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PORTRAIT DE CLÉMENT MAROT

D'après une estampe du xvi» siècle.

(1) Cf. p. 196 et 238.

(2) Ballade à Madame d'Alençon pour estre couché en son estât (1518;. Morceaux choisis, l"" cycle, p. 67.

(3) Épîtres 111 et IV.

(4) Élégies I, 111, IV.

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conte en v«rs charmants la fable du lion et du rat, et le supplie (le venir à son secours (1). Lyon Jatnet s'avisa d'un stratagème que permettait alors la diversité des juridictions; il le fit réclamer par l'évêque de Chartres, comme coupable d'un délit antérieurement commis dans son diocèse. Marût, extrait du Chàtelet, fut transféré à Chartres, et vécut près de trois mois à l'hôtellerie de l'Aigle, sans être inquiété. Là, il se donna le malin plaisir de maudire ses juges, et composa son Enfer; il y prépara aussi son édition du Roman de la Rosé (parue en 1527). Gracié par François I^r (2) en mai 1526, Marot lui demande, à la fin de cette même année, la survl* vance de la charge de son père qui venait de mourir ; et il devient valet de chambre du roi (3).

Nouvelle affaire en octobre 1527. Marot a voulu arrachef un prisonnier aux archers du guet ; il est lui-même arrêté et dans la nécessité d'implorer la pitié de François I*»" (4). Celui-ci ordonne, le l*^'" novembre, de remettre en liberté son « cher et bien-aimé valet de chambre ordinaire Clément Marot ».

En 1532, ^^TdXiV Adolescence clémentine y premier recueil de poésies de Marot. Mais le poète jouit à peine de son sUCôès qu'il tombe gravement malade ; pendant sa maladie, on lui fait un procès d'hérésie, qui, grâce à l'intervention indirecte de Marguerite, n'aboutit pas. Volé par un valet, sans argent, Marot adresse au roi une de ses plus charmantes requêtes (5). Rétabli, et rentré en faveur, il publie une édition de Villon (1532), et passe deux années à peu près tranquille, à composer force rondeaux, étrennes, épigrammes, ballades; il est alors poète de cour au sens le plus banal du mot.

En 1534, pendant que la cour séjournait au château d'Amboise, dans la nuit du 17 au 18 octobre, on colla des placards sur les portes des appartements, jusque sur la porte du roi; ces affiches contenaient des Injures contre la religion catholique. François !«', dans un accès de fufeuf , ordonna des

(1^ Épître XL Morceaux choisis, 2"- cycle, p. 130.

(2) Rondeau LXVU.

(3) Épître XXXV.

(it) Épître XXVII. Morceaux choisis, l"' cycle, p. 68. (5) Épître XXIX. Morceaux choisis, 2« cycle, p. 133.

arrestations et des supplices. On perquisitionna, à Paris, chez un certain nombre de personnages suspects, et Marot figurait sur les listes, le septième sur soixante-treize noms. Apprenant que la police venait de saisir ses papiers, et craignant de payer pour lés coupables, Marot s'enfuît. D'une traite, il fila jusqu'à Nérac pour se réfugier auprès de Marguerite, devenue reine de Navarre. Celle-ci le garda pendant plusieurs mois, puis lui conseilla de passer en Italie. Marot partit, laissant à Marguerite son jeune fils Michel Marot comme page (1536).

C'est à Ferrare que Clément chercha un refuge. Là se trouvait Renée de France, fille de Louis XII et d'Anne de Bretagne, mariée depuis 1528 au duc Hercule d'Esté, fils d'Alphonse d'Esté et de Lucrèce Borgia. La cour de Ferrare était une des plus célèbres de l'Italie; Alphonse et son frère le cardinal Hippolyte d'Esté avaient été les protecteurs de l'Arioste ; et la même cour devait être illustrée plus tard par le génie et par les malheurs du Tasse. Renée était favorable à la Réforme. Marot lui adressa une belle épître de bienvenue (1). Il fut tout de suite à Taise dans cette société à la fois libre et lettrée, où il rencontra de charmantes et spirituelles femmes françaises, entre autres M">® de Soubise et ses deux filles, Anne et Renée de Parthenay. Bientôt devaient passera Ferrare, Rabelais (1536) et Calvin (1538) (2).

De Ferrare, et malgré la vie heureuse et sûre qu'il y menait, Marot essayait de préparer son retour en France. H écrivit au roi une épître pour solliciter sa grâce (3) ; mais il ne reçut aucune réponse. Il adressa une épître au Dauphin, qui ne répondit pas plus que le roi son père (4). Enfin, dans l'hiver de 1536 à 1537, il est rappelé (5). Il revient par Lyon> où il est soumis à la cérémonie solennelle de l'abjura-

(1) Epître XLVII. Cf. Epigr. XXXI.

ii) Renée, (Je plus en plus tournée vers la Réforme, fut enfermée par son mari (155^0, puis revint en France (1559). Elle se retira h Montargia, où elle prit part au?; guerres de religion, et où elle mourut. Elle eut pour enfants : Alphonse II d'Esté, duc de Ferrare ; Anne, mariée au duc de Guise qui fut assassiné en février 1563; et Léonore, protectrice du Tasse.

(.'?) Épître XLII.

(h) Épître XLIU. Le Dauphin devait mourir bientôt, à Tournon.

(5) Épître XLVIII.

tion. Il reçoit l'accueil le plus flatteur de la part des poètes yonnais, en particulier de Maurice Scève et de ses sœurs Claudine et Sibylle. Après un mois de séjour à Lyon, il rentre à Paris.

En revenant au Louvre, il salue ses amis et protecteurs par le Dieu gard à la cour. Puis il se remet à versifier d'aimables actualités^ des estrennes, des épigrammes, etc. Mais d'autre part, il semblait se porter vers des sujets plus sérieux; c'est ainsi qu'il traduit en vers deux colloques d'Érasme, qu'il publie le Chant royal chrestien, le Cantique de la chrétienté sur la venue de V empereur et du roy au voyage de iXicCy VEglogue au roy sous les noms de Pan et de liobin (1538) (1). Enfin, en 1539, il présente à François I^»" trente psaumes, qu'il vient de faire paraître. Le succès de cette traduction est considérable, mais il compromet de nouveau Marot. Les réformés adoptent sa version française, et les courtisans fredonnent ses psaumes sur des airs profanes. Condamné et poursuivi, Marot s'enfuit à Genève, où il fait paraître, en 1543, une nouvelle édition de ses psaumes, au nombre de cinquante. Mais le trop libre Clément ne peut s'accommoder du séjour de Genève; peut-être même en est-il chassé. Il passe par Chambéry, visite le champ de bataille de Cérisoles, et arrive à Turin pour y mourir (1544). Dans l'église de Saint-Jean, son fidèle Lyon Jamet lui fit élever un monument.

L'œuvre de Marot. — Principaux morceaux. — D'abord, quelques poèmes, un peu plus étendus que ses pièces ordinaires : — le Temple de Cupido, allégorie où reparaissent tous les personnages du Roman de la Rose, œ.uvre de jeunesse et de transition, souvent très spirituelle dans le détail; — l'Enfer, composé en 1526, à l'hôtellerie de l'Aigle, à Chartres, ne fut publié qu'en 1542, par Etienne Dolet, qui y a mis une préface. L'Enfer, c'est le Chàtèlet; Marot fait une comparaison suivie entre l'enfer des païens et la prison. A la porte, il rencontre €erberus ; puis Mines (Jean de la Bane, prévôt de Paris) ; il aperçoit une masse de serpents (les procès, dont il én.umère les difTérentes formes); il comparaît devant Rhadamantus (Jean Morin, lieutenant civil), auquel il prête un discours artificieux et hypocrite qui devait être dans le caractère du personnage. Marot nous dit comment il plaida -devant

(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 128.

Jean Morin; ce plaidoyer mérite d'être lu en entier, pour les détails très curieux qu'il contient sur la biographie et sur les idées (lo Marot. Le Griffon (greffier) prend des notes. Rhadamantus se lève, le fait reconduire dans la salle commune où il retrouve ses compagnons d'infortune. — Quant aux petites pièces de Marot, ■ elles peuvent se classer ainsi : 65 épîtres (dont nous avons indiqué les principales au cours de la biographie); — 27 élégies (ou épîtres galantes, dont la plupart sont adressées à des i.iconnues, très difficiles à identifier ; quelques-unes sont des pièces de circonstance, sur la mort de certains personnages (élégie XXII, Du riche infortuné Jacques de Beaune, seigneur de Semblancay, 1527. C'est Semblançay qui parle, après sa mort, du haut du gibet de Montfaucon ; il y a là une imitation intéressante de la fameuse ballade des pendus, de Villon) ; — 15 ballades; les mieux tournées sont : la o°. De Frère Lubin, et la 5", A Madame d'A lençon pour estre couche en son estât ; les ballades composées sur des événements historiques sont les plus faibles ; une des plus célèbres, et des plus obscures, est la 14» dont le refrain : Prenez-le, il a mangé le lard, se rappori e peut-être à une dénonciation qui causa son premier emprisonnement ; — 80 rondeaux, dont quelques-uns sont spirituels : le 2=, sur les régies mêmes du rondeau (cf. le rondeau de Voiture; Ma foi, c'est fait de moi...) ; le 8", A un poète ignorant (Qu'on mesne aux champs ce coquardeau...) ; le 23*, A ses amys [Il n'en est rien...)-, le 38°, adressé probablement à Marguerite d'Alençon [Un mardy gras...) ; le 62* {Au bon vieux temps un train d'amour régnait) ; — 54 étrennes, sortes de madrigaux adressés à des dames ou à des demoiselles de la cour, et d'une singulière monotonie ; — 294 épigrammes, genre dans lequel excelle Marot. On connaît l'épigramme XL sur la mort de Semblancay (1) ; la LXXXIX", A la reine de Navarre, sur ses créanciers; la LXVIII", de Ouy et Nenny ; la CXXXIIl', De soy mesme et d'un riche ignorant (2). — 42 chansons; — 17 épitaphes, ironiques et plaisantes ; — 35 cimetières ou épitaphes sérieuses ; — 5 complaintes, ou élégies funèbres, dont la 3°, intitulée Déploration sur la mort de Florimond-Robertet, contient un discours de la Mort « à tous humains », qui est le plus bel effort de Marot vers la grande poésie ; — enfin, si l'onj^ ajoute 22 chants divers, 50 psaumes et 11 oraisons pieuses, la traduction d'une églogue de Virgile, de 2 livres des Métamorphoses d'Ovide, et 5 préfaces en prose (pour le Roman de la Rose, 1527, et pour Villon, 1532), on aura l'œuvre complète de Marot.

Originalité de Marot. — Nous avons exposé en détail la biographie de Clément Marot, pour bien faire ressortir tout d'a-

(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 137.

(2) Morceaux choisis, l" cycle, p. 71.

Des Granges. — Littérature. 7

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bord ce point essentiel : voici ùii poète au talent aisé, apte à tourner galamment une ctrcnncy à cadencer spirituellement une ballade, à aiguiser une épigramme. Il est, dans cette société à la fois polie et libertine, un amuseur plein de tact et de goût (sauf exceptions); il saisit au vol l'actualité mondaine et politique ; sa nature l'a destiné à plaire aux grands et surtout aux dames. Laissez-le vivre heureux dans cette cour; il restera toute sa vie e le poète courtisan » ; il sera seulement un précurseur de Voiture. — Mais il est deux fois emprisonné ; mais il est deux fois exilé ; mais il lui faut solliciter sa grâce, implorer le roi, Renée de France, le dauphin ; il lui faut se disculper de terribles accusations, pour éviter le bûcher ou la potence ; et ces catastrophes qui brisent, semble-t-il, sa vie de poète, l'obligent à sortir des conventions aimables et des allégories à la mode. Il gémit peut-être de perdre son temps et son talent à conter ses misères et à mendier des grâces et de l'argent ; et pourtant cette nécessité le force à puiser aux vraies sources de la poésie, la douleur, les regrets du pays, le remords ; elle le pousse aussi à hausser le ton, à quitter le badinage, à écrire les descriptions vengeresses de l'Enfer, à plaider éloquemment contre les sorboniqueurs. Et ne voilà-t-il pas, toutes proportions gardées, une admirable preuve de ce que dira plus tard Musset : Les chants désespérés sont les chants les plus beaux... fiten ne non* rend si grands qu'une grande douleur...

Mais jusque dans ses plaintes et dans ses réquisitoires, Marot res;te Marot. Son inspiration est courte. Il ne sait ni voir, ni sentir, ni peindre. Ce sont des impressions vives et rapides. Il est né homme de cour ; il sait qu'on doit être discret avec les grands. Il soupire plus qu'il ne pleure; il garde le sourire au coin des lèvres, tandis qu'une larme perle à ses yeux. Il s'est défini dans ces vers charmants : Le povre esprit qui lamente et soupire, Et en pleurant tâche à vous faire rire... Bref, il est le gentil Marot ; il n'est ni Villon, ni Musset.

Le meilleur jugement porté sur Marot est donc celui de Boileau, — non pas dans la courte histoire de la poésie française de Villon à Malherbe (Art poétique, I, v. 119), — mais au vers 96 du même chant I. Boileau vient de parler du burlesque en termes sévères ; est-ce à dire qu'il interdit de plai-

vanter ? Il répond à cette objection : Imitez de Marot Vélèf/nnt badinage. Marot badine. Il ne traite sérieusement et à fond aucun sujet, même les plus graves, les plus personnels. Il a toujours de l'esprit; et jamais il n'en a plus que lorsqu'il cherche à voiler la tristesse du sentiment sous la grâce de la forme. Marot est, pour Boileau, un t honnête homme », un poète de société et de salon, qui pourrait lire ses vers dans une ruelle, qui a de la mesure, et qui possède l'art délicat de suggérer ce qui ne doit pas être dit.

La renommée de Marot. — De là, lé grand et persistjint succès de Marot au dix-septième siècle. Ce n'est pas seulement Boileau qui l'admire. La Fontaine en est amoureux ; Bùssy- Rabutin, Fénelon, La Bruyère, le P. Bouhours, poètes et critiques, c'est à qui le louera. Au dix-huitième siècle, Voltaire et Rousseau sont d'accord pour le goûter. Il doit ce succès non moins à son style et à sa langue qu'à son esprit. Que dit La Bruyère? « Marot, par son tour et par son style, semble avoir écrit depuis Ron^^ard ; il n'y a guère entre lui et nous que la différence de quelques mots ». En effet, dans cette première partie du seizième siècle, la langue n'est pas encore entrée 4aus la crise salutaire mais violente qu'elle va subir avec Ronsard et ses imitateurs. Elle est française de vocabulaire et de syntaxe. Elle est claire et vive ; elle suffit à l'expression délicate de tous les sentiments moyens.

C'est l'ensemble de ces qualités, — badinage, élégance^ contraste piquant entre le fond et la forme, désir de plaire non s^ns quelque affectation, clarté du tour, justesse de la rime, — qui a constitué le style marotique, imité par La Fontaine et par Voltaire. Marot a donc crééi un style assez artiliciel, si l'on veut ; c'est moins un style qu'une manière ; mais ce privilège est assez rare, et n'appartient guère, avec lui, qu'à Pétrarque et à Marivaux.

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