II. — l^es causes de la Kenaissance
Les Guerres d'Italie (1404-K)15). — La France fut, pendant tout le moyen âge, en relations constantes avec l'Italie; et, jusqu'au quatorzième siècle, l'Italie était tributaire de la littérature française. Mais, au quatorzième, il y a une sorte de rupture. Le développement rapide de l'Italie, plus libre et plus hardie, n'est pas suivi par la France. Il faut, à la fin du quinzième siècle, l'expédition de Charles VIII dans le royaume de Naples pour remettre en contact les deux nations. Continuées sous Louis XII et sous François I''"', ces expéditions établissent un "courant ininterrompu.
La Renaissance italienne. — L'Italie, au moment où les Français y pénètrent, est depuis près de deux siècles en pleine renaissance, et elle s'apprête encore à produire dans les lettres et dans les arts d'incomparables chefs-d'œuvre. Dante était mort en 1321, Pétrarque en 1374, Boccace en 1375. Le peintre Giotto (f 1334) avait dégagé l'art italien de l'imitation byzantine. Ils avaient des successeurs, et tout les favorisait. L'état politique de l'Italie, les luttes perpétuelles entre cités, entre partis dans une même cité, avaient fait naître ces tyrannies locales, qui furent aussi bienfaisantes et propices aux arts et aux lettres, que fatales à la liberté individuelle. On vit les Sforza à Milan, les d'Esté à Ferrare, les Médicis à Florence, favoriser les poètes et les artistes. A Rome, les Papes faisaient travailler les architectes et les sculpteurs à la beauté de la Ville éternelle.
Après la prise de Constantinople par les Turcs (1453), un grand nombre de savants grecs se réfugient en Italie, apportent aux princes et aux Universités les manuscrits échappés à l'incendie et au pillage; et on leur accorde des chaires pour l'enseignement de leur langue. L'Italie, d'ailleurs, n'avait jamais cessé d'étudier la langue d'Homère et de Platon; et l'on voit Pétrarque, déjà vieux, prendre des leçons de grec. Mais, dans la seconde moitié du quinzième siècle, l'hellénisme y refleurit de toutes parts; et l'Académie platonicienne de Florence, protégée par Cosme de Médicis, dévient un centre d'enthousiasme et d'érudition.
TABLEAU GÉNÉRAL DU XYI^ ÇIÈCLE lli
Alors se fondent de magnifiques bitiliothèques : les Médicis enrichissent à Florence celle du couvent de San-Marco; le çardin»! Bessariop lègue la sienne à Venise ; Nicolas V établit la Vaticane (1); chaque ville, chaque couvent veut avoir la sienne : aujourd'hui encore, les manuscrits conservés dans ces bibliothèques sont la base des éditions savantes.
Les arts, en Italie, suivent le même mouvement : les noms de Giotto, de Brunelleschi, de Ghiberti, de Donatello, nous préparent, dès le quatorzième et le quinzième, aux merveilles de la peinture, de la sculpture et de l'architecture du seizième siècle.
Enfin, la vie italienne, depuis le quatorzième siècle (vie de cour, vie de château, vie civile), est tout imprégnée du goût le plus délicat et le plus varié. — A Florence, à Venise, à Rome, à Milan, à Urbin, à Ferrare^ à Rologne, à Vérone, tout le monde est artiste et connaisseur. Comme jadis h Athènes, le bourgeois et l'homme du peuple, tout aussi bien que le grand seigneur, aiment d'instinct ce qui est beau, te moindre monument religieux ou civil, public ou privé, a son cachet et son originalité. La splendeur du ciel, l'harmonie: des paysages, l'élégance de l'architecture formaient un admirable fond de tableau pour ces corps robustes et souples,, qui, drapés dans le manteau de soie bu dans la loque plébéienne, prenaient naturellement des poses de statues.
Ce frémissement de vie, d'art, de liberté, de curiosité dut frapper vivement les compagnons d'armes de Charles VIII,. de Louis XII et de François I*^"". Et les expéditions d'Italie sont considérées à juste titre comme une des causes essentielles de la Renaissance fi^ançaise (2).
L'Imprimerie. — Au début du quinzième siècle, Coster de .Harlem avait imprimé des images de saints, avec des légendes, au moyen de la gravure sur bois, la xylographie. On croit même qu'il eut le premier l'idée de découper des caractères de bois, et de s'en servir pour imprimer, à la main, des légendes d'images. Mais c'est Gutenberg qui inventa lesi caractères mobiles en métal et l'art de les grouper pour en
(1) La fameuse Jm&ro.siemîe de Milan date seulement du dix-sepliènie siècle; elle fut fondée par le cardinal Frédéric Borromée.
(2) Cf. Gebhart, les Origines de la Renaissance en Italie. Hachette.
former des planches, sur lesquelles on pouvait tirer, au moyen d'une machine à bras, un nombre infini d'exemplaires. Le premier ouvrage imprimé, en 1450, à Mayeftce, est la Bible dp Gutenberg, dite Bible Mazarine.
D'abord, les imprimeurs, qui tiraient leurs exemplaires sur vélin, où l'on ajoutait à la main les lettres initiales des chapitres, les titres, etc., voulurent faire passer leurs livres pour des manuscrits, et les vendirent fort cher. Mais, dès la fin du quinzième siècle, des imprimeries s'étaient établies à Paris et à Venise ; il y en eut bientôt partout. Ce ne fut pas, d'ailleurs, sans résistances que la nouvelle industrie put s'exercer. La corporation des copistes, à Paris, réclama auprès du Parlement; il fallut que le roi Louis XI prît luimême la défense des imprimeurs et leur accordât des privilèges, qui furent confirmés et étendus par Louis XII et par François 1*^''. Les plus célèbres imprimeurs du seizième siècle furent, en France, les Eslîenne, et, en Italie, les Aide, de Venise.
Les conséquences de cette découverte doivent être envisagées à deux points de vue :
1° D'abord, celle de la fixation des textes. Se figure-t-on quel pouvait être l'état de déformation auquel, de manuscrit en manuscrit, à travers les bévues des copistes, et surtout les corrections des pédants, avaient pu parvenir les textes des auteurs grecs et latins? 11 était temps qu'on les établît, en usant de tous les manuscrits retrouvés, comparés, corrigés l'un par l'autre. Les œuvres du moyen âge, sans cesse rajeunies, allaient aussi s'arrêter dans cette série de transformations fatales; on pouvait sans doute encore consulter des manuscrits originaux, et publier le vrai texte du Roland ou de Renaud de Montauban. Malheureusement, l'usage de l'imprimerie coïncide, en France, — on ne l'a pas assez remarqué, — avec l'engouement pour l'antiquité et le dédain du moyen âge. 11 fallut attendre près de trois siècles pour que les imprimeurs daignassent s'occuper de ces manuscrits nationaux, dont la plupart s'étaient détériorés ou perdus. — Mais, du moins, on fixa dès le seizième siècle la plupart des textes grecs et latins dont on possédait les manuscrits. Et les ouvrages nouveaux échappèrent au sort des poèmes du
TABLEAU GÉNÉRAL DU XVl^ SIÈCLE 173
moyen âge Dès le premier jour, les textes d'un Marot ou d'un Rabelais furent, sous les yeux mêmes des auteurs, imprimés dans leur forme authentique. Et désormais on ne pourra plus se plaindre que d'une chose : c'est que l'imprimerie conserve également, pour en encombrer les bibliothèques, toutes les sottises humaines.
2*^ L'imprimerie devait avoir une conséquence plus importante encore. C'était de multiplier à l'infini les exemplaires des auteurs anciens ou contemporains, et, par là, d'en vulgariser l'usage et la connaissance. De certains écrivains anciens, les manuscrits étaient si coûteux, que les maîtres eux-mêmes n'en possédaient que des fragments, ou des résumés. Les étudiants, en général, se bornaient à copier quelques passages de Virgile ou de Cicéron. Au seizième siècle, on put con^ sulter enfin tout Aristote et tout Platon ; on put posséder le texte complet d'Homère et d'Horace. Et surtout, les livres nouveaux, jusqu'alors réservés à un très petit nombre d'initiés, et dont les idées ne pénétraient que lentement le monde lettré lui-même, furent, dès leur apparition, à la portée de tous. Alors seulement put se créer et se répandre Vopinion publique.
La Réforme. — La Réforme, préparée par Wiclef en Angleterre (quatorzième siècle), par Jean IIuss en Bohême (quinzième siècle), a pour grande date initiale la rupture de Luther avec l'Église catholique (1521) : toute l'Allemagne du Nord se détache de Rome, pour adopter un christianisme réformé, L'Angleterre suit le mouvement, sous Henri VIII (1531). Puis, Genève devient le centre du calvinisme j qui est apporté en France par Théodore de Bèze.
Nous n'avons pas ici à faire l'histoire de la Réforme, ni à la discuter. Il nous suffit d'en marquer l'importance et l'influence au point de vue de l'évolution sociale, intellectuelle et littéraire. La Bé forme est le plus grand fait des temps modernes. Accomplie comme œuvre de foi, etjnon pas du tout, comme on se le figure de loin, comme une réaction philosophique, elle devait avoir des conséquences que ses promoteurs ne soupçonnaient pas. Luther avait voulu ramener ses compatriotes à une pratique plus stricte du christianisme.
Une foi ardente, exaltée, intolérante, animait son apostolat. Calvin renchérit encore ; sa foi plus inquiète aboutit au dogme de la prédestination; il devint un chef d'Église plus abiolu que le Pape. La Réforme ne contribue donc pas à développer le goût des arts et des lettres. Tout au contraire; elle proscrivait, par définition, le retour à l'antiquité païenne. —Mais, sur quoi se fondait la Réforme? Sur l'étude de la Bible, dont Luther publia une traduction allemande en 1534, afin que chacun pût la lire, la méditer, et en tirer des raisons de croire et des principes d'action. C était briser avec la tradi^ /ton et y autorité; c'était faire appel au sens individuel et, par suite, à la liberté de penser.
La liberté de penser, ou, comme on a dit d'abord, le libre examen, voilà quelle fut la part de la Réforme dans la Renaissance. En effet, si la masse des nouveaux protestants ne fit que passer d'une autorité sous une autre ; et si, quoique Usant la Bible, ils acceptèrent tout de même, cliacun dans sa secte, l'autorité d'un pasteur; les esprits plus hardis, les érudits, les humanistes, qui ne s'étaient ralliés à la Réforme que pour échapper à l'Église, ne tardèrent pas à échapper aussi à Luther et à Calvin. Ils usèrent plus largement di^ principe de libre examen, et introduisirent partout Vesprit cntique, celui qui, sans se préoccuper des conséquences d'une découverte ou d'une idée, n'a pour but que de faire avancer la science, ou de mettre au jour ce qu'il croit être la vérité.
Italie, imprimerie, Hé forme, telles aoiit donc ies trois causes principales de la Renaissance.