique. Par une contradiction biijarre, il admettait que le christianisme avait renouvelé la face du monde, et il ne sentait pas les profondes différences qui séparent la société païenne de la société chrétienne. D'autre part, il restait fermé à la beauté esthétique des oeuvres anciennes. Dans Virgile, il n'estimait que le p-op/iè/e;
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dans Homère, il ne voyait que les faits et les aventures* Ajoutez, nous l'avons déjà dit, que la plupart des textes originaux lui étaient étrangers. Dans une certaine mesure il connaissait les Latins; les Grecs, il s'en faisait l'idée la plttâ fausse» à travers les compilations ou les pastiches byzantins.
Les Italiens, avec Pétrarque, pratiquèrent, dès le quatorzième siècle, l'humanisme, c'est-à-dire l'étude désintéressée, en môme temps que critique et esthétique^ de l'antiquité. Un humaniste n'est pas alors, selon le sens actuel et vague du mot, un homme qui a fait de bonnes études, qui est capable de citer nn vers d'Horace et de suivre le mouvement littéraire de son temps. L'humaniste, dont Pétrarque est le type, est à la fois érudit et artiste. Il sait lire un manuscrit; préparer une édition critique ; découvrir et corriger une faute de copiste; commenter par l'histoire et par d'autres textes l'auteur qu'il lit. En même temps, il cherche dans cet auteur la peinture et l'analyse des sentiments humains à une certaine date, sans se préoccuper d'une thèse à soutenir. Enfin, il est sensible à la beauté de la forme ; il distingue t)iodore d'Hérodote, et Stace de Virgile. Les Lettres de Pétrarque nous apprennent ce qu'était un humaniste italien du quatorzième siècle; et, pendant deux siècles encore, l'Italie sera le pays de l'humanisme.
Cependant, à Rotterdam, Érasme (1467-1536), esprit libre, travailleur infatigable, tout ensemble érudit sans pédantisme, homme de goût sans exclusivisme, exerçait à son tour une influence intellectuelle analogue à celle de Pétrarque. Ses Adages, dans lesquels il commentait tous les proverbes anciens, révélaient aux contemporains la vie antique dans tous ses détails. Il entretenait une correspondance ininterrompue avec tous les savants et tous les érudits de l'Europe. Et il se forme alors une sorte de république des lettres, où, par delà les frontières, et grâce à cette langue universelle et internationale qu'était le latin,tou8 les esprits supérieurs fraternisaient.
L'Humanisme en France. — L'humanisme devait se pro[3ager très vite en France, où le goût des choses littéraires et de la psychologie était inné. Mais les érudits étaient suspects à la Sorbonne, et c'est pour les grouper et pour leur permettre
d'exercer une influence par l'enseignement, que François I^^"^ fonda, sur le conseil de**Budêy le Collège Royal, devenu plus tard Collège de France (1529). Nous ne sentons plus aujourd'hui le caractère original de cet établissement, dont la plupart des chaires semblent faire double emploi avec celles de la Faculté des lettres et de la Faculté des sciences. Mais il faut se reporter au seizième siècle, et observer qu'à la Faculté des arts, tout était subordonné à la scolastique et à la théologie, qu'on n'y enseignait ni le grec, ni l'hébreu, ni le latin classique, ni à plus forte raison les sciences pures ou appliquées. — Les noms de Valable, Ttirnèbe, Lambin, Ramus, etc., représentent alors le grand effort vers l'humanisme, encouragé par le Roi, en dépit de la Sorbonne. — Ce mouvement, d'ailleurs, se propageait très vite par l'imprimerie, par les traductions, par la fabrication d'admirables instruments de travail, comme le Thésaurus linguœ latinœ de Robert Estienne et le Thésaurus linguœ grœcœ d'Henri Estienne.
L'enseignement. — On verra, par les critiques de Rabelais contre les sorboniqueurs et contre les pédants, qu'il y eut au seizième siècle une véritable crise de l'enseignement. Les Universités ont perdu leur prestige. La scolastique n'est plus qu'une machine qui tourne à vide. On a une tendance de plus en plus marquée, à la fin du siècle, à la fois vers l'enseignement littéraire et scientifique, dégagé de tout lien théologique, et vers la réalisation d'un certain équilibre entre l'éducation intellectuelle et l'éducation physique. Mais il n'est pas de réformes plus lentes que celles de la pédagogie. Le latin doit rester encore presque exclusivement, pendant deux siècles, le fond de l'enseignement. Du moins commence-t-on à abandonner les compilations indigestes, raillées par Rabelais, pour étudier directement les textes.
La littérature. — Entraîné par ce mouvement d'idées, le goût littéraire a changé. Le moyen âge ne s'intéressait guère qu'au fond, aventures, morale, satire. De là son dédain pour le style; de là, souvent, son impuissance à fixer un sujet, si heureux qu'il fût, et qui pouvait ainsi toujours passer d'une forme provisoire à une autre non moins éphémère. Au seizième siècle, la pratique des anciens apprend la valeur du
Style. De là, dans une certaine mesure, cette crise de formalisme ridicule que subit d'abord la poésie avec les grands rhétoriqueurs. Puis, les exagérations s'atténuent; on voit un Marot donner à des riens ce tour élégant et précis qui en assure la durée ; on voit surtout Ronsard demander aux anciens et aux Italiens un style, et même une langue, tant il sent que la forme de l'œuvre d'art doit être solide et précieuse pour résister au temps. La prose, de son côté, se dégage du latin, clarifie son vocabulaire, régularise sa syntaxe, et vise à l'éloquence ou à l'esprit. On sent désormais que l'écrivain, quel qu'il soit, tient à ce que son œuvre, telle qu'il l'a conçue et écrite, passe à la postérité sous son nom.