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II. —Ronsard

Vie. — Ronsard est gentilhomme (comme J. du Bellay, comme A. de Baïf, comme presque tous ses disciples et imitateurs), et ce trait a son importance ; car l'indépendance, la dignité, la hardiesse et l'influence du poète dériveront de sa situation sociale. La famille de Ronsard, originaire de Hongrie, serait venue s'établir en France au quatorzième siècle. — Pierre de Ronsard naquit le 11 septembre 1525, au châ-

(1) Sur les genres, cf. Faguet, Seizième siècle, p. 217 ; F. Brlnetière, Évolution des genres, p. 35.

(2) Sur les rythmes, cf. Faguet, ibid., p. 271.

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Portrait de Ronsard, slr la fin de sa vie. D'après 1 estampe de Léonard Gaultier (1561, t vers 1630).

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teau de la Poissonnière, près de Vendôme^, dans une charmante vallée arrosée par le Loir. Après des études trop rapides au collège de Navarre, le jeune Ronsard, destiné à la vie de cour, suivit son père au camp de François !«' à Avignon, puis fut attaché comme page au Dauphin. Celui-ci étant mort subitement, Ronsard passe au service du duc d'Orléans (plus tard Henri II), puis à celui de Jacques V d'ilcosse, qu'il suit dans son pays. 11 revient en France (1540), retourne encore en Ecosse et en Angleterre, rentre dans la maison du duc d'Orléans, fait partie de plusieurs ambassades en Allemagne et en Italie; bref, à dix-huit ans, il est un jeune gentilhomme activement mêlé à la vie diplomatique et aux fêtes de la cour. Le cardinal du Perron dans son oraison funèbre, nous dit : « Ceux qui l'ont cogneu en sa première fleiir racontent que jamais la nature n'avoit formé un corps mieux composé ni proportionné que le sien, tant pour l'air et les traits du visage qu'il avoit très agréable que pour sa taille et sa stature extrêmement auguste et martiale. » Et son biographe Claude Binet trace de lui un portrait physique très séduisant, et ajoute: « Ayant pris sa nourriture (ayant été élevé) avec la jeunesse du roy (Henri II), et presque de pareil âge, il commençoit à estre fort estimé près de luy ; et de fait le roy ne faisoit partie, fust à la lutte, fust au balon et autres exercices propres à dégourdir et fortifier la jeunesse, où Ronsard ne fust toujours appelé de son costé. » Il convient d'insister un peu sur cette première période d'une existence bientôt consacrée à la retraite et à l'étude : les impressions de nature, de voyages, de cour^ forment chez Ronsard un fonds essentiel et il en jaillira sans cesse, comme de racines toujours vivaces* des rejetons imprévus.

Devenu sourd, Ronsard, qui n'avait cessé d'aimer la lecture, et qui, si nous l'en croyons, composait des vers dès l'àge de douze ans, ne quitta pas immédiatement les fonctions qu'il occupait dans les écuries royales, mais il profitait de ses loisirs pour aller étudier chez son ami Antoine de Baïf, qui avait alors comme précepteur Daurat (1), Le jeune

(1> Sur Daural ou Dorât, voir p. 219.

f.A PI.l^UADF 207

Baïf était fils de Lazare de Baïf, un des hommes les plus distingués de son temps, et qui a laissé lui-même un nom dans les lettres (1). On peut juger de l'activité intellectuelle du milieu fréquenté par Ronsard qui, sachant déjà l'anglais, l'allemand et l'italien, se mit avec ardeur à l'étude du latin et du grec. Lorsque Daurat fut nommé principal du collège de Coqueret, Ronsard et Baïf s'installèrent chez lui, ainsi que Muret, Turnèbe, Jodelle, Rémi Belleau, Pontus de Thyard. Avec quelle ardeur ces jeunes gens travaillèrent, nous le savons encore par Claude Binet : « Nous ne pouvons oublier, dit-il, de quel désir et envie ces deux futurs ornementa de la France (Ronsard et Baïf) s'adonnoient à l'estude ; car Ronsard, qui avoit esté nourri jeune à la cour, accoutumé à veiller tard, continuoit à l'estude jusques à deux ou trois heures après minuict, et se couchant réveilloit Baïf qui se levoit et prenoit la chandelle et ne laissoit refroidir la place. »

Pendant sept ans, Ronsard commenta et traduisit les auteurs latins et surtout les auteurs grecs. Cependant, en 1548, le jeune Joachim du Bellay, après sa rencontre avec Ronsard dans une hôtellerie du Poitou, venait le rejoindre au collège de Coqueret. En 1549, se constitua la Brignde, composée de Ronsard, du Bellay, Baïf, Jodelle, Rémi Belleau, Pontus de Thyard et Daurat. « Une fois maître du terrain, dit Nisard, la victoire leur montant au cerveau, la Brigade se mit de ses propres mains au ciel, et s'appela la Pléiade i^). »

Nous donnerons plus loin la chronologie des oeuvres de Ronsard. Qu'il suffise ici de rappeler les principales concordances entre ces œuvres et les événements de sa vie. A vrai dire, ces événements se réduisent à peu de choses ; et, à partir de 1550, année où il publie ses quatre premiers

(1) Sur Ijitarc de Baïf, voir p. 269.

(2) Nisard, Histoire de la littérature française, t. I, p. .%!. — La PhUade est une. constellation composée de sept étoiles. Sous Ptol<'mée Philadelplie, h Alexandrie, on désigna par le nom de Pléiade la réuixiou des sept poèt»'s les plus illustres, entre autres Tliéocrite, Apollonius de JRhodes, Lycophron. Callimaque. On a aussi considéré comme Pléiade les savants réunis autour (le CharlemaKne.

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livres d'odes, sa biographie est pour ainsi dire tout entière dans ses ouvrages. Il partage son temps entre la cour et la campagne. Successivement en faveur auprès de Henri II, de Charles IX et de Henri III (mais surtout auprès du second), protégé ou plutôt admiré et recherché par tous les plus illustres personnages de son temps, en particulier par Marguerite, fille de François I**", duchesse de Savoie, Michel de l'Hospital. le duc d'Orléans, le duc d'Anjou, Catherine de Médicis, Marie Stuart, etc., Ronsard fut comblé de présents, de pensions et de bénéfices. Il fut titulaire de Tabbaye de Bellozane, de l'abbaye de Croix-Val, du prieuré de Saint-Cosme-en-l'Isle:*

Nous savons, par Ronsard lui-même, et par son biographe Binet, qu'il aimait beaucoup la campagne. Non seulement il habitait plus souvent Saint-Cosme ou Croix- Val que Paris, mais, quand il était à la cour, « il se délectait, dit- Binet, ou à Meudon, tant à cause du bois que du plaisant regard de la rivière de Seine, ou à Gentilly, Hercueil (Arcueil), Saint-CIoud et Vanves, pour l'agréable frescheur du ruisseau de Bièvre... Il prenait aussi singulier plaisir à jardiner... ». Il aimait la chasse avec passion, la musique et tous les arts. En résumé, ce poète un peu livresque, à qui son érudition a nui, n'a pâli sur les textes que pendant les sept années de Coque ret. Il a mené une existence encore studieuse, sans doute, mais ouverte à l'influence de la société et aux impressions de la nature.

D'un esprit fier et susceptible, Ronsard fut néanmoins, entre 1560 et 1574, un véritable poète de cour. S'il a, pendant cette période, des accès d'éloquence patriotique, s'il parle haut à son roi et au peuple de France, s'il se défend avec une noble colère contre les attaques de ses ennemis, il consent toutefois à écrire pour Charles IX des poésies de circonstance qui ne font pas toujours honneur à son caractère. Sous Henri III, il fréquente moins la cour. Il soufl're de la goutte. Il est devenu morose. Ses pensions lui sont irrégulièrement payées, et sans doute on était un peu las de sa gloire vieillissante; il aurait dû, comme Corneille, mourir plus jeune. Il habite alors le plus souvent à Croix- Val, auprès de la forêt de Gastine et de la fontaine Bellerie.

Dans ses voyages à Paris, au lieu de descendre au Louvre où Charles IX lui avait fait, donner un appartement, il logeait chez un de ses amis, Galland, principal du collège de Boncour.

Il y séjourna une dernière fois au début de 1585, puis se fit conduire à Croix- Val, et de là à Saint-Cosme-^n-l'Isle. « Ce prieuré, dit du Perron, est situé en un lieu fort plaisant sur la rivière de Loire, accompagné de bocages, de prairies, et de tous les ornements naturels qui embellissent la Touraine, de laquelle il est l'œil et les délices... Ne conservant donc plus autre passion que de s'y voir transporter, afin de jouir de cette dernière félicité d'y mourir, et se persuadant que ses os y reposeraient plus doucement^ il se fit mettre en son chariot, tout perclus et estropié que je vous l'ai décrit, et s'étant ainsi acheminé malgré les injures de l'air... arriva finalement à Saint-Cosme sur les cinq heures du soir. > Il y mourut le 27 ou 29 décembre

Sa mort fut une sorte de deuil public. Il avait demandé à être enterré dans le chœur de l'église de Saint-Cosme-enrisle; mais en février 1586, on célébra, en la chapelle du collège de Boncour, à Paris, un service solennel pendant lequel le cardinal du Perron prononça son oraison funèbre.

L'œuvre de Ronsard. — Les principales œuvres de Ronsard sont, par ordre chronologique : — les Odes (les quatre premiers livres en 1550; le cinquième en 1553). Il faut y signaler (liv. I) une quinzaine d'odes pindariques, divisées, comme celles de Pindare, en strophes, antistrophes et épodes, entre autres : Au roy Henri II sur la paix faite entre lui et le roy d'Angleterre, l'an 1550; l'ode A Michel de l'Hospital; Sur la victoire de François de Bourbon, comte d'Anguien, à Cérizoles. Mais, dès le premier livre des odes, il y a des pièces d'une lecture plus aisée, et qui sont dans la manière gracieuse de Ronsard : A Cassandre [Mignonne, allons voir si la rose... (1). Cette pièce fut ajoutée en 1553) ; A sa lyre (contient une belle et fière tléfmition du génie poétique). — Au livre II, nous trouvons encore certaines odes pédantesques, comme A Calliope ("2), des odes familières, soit galantes, soit descriptives, soit anacréontiques : ^1 la fontaine

(1) Morceaux choisis, l*' cycle, p. 72.

(2) Morceaux choisis, 2" cycle, p. \tx\.

*>10 ],inKJUTrRF FRANÇAISE

Belln'ffil); A la forcst de Oanfinr; V Amour movilh'-. —Lo livre III nous rriniène à dos odes liistoriques : .4 Monsrifpiour d'Angoule.wtc: A Mesdames, filles du roi Henri If: ou familières, dans le ton de l'épître : ^i Charles de Pisselçu; A Odet de Coligny. — Le livre IV contient quelqircs-uns des chefs-d'œuvre de Ronsard : De l'élection de son sépu/rhre; plusieurs pièces de poésie toute personnelle, sur la naturo. la fuite du temps (2); V Amour voleur de miel (Anacréon); l'Auhes/nn: les Roses. — Le livre V offre surtout des petites odes sur des sujets galants. Sous le titre d'Odes retranchées (supprimées par Ronsard dans sa dernière édition et réimprimées dans l'édition de R>09), on trouve ; le Rossignol; A la source du Loir: A l'alouette.

Les Amours, de Cassandre (1552) (commentés par Muret, professeur au Collège de France). Ce livre comprend 284 pièces, dont 225 sonnets. Cette Cassandre, qu'il rencontra, nous dit-on, quand il avait vingt ans, dans un voyage à Blois, n'est pas ce que Boileau appelle une • Iris en l'air ». C'était la Jîlle de Bej-nard Salviati, illustre seigneur florentin qui s'établit (^n France dans les premières années du seizième siècle. Cassandre Salviati épousa Jean de Peigney, seigneur de Pray ; sa fille épousa un (iuillaume (le Musset, ancêtre direct d'Alfred de Musset (8). — Cette identification de la Cassandre de Ronsard permet d'appn'cier à leur exacte valeur les descriptions, les portraits, les analyses de sentiment, les regrets, contenus dans ce premier livre d'Amours, où l'imitation de Pétrarque, de Bembo, d'Arioste, etc., est pai*fois si artificielle

• En 1553, les Gaietés et les Épigram,mes, imitées des anciens. On peut y signaler l'Alouette.

En 1554, le Bocage royal, comprenant 26 pièces, dont plusieurs adressées au futur Henri III, d'autres à Catherine de Médicis; c'est parfois de la belle poésie politique.

En 1556, les Amours de Marie (que commenta Rémi Belleau). Marie Dupin était une jeune fille de rAnjou, qu'il rencontra à Bourgueil, où, selon Binet, il allait souvent chasser; il l'appelle pour cette raison le pin de Bourgueil. Dans ce recueil, composé de 116 pièces, figurent quelques-uns des plus beaux sonnets de Ronsard, en particulier celui sur la mort de Marie (1).

La même année (1556) paraissent les Hymnes, au nombre de 23. Il y a parmi ces hymnes des morceaux très originaux, soit par l'inspiration {hymne de l'or (5), hymne de la 7norl), sDi;t, par les

(1) Morceaux choisis, l®' cycle, p. 1^.

(2) Morceaux ctioisis. 2« cycle, p. 1V4.

(3) Sur Ja Cassandre de Ronsard, cf. Bévue des qiirslinns Èiiislorviurs,, ij.jn vier 1902, article de M. Henri Lougnon-

C») Morceaux choisis, 2* cycle, p. 1/i5. (?>] Morrenvr choisis. ^^' c\c\e. p. l'>.

LA PLÉiADh 2 1 t

iiiiciyes, .voil pat" i'accent poi-.'soniiel {hi/mnc de l'aulomnc, !>orlo de Ifiogï'apliie poétique de Ronsard).

En 1560, Ronsard, devenu poète de cour, publie les Mascancdca, Combats el Cartels, pièces de circonstance, au nombre de 28. C'est du moins bon Ronsard.

Même année (1560), les Élégies contiennent au contraire d'admirables morceaux, où le poète exprime soit son amour tourmenté pour une certaine Genèvre, soit ses impressions de nature {Contre les bûcherons de la fores t de Gastine) (1). C'est dans une élégie à Rémi Belleau qu'il fait l'histoire de sa famille, et qu'il raconte sa jeunesse.

Quelques-unes des Églogùes parurent aussi en 1560. Là., on retrouve le fâcheux poète de cour, faisant dialoguer les personnages dé son temps costumés en bergers, sous des noms rustiques : Oriéantin (duc d'Orléans)^ Angelot (duc d'Anjou), Navarrin (roi de >{avarre, futur Henri IV), Guisin (duc de Guise), Margot (la duchesse de Savoie, Marguerite), Carlin (Charles IX). Malgré ces conventions assez puériles, les Églogùes méritent encore d'être lues, })Our quelques beaux vers descriptifs ou passionnés.

De 1560 à 1564, paraissent les Discowrs, dans lesquels Ronsai'd se révèle grand poète satirique, politique et patriotique. Les principaux sont : le Discours sur les misères de ce temps, à la reine-mère, ■ Catherine de Médicis (2) ; la Continuation dii Discours des misères du temps; l'Institution pour l'adolescence du roy très chrestien Charles IX" du nom (3); les Remontrances au peuple de France; Réponse de P. de Ronsard aux injures et calomnies de je ne sais quels prédÂcantereaux et ministreaux de Genève (contre Florent Chrétien et Jacques Grévin) (4).

En 1572, Ronsard publie quatre chants de la Franciade, poème épique qui devait en avoir vingt-quatre, dont nous avons conservé les arguments rédigés par Amadis Jamyn sur les indications de Ronsard. Il n'alla pas plus avant. La mort de Charles IX, pour qui il rimait les aventures de Francus, lui vainquit le courage : et il lui en aurait fallu beaucoup, en effet, pour écrire encore vingt chants sur le même ton. On en sait le sujet : Francus, fils d'Hector, vient avec une colonie de Troyens fonder la monarchie française (5). Au chant I*"", les dieux décident que le fils d'Hector, élevé incognito en Épire, par sa mère Andromaque et son oncle Hélénus, partira pour la Gaule. Mercure vient prévenir Hélénus; on prépare une Hotte ; — au chant II", la flotte vogue sur la mer. Neptune et Junon s'entendent pour la détruire ; tempête ; six vais-

(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 146.

(2) Morceaux clioisis, 2" cycle, p. 149.

(3) Morceaux choisis, 2» cycle, p. 150.

(4) Morceaux choisis, 1*" cycle, p. 77.

(5) Cf. p. 68.

212 LITTÉRAÏUUE FRANV-AISK

seaux seulement abordent en Provence. Le roi au pays, Dicée, rencontre les naufragés, et leur offre l'hospitalité. Dicée a deux lîlles, Hyanteet Clymène, qui, toutes deux, s'éprennent deFrancus. Celui-ci défie un géant qui avait enlevé le fils de Dicée ; il le tue, et délivre le jeune Orée; — chant 111° : Dicée offre à Fiancus sa tille Ilyante en mariage; mais Clymène continue à l'aimer, et lui envoie une lettre pour lui déclarer sa passion; Francus la dédaigne; elle se précipite dans la mei'; — chant IV» : Hyante, qui a la connaissance de l'avenir, dévoile à Francus la suite de ses destinées, et lui montre les rois francs qui doivent lui succéder : le poème s'arrête à Charles Martel. — Ronsard omi)loie dans lu Franciade non pas l'alexandrin, qu'il manie si larirement dans les Discours, mais le décasyllabe.

Enfin, il faut dater de 1574 (bien que quelques morceaux en aient paru plus tôt) les Sonnets pour Hélène, qui forment, dans la dernière édition de Ronsard, le troisième livre des Amours. Ces sonnets sont adressés à Hélène de Surgères, fille d'honneur de Catherine de Médicis : l'un d'eux figure dans toutes les Anthologies : Quand vous serez bien vieille (1)...

Pendant les dix dernières années de sa vie, Ronsard écrivit encore quelques vers; mais il s'occupa surtout de relire et de retoucher sans cesse ses œuvres précédentes, dont il donna en 1584 une édition in-folio. Un an après la mort du poète, en 1586, paraissait une édition posthume, assez difféi'ente elle-même de la précédente. Et, en 1609, on faisait rentrer dans le texte de Ronsard un certain nombre de pièces supprimées pai' lui en 1584. — Les ' changements et retranchements de Ronsard sont parfois malheureux; il a gâté ou affaibli de beaux vers; la tâche de ses éditeurs est difficile, car ils ne peuvent s'en rapporter d'une façon constante au dernier texte établi par Ronsard (2).

L'évolution de Ronsard. — Ce tableau d'ensemble de ses œuvres nous montre en Ronsard une évolution lucile à suivre. De 1550 à 1553, Ronsard, au sortir de ses études intensives, est un disciple trop fidèle de Pindare et de Pétrarque. Ses odes « pindariques », qui le compromettent encore devant la postérité, et ,qui expliquent et justifient , le verdict impitoyable de Boileau, sont, à les bien considérer, des péchés de jeunesse. Ainsi, plus tard, Corneille écrira Clitandrej et Musset ses Contes d'Es^ag/ie et d'Italie.

(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 138.

(2) Voir sur cette question l'Histoire de la littérature classique, de F. Brunetière, Paris (1905), p. 327.

l.A P1,EIADE 213

— De 1553 à 1560, Ronsard n'imite plus Pindare. Inconsciemment peut-être, il sent que ce grand lyrisme est une sorte do contre-sens, en un temps où l'influence italienne, jointe au bon «ens français, ramène tout à l'élégance et à la mesure. Aussi se tourne-t-il vers Anacréon, dont Henri Estienne publie en 1554 la première édition (1). Il s'inspire également d'Horace, de Catulle, de Jean Second, auteur des Baisers (en latin). Il conserve son culte pour Pétrarque et en général pour les Italiens. — De 1560 à 1574, l'œuvre de Ronsard est confuse et contradictoire. D'une part, il rime pour la cour (c'est l'époque de sa grande faveur) des pièces souvent mesquines, où il apparaît comme un successeur de Marot et de Mellin de Saint-Gelais ; d'autre part, il écrit ses admirables Discours qui sont ses Châtiments à lui. Enfin, s'il ne pindarise pas, il homérise : il entreprend la Franciade. — De 1574 à sa mort (1585), Ronsard redevient un élégiaque, un lyrique plus personnel et plus moderne {Sonnets pour Hélène).

Les défauts de Ronsard. — Quand nous lisons Ronsard, nous devons, une fois pour toutes, prendre notre parti de certains défauts, et ne point passer notre temps, à moins que ce ne soit notre métier, à « chercher des raisons pour nous empêcher d'avoir du plaisir ». Ainsi, Ronsard est pédant, en ce sens qu'il étale à tout propos, et de la façon la plus imprévue, et la plus fâcheuse, une implacable érudition. Sans parler de ses odes pindariques ni àe la Franciade, les sonnets et les élégies les plus célèbres, les plus populaires, sont gâtés par certains détails mythologiques. Lisez le sonnet à Hélène : Quand vous serez bien xneille... et vous y trouvez des ombres myrteux qui ne peuvent se ])asser de commentaire; dans l'élégie Contre les bûcherons de la forest de Gastine, au milieu de vers descriptifs admirables par leur simplicité, apparaissent les Nymphes^ les

(1) Sous le nom d'Anacréoyi, Henri Eslienne publia cinquante-cinq odes anacréontiques (les plus célèbres sont : la Colombe, rAmour mouillé, l'Amour piqué par une abeille, etc.) qui ne sont pas l'œuvre du véritable Anacréon, dont nous avons seulement quelques fragments d'ui^ tour plus passionné et d'un style moins fade. (Cf. Sainte-Beuve, article sur Anacréon au seizième siècle, à la suite du Tableau,..)

214 lirTÉRATimE fbançaise

Sdfj/res, Éc/io...; dans l'ode sur V Election de son sépulchn. je vois que les pastoureaux parlent des Sœura compagnes (les Muses) et de Pan, et Ronsard y ajoute AlcéCy Sappho... Ronsard écrivait pour une élite d'humanistes; il était luimême saturé d'antiquité et de mythologie; préparons-nous toujours, en le lisant, à ses accès de pédantisme.

A cette première cause d'obscurité (qui sera de plus en plus grave, à mesure que l'on deviendra moins humaniste) s'en ajoute une autre. Ronsard n'est pas seulement un érudit; il est un italianisant. La plupart des sonnets où il analyse les nuances de son amour sont pleins de réminiscences de Pétrarque. La manière dont il associe la nature à ses sentiments est subtile, souvent allégorique ou symbolique. Pour une société civilisée à l'italienne, c'était moins im défaut qu'un mérite; pour nous, après trois siècles de logique et de clarté françaises, c'est une cause d'agacement et de fatigue.

A ces défauts de fond, convient-il d'ajouter certaines exagérations de forme? En vérité, on s'accoutume très vite, en lisant Ronsard, à quelques surprises de vocabulaire ou de syntaxe. Mots composés, diminutifs, infinitifs substantivés, néologismes devenus trop tôt archaïsmes, inversions forcées, c'est peu de chose (1). On se trompe quand on attribue ci la langue ou à la grammaire de Ronsard la longue défaveur dont il a été victime. Pour le dix-septième et le dix-huitième siècle, Villon devait être plus difficile à lire ; et on n'a cessé de lire Villon. Mais de Villon la pensée était claire, et les sentiments étaient simples ; tout y parlait directement à l'esprit ou au cœur. Chez Ronsard, il faut sans cesse transposer; il faut deviner l'allusion ou traduire le symbole, exercice bien pénible pour les contemporains de Malherbe, de Boileau ou de Voltaire.

En quoi Ronsard est < classique ». — Ronsard, dédaigné par Malherbe et par Boileau, est cependant, sous certains rapports, le premier en date de nos classiques :

(1) Daus le vocabulaire de la Pléiade, il a'y a guère plus de deux ceuts mots nouveaux. (X T^exique de la tangue de Ronsard, pur Mellerio {BibU (ilzéviriennc), avec préface de Petit de Julleville.

J.A PLIÎTADR 21!'.

n) Par son culte et par son imitation des anciens : c'est à dater de Ronsard, et jusqu'à Chateaubriand, que la poésie cherche des sujets, un merveilleux, des images, chez les Latins et chez les Grecs ;

b) Par Vimpèrsonnalité ou la personnalité très indirecte de la plupart de ses pièces où nous ne trouvons pas, en général, la façon de sentir particulière à un individu, mais une analyse de l'amour tel que tous ses contemporains, et les Italiens, ses modèles, le concevaient;

c) Par sa théorie des genres, genres distincts et fixes, ayant leurs lois et leurs conventions ;

d) Par l'allure ordinaire de son style, qui est oratoire, didactique, et qui suit l'ordre de la raison plutôt que l'ordre du cœur;

e) Par sa conception élevée de la vie du poète, théorie qu'il a démentie quelque peu, mais qui subsiste en soi, et qui est développée au dix-septième siècle par Boileau, au premier et au quatrième chant de son Art poétique (1).

En quoi Ronsard est « romantique * . — Cependant les romantiques de 1827 n'eurent pas tout à fait tort de se réclamer de Ronsard, qui se rapproche d'eux sur certains points :

a) Par la façon dont il associe la nature aux sentiments de l'homme, particulièrement à la mélancolie, à la fuite du temps, à la mort. Quelques-unes de ses pièces sont, à cet égard, lamartiniennes, et cela ne peut surprendre ceux quj savent que Lamartine s'est inspiré du même modèle que Ronsard, Pétrarque (2) ;

b) Par cette mélancolie, prise en elle-même, et qui, se mêlant à l'idée de la mort comme à celle du plaisir, donne à de nombreux passages de Ronsard un charme maladif et troublant, qui n'a rien de classique ;

c) Par un certain ^ens de l'épopée, qui apparaît non pas

(1) Voir en particulier, dans le Piccuoil de Ber.q de Fouquières, p. fti:^, la Béponse de. Rorusard uiix ministres de Genete... ; p. 323, à Pierre VEscot, etc.

(2) Cf. Morceaux choisis, 2" cycle, p. Wi, une des pièces les plus remarquables de Ronsard, dont, la dernière strophe est d'une rythmique merveilleuse, et qui ressemble musicalement h la fin du dolfc de Baïo, île I.,liuartine.

dans la Frnnciade^ mais daiis quelques poèmes, comme r Équité des vieux Gaulois, dans quelques Hymmes, dans les Discours : Ronsard est alors le précurseur de Victor Hugo épique ;

d) Enfin, par l'abondance, la variété, la couleur, les obscurités mêmes de sa langue et de sa syntaxe; il.se sent inspiré, il obéit à sa verve, il ne sait ni choisirai biffer : c'est du romantisme.

La renommée de Ronsard. — De son vivant, nous l'avons vu, Ronsard jouit d'une renommée universelle. Henri 11, Charles IX, Catherine de Médicis, Marie Stuart, le comblèrent de faveurs; tous les poètes français le considéraient comme leur maître; le poète italien le Tasse vint à Paris le visiter et lui soumettre deux chants de sa Jérusalem délivrée.

Ronsard mort, sa renommée déclina; elle ne s'éclipsa pas brusquement, puisque, jusque vers 1050, Ronsard fut imité et défendu par d'illustres disciples, du Bartas, Vauquelin de la Fresnaye, Agrippa d'Aubigné, Mathurin Régnier, Théophile de Viau, etc. Mais Malherbe, devant ses disciples à lui, biffait du premier au dernier vers un exemplaire de Ronsard; et quand Boileau, dans son Art poétique, juge si sévèrement l'auteur des odes pindariques et de la Franciade, tout Ronsard est oublié. Au dix-neuvième siècle seulement, la réhabilitation commence. Pierre Lebrun, en 1808. le lit avec enthousiasme. En 1827, dans son Tableau de h( poésie française au seizième siècle, Sainte-Beuve cherche à le représenter comme un ancêtre de la jeune école romantique; et, depuis cette tentative un peu discutable, mais qui n'excluait en rien la critique pénétrante et précise, Ronsard a repris son rang parmi les grands poètes français.

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