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I. — Les grands Rhétoriqueurs

Entre Villon (dont le Grand Testament est de 1461) et le manifeste de la Pléiade (1549) s'écoule, pour la poésie française, une période de transition. Le seul nom resté illustre entre ces deux dates est celui de Clément Marot. Mais les poètes ont été nombreux; nous devons, avant d'arriver à Marot, en nommer quelques-uns, et chercher si Vart des vers, sinon la poésie, ne, leur doit pas certains progrès.

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On pourrait dire que le premier en date des rhétoriqueurs fut Alain Chartier, c père de l'éloquence française ». La rhétorique est l'art de bien dire; et, au quinzième siècle, on attache une importance de plus en plus grande à la forme. En effet, le grave défaut des imitateurs de G. de Lorris et de Jean de Meun avait été une c abondance stérile ». Il semblait qu'un poète digne de ce nom dût aligner de 4.000 à 20.000 vers. Ce fut encore jusqu'au milieu du seizième siècle la grande « qualité » des auteurs des Mystères. Une réaction se produisit; elle fut exagérée, mais nécessaire; on ne voulut plus faire que de courts poèmes, et surtout dans des genres à forme fixe.

Les rhétoriqueurs furent particulièrement les poètes de la cour de Bourgogne, ceux de la cour de Malines, enFlandre, groupés autour de Marguerite d'Autriche, enfin ceux de la cour de France, protégés par Anne de Bretagne. Il faut noter que quelques-uns de ces poètes furent en même temps des chroniqueurs, des historiographes, des savants, et peut-être des hommes d'esprit.

Les règles de leur poésie sont au fond les mêmes que celles des douzième, treizième et quatorzième siècles. Mais les genres, lai^ virelai^ rondeau, ballade, servanlois, chant royal, se sont compliqués; on en a multiplié les difficultés techniques. Molinet publia, en 1493, ÏArt et Science de rhétorique où l'on trouve les préceptes de ces genres; mais, pour les connaître mieux, il faut s'adresser au Gra^irf et vray art de pleine rhétorique, de Pierre Fabri (1521) ; c'est là véritablement Vart poétique des prédécesseurs de Marot. Les règles fixes du genre se compliquaient de tours de force sur la rime : celle-ci est dite équivoquée, quand elle forme calembour (ainsi Marot accouple rimailleurs et rime ailleurs; Crétin, louange avec loup ange, au sou fre irait aiwec souffrirait, etc.) : la rime e7i écho répète deux fois, ou trois fois, le son final, ou le mot entier (Crétin écrira : Par ces vins vers, Atropos a trop os..., et: Qui pour chanter à sa corde s'accorde, Mal prend son chant : amour telle est mortelle); dans la rime annexée et fratrisée, on reprend au commencement d'un vers tout ou partie du mot formant la rime précédente; dans la rime batelée, on répète la rime à la césure du vers suivant; dans la

rime renforcée, on fait rimer les césures entre elles, ce qui permet de lire une pièce écrite en alexandrins de ce genre, de trois façons : d'abord en prenant de suite les douze syllabes de chaque vers, puis en lisant une première colonne en vers de six pieds, et une seconde colonne analogue. Ajoutons que certaines pièces sont écrites de telle sorte que, lues de haut en bas, elles présentent un sens positif, de bas en haut un sens négatif. Quelquefois, les vers peuvent se lire à rebours. Bref, il n'est pas de fantaisie puérile dont on ne trouve quelque exemple chez les poètes de ce temps (1).

Georges Chastelain (1403-1475) a écrit en vers les Épitaphes d'Hector et d'Achille avec le jugement d'Alexandre le Grand, et les Douze dames de rhétorique. Ce sont des chefsd'œuvre de mauvais goût allégorique, pédantesque et obscur. Mais Chastelain ne chercha dans la poésie qu'une distraction ; ses vrais titres sont ailleurs, dans sa Chronique des ducs de Bourgogne.

Jean Molinet (t 1507) fut chanoine de Valenciennes, historiographe de la maison de Bourgogne, bibliothécaire de Marguerite d'Autriche. Il a écrit une chronique qui continue celle de Chastelain. 11 eut une grande réputation comme poète; mais ses poésies ne furent publiées qu'en 1531. J'imagine que nous prenons beaucoup trop au sérieux certains vers plaisants toujours cités avec une sorte d'indignation vertueuse, et qu'on devait regarder à Malines comme d'aimables jeux d'esprit, ceux-ci par exemple :

Molinet n'est sans bruit ni sans nom, non.

Il a son son, et, comme tu vois, voix;

Son doux plaid plaît mieux que ne fait ton ton...

Jean Meschinot (1420-1490) peut être considéré comme le type du poète rhétoriqueur. Il a vécu, celui-là, à la cour de Bretagne, et fut attaché à la personne des ducs et à celle de la duchesse Anne avant son mariage avec Charles VIII. Il a composé un poème, les Lunettes des Princes, qui eut une trentaine d'éditions en cinquante ans. C'est une allégorie

(1) On trouvera de nombreux exemples dans le Recueil de poésies françaises des quatorzième et (Quinzième siècles^ de M. An. de Montaiglon (Il vol., Bibliothèque elzévirienne).

pénible, mais parfois amusante. Dame Raison remet au poète des lunettes, au moyen desquelles il lira dans le livre de Conscience. De ces lunettes, l'un des verres est Prudence, l'autre Justice ; ces verres sont enchâssés dans un os, Force, fixé par un clou, Tempérance. Les rimes sont équwoquèes. On a de lui également une Oraison qui se peut dire par huit ou par sei^e vers, tant en rétrogradant que autrement^ tellement qu'elle se peut lire en trente-deux manières différentes, et à chacune y aura sens et rime.

Avec Guillaume Crétin (t 15^5), l'art des grands rhétoriqueurs envahit la cour do France, Crétin fut chantre de la Sainte-Chapelle de Paris et historiographe du roi François l^»". Il écrivit douze livres de Chroniques^ en vers. Mais il fut surtout célèbre par ses poésies (chants royaux, épigrammes, ballades.,.). Marot semble avoir admiré t le bon Crétin au vers équivoque » ; et Pasquier nous apprend que Rabelais a voulu le représenter t sous le nom de Raminagrobia, vieux poète français » (1).

Jean Le Maire de Belges (1473-1525?). — 11 faut mettre à part, et au-dessus, parmi tous ces rhétoriqueurs, Jean Le Maire de Belges, véritable prédécesseur de Clément Marot et de la Pléiade, Jean Le Maire est né à Bavay, en Hainaut, en 1473(2). Neveu et filleul de Molinet, il en reçut ses premières leçons de poésie. Successivement clerc de finances au service du roî de France, secrétaire du duo Louis de Luxembourg, il devint en 1503 bibliothécaire de Marguerite d'Autriche (3) ; il fut enfin attaché à la personne d'Anne de Bretagne, et mourut probablement vers 1525.

Parmi les œuvres poétiques de Jean Le Maire, il faut citer : la Plainte du Déw'é (Dame Nature avec Peinture et Rhéto

(1) On peut lire quelques vers de Crétin dans (e Seizième siècle, de Darmsteter-IIatzfeld, p. 82.

(2) Il est dit de Belges, parce que Bavay était considérée comme l'ancienne capitale de la province de Belgique,

(3) Marguerite d Autriche (l^i80-1530). Fille de l'archiduc MaximiUen, qui fut empereur d'Allemagne de 1493 à 1519, et de Marie de Bourgogne (fille de Charles le Téméraire), elle épousa Philibert de Savoie [Ib^h] et administra comme régente les Pays-Bas. Elle tint sa cour à Malines. Marguerite d'Autriche prend rang parmi les plus illustres protectrices des lettres et des arts (Cf. F. Thibaut, Marguerite dC Autriche et Jean Le Maire, Paris, 1888).

riqiie viennent pleurer sur le cercueil de Louis de Luxembourg) ; Le Maire se montre dans cet ouvrage, ainsi que dans le Temple d'honneur et de vertu, disciple attardé du Roman de la Rose. Dans la Couronne margarifique, on trouve encore force allégories : Mort, Vertu, Infortune, Prudence. Plus intéressantes sont les Épîtres de l'Amant vert : l'amant vert est un perroquet qui vient de mourir, et qui, des enfers, envoie des vers à Marguerite, sa maîtresse désolée ; la dame lui réplique, en deux épîtres passionhées. On y trouve quelques descriptions ingénieuses, et une galanterie courtoise ou précieuse, parfois piquante. •— Comme poète, Le Maire vaut surtout par la facture. Son vers, un peu dur, a de la fermeté; l'épithète y est juste et bien placée; il a le sentiment du rythme. Par ses qualités, et aussi par ses défauts (abus de l'érudition, diminutifs, mots composés, etc.), il annonce vraiment la Pléiade.

Mais son ouvrage le plus considérable est écrit en prose. Il porte le titre assez singulier d'Illustrations de la Gaule et Singularités de Troie, et parut en 1512-1513. Le Maire s'y montre le continuateur de Benoît de Sainte-More {Roman de Troie, douzième siècle), et le précurseur de Ronsard {la Franciade). On sait que le moyen âge attribuait à Francus, fils d'Hector, la fondation du royaume de France. Le Maire reprend cette légende d'aussi loin que possible. Dans son premier livre, il raconte le déluge, l'histoire de Noé, de Cham, d'Osiris, de Dardanus et de Paris ; dans le second livre, la guerre de Troie ; dans le troisième, les migrations des Troyens et leur établissement en Gaule. On aurait tort de croire, -d'après ces rapides indications, à une indigeste et absurde compilation. Les Illustrations contiennent de jolis passages descriptifs, des morceaux romanesques comme l'histoire de Paris et d'OEnone, qui ont du charme et de là tendresse, et aussi quelques idées générales sur les origines des peuples européens, qui ne sont pas sans intérêt. L'imitation de l'antiquité y est souvent ingénieuse et directe; l'auteur connaît Homère et sait en tirer des images. Bref, on s'explique le succès des Illustrations de la Gaule, à l'époque où le goût de l'antiquité se ranimait en se transformant au souffle de la toute prochaine Renaissance.

Un mot d'abord sur le père de Clément, Jean des Mares, dit Marot (1463-1523). Né à iMathieu, près de Caen, Jean Marot se maria à Caliors et s'y tixa jusqu'en 1507, époque à laquelle il devint secrétaire d'Anne de Bretagne. Pour elle, il écrivi le Doctrinal des princesses et des nobles dames, en vingtquatre rondeaux, et la Vraie-disant avocate des dames, en rondeaux et ballades. Par ces deux ouvrages, Jean Marot appartient au groupe des grands rhètoriqueurs. Mais il devint poète-historiographe, et composa, pour servir Louis XII dans sa lutte contre le pape Jules 11^ un Voyage de Gènes et un Voyage de Venise, qui ont beaucoup plus d'originalité et de valeur. Il y raconte les expéditions du roi (qu'il a accompagné à Venise), et ses vers, de rythmes variés, ont de la précision et de la verve. Jean Marot a écrit pour François l*^"", dont il était devenu valet de chambre, une Epitre sur la défaite des Suisses à Marignan. Mais il a mieux fait : il a appris l'art des vers et inspiré le goût de la poésie à son fils Clément.

Vie de Clément Marot. — Clément Marot est né à Cahors en 149G ou 1497. Dans une /i'/7/o/;weaMroî/ (1539) (I), il nous parle de son enfance, de ses jeux, de son horreur pour les régents de collège, et de sa reconnaissance pour son père. Il paraît avoir assez bien su le latin ; ses auteurs préférés étaient Virgile (dont il traduisait en vers, à quinze ans, la première églogue), Ovide, Catulle et Martial. Il lisait Pétrart[ue en italien. Il admirait Alain Chartier, le Roman de la Rose, Villon, etc.. Enfin, il apprenait la musique, et l'on a sous son nom des airs originaux. Bref, dès son enfance. Clément Marot fut un esprit éveillé, curieux, un grand liseur; ajoutez qu'il dut faire partie de la Basoche, ou des Enfants-sans-Souci. D'abord page chez Nicolas de Neufville, seigneur de Villeroi, il y compose ses premières poésies, et il dédie au roi François P'", en 1515, son Temple de Cupido. Un gentilhomme de la

(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 128,

chambre, M. dePothau, le présente en 1518 à Marguerite (1), sœur du roi, alors duchesse d' Al ençon. Marot lui apporte une épître, le Despourvu, dans le style allégorique de G. de Lorris. Marot devient valet de chambre de Marguerite (2), et, en 1521, il accompagne le duc d'Alençon au camp d'Attigny, près de Rethel (3).

En 1525, Marot suit l'armée royale en Italie; il est blessé à Pavie et fait prise n ni er , mais aussitôt remis en liberté ' (4). Cette même année , commencent ses malheurs ; et ce gentil poète va désormais mener la vie la plus singulièrement agitée. En effet, au mois de février 1526, il est arrêté et enfermé au Chàtelet, probablement comme hérétique. De sa prison, Marot écrit à son ami Lyon Jamet de Seiisay, en Poitou; il lui ra-

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